La 'question interreligieuse': La contribution de l'Eglise Catholique (1)
La 'question interreligieuse': La contribution de l'Eglise Catholique (2)
La 'question interreligieuse': La contribution de l'Eglise Catholique (3)
La 'question interreligieuse': La contribution de l'Eglise Catholique (4)
L'époque après Ratisbonne
Après la "Leçon" de Ratisbonne, on a vu se manifester deux types de réaction. D'un côté, la réaction la plus bruyante marquée par les foules enragées dans plusieurs pays musulmans. Des phrases extrapolées. Des phrases extrapolées habilement par des éditorialistes occidentaux et mises en circuit dans les moyens d'information, ont mobilisé des milliers de personnes qui n'avaient pas eu, même si elles l'avaient voulu, ni le temps ni la possibilité de lire tout ce que le Pape avait déclaré. Le Saint-Siège a clarifié tout ce que le Pontife avait voulu déclarer, et le Pape Benoît XVI lui-même ne manqua pas une occasion pour réaffirmer sa pensée authentique. Ce qu'étaient les intentions réelles du Pape fut clair pour tous, après la visite en Turquie, et à l'occasion de la visite historique à la Mosquée Sultanahmet, connue sous le nom de Mosquée Bleue, quelques mois après la « Leçon » de Ratisbonne, au mois de novembre 2006.
Une autre réaction, non moins dangereuse, a été la tentative dans le milieu ecclésial de faire passer sous silence, avec une attitude à cheval entre l'embarras et l'indignation, la superficialité avec laquelle le Pontife avait prononcé un tel discours en une période caractérisée par des violences et des intolérances.
Toutefois, cette « Leçon » a eu une conséquence réelle. Les nombreuses manifestations pour la paix et pour le dialogue interreligieux n'ont pas produit autant d'effets qu'une « leçon » mesurée dans les tons, et rigoureuse dans les contenus, a produits. Limitons-nous simplement à donner quelques aperçus brefs sur les conséquences.
Un mois après sa « Leçon » à l'Université de Ratisbonne, une « lettre ouverte » arriva sur le bureau de Benoît XVI ; elle était signée par 38 personnalités musulmanes de différentes, et d'orientations diverses : elle reprend point par point les jugements sur l'islam exprimés par le Pape durant son discours. Les auteurs de la lettre accueillent et apprécient sans réserves les éclaircissements apportés par Benoît XVI après la vague de protestations qui s'est élevée dans le monde musulman plusieurs jours après le discours de Ratisbonne ; en particulier le discours adressé par le Pape aux ambassadeurs de Pays musulmans le 25 septembre, ainsi que le rappel, fait par le Cardinal Tarcisio Bertone, Secrétaire d'Etat, dans une note en date du 16 septembre, du document conciliaire « Nostra Aetate ». Et non seulement. Ils condamnent avec des paroles très fermes, l'assassinat en Somalie, dans la ville musulmane de Mogadiscio, de Soeur Leonella Sgorbati, en l'associant ainsi à ces mêmes protestations qui, en ce moment, en étaient à leur apogée. Les auteurs de la lettre apprécient la volonté de dialogue de Benoît XVI. Mais surtout, ils prennent très au sérieux ses thèses. La Lettre des 38 va au-devant précisément de ce que le Pape voulait obtenir par sa « leçon » audacieuse de Ratisbonne : encourager aussi, au sein du monde musulman, une réflexion publique qui puisse dissocier la foi de la violence, et qui la lie en revanche à la raison. Parce que, selon le jugement du Pape, c'est précisément « le caractère raisonnable » de la foi qui est le terrain naturel de rencontre entre le christianisme et les différentes religions et cultures.
- Un an après cette Lettre, 138 musulmans ont écrit au Pape. Par rapport à la première lettre, la deuxième lettre a élargi le nombre des destinataires. En plus du Pape Benoît XVI, elle est adressées au Patriarche Œcuménique de Constantinople Bartholomée I°, au Patriarche de Moscou, Alexis II, et aux chefs de 18 autres Eglises d'Orient ; à l'Archevêque anglican de Cantorbéry Rowan Williams; aux dirigeants des fédérations mondiales des Eglises luthériennes, réformées, méthodistes et baptistes ; au secrétariat général du Conseil Mondial des Eglises, Samuel Kobia, et, en général « aux dirigeants des Eglises chrétiennes ». Quant au contenu, la première lettre soutenait des positions très nettes en faveur de la liberté de professer sa foi « sans contraintes ». Elle revendiquait le caractère rationnel de l'islam, tout en maintenant ferme la transcendance absolue de Dieu. Elle rappelait carrément les limites mises par la doctrine islamique au recours à la guerre et à l'abus de la violence, en condamnant les « rêves utopiques dans lesquels la fin justifie les moyens ». Et elle se terminait en souhaitant un rapport entre l'islam et le christianisme, fondé sur l'amour de Dieu et du prochain. Les « deux grands commandements » rappelés par Jésus dans l'Evangile de Marc (12, 29-31). La deuxième Lettre part précisément de la conclusion de la première, et la développe. Les commandements de l'amour de Dieu et du prochain - présents dans le Coran et dans la Bible - sont « la parole commune » qui offre à la rencontre entre l'islam et le christianisme « la base théologique possible la plus solide ».
- 6 novembre 2007: le Pape reçoit au Vatican le Roi Abdullah d'Arabie Saoudite. Le Royaume d'Arabie Saoudite n'a pas de relations diplomatiques avec le Saint-Siège. La visite du Roi Abdullah au Vatican, la première de ce genre, fut ainsi un événement historique. L'Arabie représente aujourd'hui l'autorité la plus reconnue dans le monde islamique « sunnite », pour des raisons historiques (c'est là qu'est né l'islam), et pour des motifs « socio-économiques » : le Pays aide financièrement presque tous les peuples musulmans. Le communiqué du Vatican qui en rend compte, fut bref et dense : « Les entretiens se sont déroulés dans un climat de cordialité et ont permis de toucher des thèmes qui tiennent au cœur des interlocuteurs. En particulier, on a rappelé l'engagement en faveur du dialogue interculturel et interreligieux, finalisé à la cohabitation pacifique et fructueuse entre les hommes et les peuples, et la valeur de la collaboration entre les chrétiens, les musulmans et les juifs, pour la promotion de la paix, de la justice et des valeurs spirituelles et morales, et en particulier pour ce qui concerne le soutien à la famille ».
Un regard superficiel sur la "Leçon" de Ratisbonne sembla être la pierre tombale du dialogue entre l'islam et le christianisme, mais a montré, à notre avis, qu'elle était un tournant dans le domaine du dialogue.
Conclusion
Nous pourrions conclure en affirmant que, pour rendre efficace le dialogue en le faisant devenir un instrument et non pas la fin, il faut se débarrasser de la conviction que c'est seulement en renonçant à témoigner de sa propre identité qu'il peut y avoir la paix, le respect de l'autre. Ce n'est pas là la méthode qu'a enseignée Jésus : il allait au-devant de tous, il parlait avec tous, il faisait du bien à tous, sans renoncer à préciser la raison pour laquelle il était venu dans le monde : être témoin du Père. L'Eglise, dans la ligne de son Maître, a maintenu la même méthode : apporter à l'homme de chaque époque, l'annonce de l'Incarnation du Verbe, sa Passion, sa Mort et sa Résurrection. A titre d'exemple, nous présentons l'expérience de dialogue adoptée par une des personnalités les plus exceptionnelles de l'Histoire de l'Eglise : saint François d'Assise. La période historique dans laquelle il vécut n'était certes pas des plus pacifiques : guerres entre communes, croisades. Dans un contexte de ce genre, nous voulons indiquer une des épisodes les plus significatifs de la vie du Saint d'Assise : la rencontre en François et le Sultan d'Egypte. L'épisode est rapporté dans la Grande Légende de Saint Bonaventure de Bagnoregio. Treize ans après sa conversion, saint François d'Assise partit pour l'Orient. Durant ce pèlerinage, il voulut rencontrer le Sultan, alors qu'un conflit très dur était en cours entre les Chrétiens et les Sarrasins. Les rapports s'étaient tendus par la publication d'un édit su sultan, selon lequel tous ceux qui auraient apporté la tête d'un chrétien auraient reçu une récompense en or.
Pendant la trêve qui eut lieu entre la fin du mois d'août et la fin du mois de septembre 1219, François fut interrogé devant le Sultan Melek-el Kaamel, sur son but, et à quel titre il se présentait. Le Saint d'Assise, « avec un cœur intrépide répondit qu'il avait été envoyé non par des hommes, mais par le Dieu Très-Haut, pour lui montrer, ainsi qu'à son peuple, la voie du salut, et pour annoncer l'Evangile de la vérité. Il prêcha au Sultan le Dieu Un et Trine et le Sauveur de tous, Jésus-Christ »[32].
Cet épisode présente une méthode particulière de mener le dialogue. Une méthode qui a continué au long des siècles, et qui continue à être adoptée par les disciples de saint François. Que l'on pense simplement à ce qu'a été et à ce qu'est la Custodie de Terre Sainte qui, avec les Franciscains, représentent une œuvre de dialogue constant entre les deux majorités, juive et musulmane, qui rendent la vie difficile à la minorité chrétienne sur la terre de Jésus. Et ainsi, comme dans le passé, de nombreuses oeuvres d'assistance et d'éducation, dirigées par les Franciscains, n'ont pas été seulement destinées au soutien d'une communauté chrétienne qui était pourtant dans le besoin, mais sont ouvertes aux musulmans. Nous trouvons une œuvre analogue dans l'activité de Mère Teresa de Calcutta. Elle a fait de son œuvre de Charité une action interreligieuse constante ; elle n'a jamais subordonné l'action caritative à la conversion des hindous à la religion chrétienne, mais elle n'a jamais renoncé à déclarer ouvertement que Celui qui dirigeait ses pas était le Christ. Ou encore l'action pastorale de l'Abbé Andrea Santoro, assassiné récemment en Turquie.
C'est là une forme de dialogue à laquelle nous ne sommes pas habitués, parce que, aujourd'hui, on rencontre de manière courante l'idée selon laquelle le dialogue est d'autant plus vrai s'il abandonne le caractère spécifique de sa propre identité, pour éviter, ainsi pense-t-on, d'offenser l'interlocuteur. En effet, une étrange conviction s'est infiltrée même dans le monde catholique, selon laquelle les conflits naissent précisément à cause de l'affirmation des identités. A ce point, il faut s'entendre sur ce que veut dire « identité ». Si par ce mot on veut parler de l'idée d'utiliser sa propre foi ou son propre point de vue comme un drapeau à brandir pour ses propres buts, il est aisé que cette idée se transforme facilement en idéologie : dans ce cas, on veut posséder la Vérité et non pas en être les serviteurs. Mais si, par identité, on veut parler du témoignage rempli d'amour de l'expérience de foi que l'on vit, dans la tentative toujours renouvelée de la manifester par les œuvres de charité, alors, il n'y a pas de risque d'intolérance. Les documents qui ont été présentés ci-dessus, ont voulu souligner que le but d'un témoignage de foi, c'était de rendre la vie des hommes moins difficile. Du bien de la seule personne au bien plus ample de la société. Comment ne pas rappeler la phrase de Jésus : « Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver ».
Sans être disciples de quelqu'un, il est difficile de pouvoir dialoguer. Cela vaut pour n'importe qui, quelle que soit la foi à laquelle il adhère. Il nous semble que l'Eglise continue à avoir le courage de se servir de paroles comme personne, famille, éducation, vérité, amour, simplement parce qu'elle est consciente d'être la continuité historique de l'Emmanuel le Dieu-avec-nous, qui essaie tout pour que l'homme devienne toujours plus ce qu'il doit être. Sa mort sur la Croix, une fois pour toutes, est l'image d'un amour sans limites, qui s'adresse aussi à ses bourreaux.
Le discours du dialogue est malheureusement devenu beaucoup trop confus, parce qu'on a voulu le séparer de celui de la Vérité en faisant naître dans la mentalité commune l'idée erronée d'une opposition entre les deux pôles de la question. Enlever à une religion l'idée de Vérité, veut dire enlever la matière première avec laquelle on peut construire quelque chose. Le danger du fondamentalisme consiste précisément à avoir exclu la possibilité qu'il existât une Vérité, et que cette Vérité ait la possibilité de se communiquer à l'homme. Les signes d'espérance ne manquent pas : les derniers Pontificats, y compris le Pontificat actuel, ont eu comme caractéristique le désir de construire des ponts avec la culture contemporaine, dans la tentative de dépasser les clôtures construites de manière structurelle, entre laïcs et croyants, et entre les croyants des différentes religions. L'avenir de paix, de dialogue, de concorde entre les hommes ne réside pas dans l'effort, toujours tenté au long des siècles, mais surtout dans ce siècle à peine commencé, d'annuler la religion, mais dans l'effort de vivre jusqu'au fond la Vérité profonde de sa propre expérience religieuse. Le chrétien, au fond, sait que, depuis que Dieu s'est fait homme, depuis que le Verbe s'est fait chair, rien ni personne ne lui sont étrangers, et ont, même si c'est de façon mystérieuse, quelque lien avec Jésus-Christ, le visage de Dieu
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Dossier réalisé di N.L. - Agence Fides 6/8/2008; Directeur Luca de Mata
[32] Leggenda Maggiore, San Bonaventura da Bagnoregio
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