26/02/2012

Récompense ou punition. Comment Pékin sanctionne les évêques

chine eveques.jpg



Récompense pour ceux qui obéissent au régime, punition pour ceux qui sont fidèles au pape. L'évêque qui a été invité à Munich par la Communauté de Sant'Egidio appartient à la première catégorie. Voici son portrait avec, lui faisant pendant, celui d'un évêque qui, au contraire, a été puni 


ROME, le 20 février 2012 – Le consistoire qui a eu lieu il y a deux jours a porté le nombre de cardinaux chinois à trois. À Joseph Zen Zekiun, évêque émérite de Hong-Kong, 80 ans, et à Paul Shan Kuohsi, évêque émérite de Kaohsiung, dans l’île de Taïwan, 90 ans, est venu s’ajouter l'actuel évêque de Hong-Kong, John Tong Hon, 72 ans.

Mais au Vatican il y a, en plus, un quatrième évêque chinois, Savio Hon Taifai. Il n’est pas cardinal, mais il exerce une fonction très importante : celle de secrétaire de la congrégation pour l'évangélisation des peuples, le dicastère qui supervise les diocèses de Chine.

Le cardinal Tong a accordé, à l’occasion de sa nomination, une interview à "Asia News", l'agence de presse de l’Institut Pontifical des Missions Étrangères qui est dirigée par le père Bernardo Cervellera.

Dans cette interview, il déclare qu’il "n’y a pas eu d’améliorations" récemment dans les relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la Chine et que, en tout état de cause, "cet élément ne constitue qu’une partie des questions qui se posent. Avant toute chose, nous devons agir sur notre vie ; les relations diplomatiques viennent ensuite".

Par ailleurs, le cardinal Tong a réaffirmé que "l’association patriotique" dans laquelle les autorités chinoises encadrent les évêques et les prêtres pour les séparer de Rome "est incompatible avec la doctrine catholique et avec la structure catholique".

En Chine, l’un des actes les plus graves de rupture de l'unité de l’Église est l'ordination d’un nouvel évêque désigné par le régime contre la volonté du pape (dans la photo, à Shantou, le 14 juillet 2011).

Les évêques qui, bien qu’ayant été reconnus par Rome, prennent délibérément part à ces ordinations illicites encourent l’excommunication. Mais certains d’entre eux y participent parce qu’ils y sont contraints et Rome fait preuve d’indulgence à leur égard. Si, par la suite, ils adressent au pape une demande sincère de pardon pour leur faiblesse, Benoît XVI les absout, comme l’a confirmé, le 17 janvier dernier, le secrétaire de la congrégation pour l'évangélisation des peuples, Hon :

"En ce qui concerne les ordinations épiscopales illicites d’il y a quelques mois, plusieurs évêques officiels ont été contraints à y participer. Par la suite, beaucoup d’entre eux ont demandé pardon au Saint Père. Et le pape leur a accordé ce pardon".

Mais tous n’agissent pas de cette manière. L’un des évêques qui n’ont pas demandé pardon au pape après avoir participé à une ordination illicite et qui ont persisté dans la rupture est celui de Nanchang, Jean-Baptiste Li Suguang.

C’est cet évêque que la Communauté de Sant'Egidio a invité par la suite, avec tous les honneurs, au meeting interreligieux qu’elle a organisé en grande pompe à Munich, au mois de septembre dernier.

C’est cet évêque qui, toujours en septembre dernier, a accordé à la revue catholique internationale "30 Jours" une longue interview dans laquelle il n’a manifesté aucun signe de repentir.

C’est cet évêque qui a fourni au cardinal Zen un point de départ pour critiquer sévèrement à la fois la Communauté de Sant'Egidio et "30 Jours", dans un flamboyant article publié par "Asia News" le 7 février et repris par www.chiesa.

C’est cet évêque qui est le protagoniste négatif de la très instructive "histoire" que l’on peut lire ci-dessous.

Cette "histoire" a été publiée dans le numéro de décembre 2011 de la revue américaine "Inside the Vatican", dirigée par Robert Moynihan.

Son auteur, Gerard O’Connell, Irlandais résidant à Rome, est un vaticaniste qui travaille pour le monde anglophone et un expert de l’Église en Asie.

Sandro Magister


***




L’HISTOIRE DES DEUX ÉVÊQUES

par Gerard O’Connell



Il n’y a eu, au cours de ces dernières semaines, aucun contact significatif entre Pékin et le Vatican, mais plusieurs faits qui se sont produits en coulisses, concernant les relations entre la Chine continentale et l’Église catholique, méritent d’être signalés.

Pour commencer, il y a ce que l’on pourrait appeler "L’histoire des deux évêques" : ces évêques sont celui de Nanchang et celui de Liaoning (Shenyang). L’un et l’autre sont reconnus par le Saint-Siège et par la Chine mais, au cours de la période août-septembre 2011, Pékin a récompensé l’un et puni l’autre.

Les autorités chinoises ont récompensé l’évêque Jean-Baptiste Li Suguang, 46 ans, de Nanchang, en lui permettant de prendre part à la rencontre internationale de prière pour la paix organisée par la Communauté de Sant'Egidio à Munich, en Allemagne, du 11 au 13 septembre.

Jean-Baptiste Li Suguang a été ordonné évêque du diocèse de Nanchang le 31 octobre 2010 avec l'approbation du Saint-Siège et celle des autorités chinoises. Après la cérémonie d'ordination – comme l’a fait remarquer le journaliste italien Gianni Valente dans l’interview qu’il lui a consacrée pour le mensuel "30 Jours" – le nouvel évêque a exprimé publiquement son intention de renforcer la réconciliation entre les communautés catholiques enregistrées auprès des autorités d’état et celles qui se tiennent à distance de la politique religieuse du gouvernement, communément qualifiées d’"Église clandestine".

Il semble qu’il ait été récompensé non pas en raison de ses efforts pour créer des ponts entre les deux communautés catholiques de Chine continentale, mais plutôt pour avoir participé, le 14 juillet, à l'ordination illégitime, en tant qu’évêque de Shantou, du père Joseph Huang Bingzhang qui n’avait pas reçu l’approbation du pape.

Cette cérémonie a été célébrée comme un défi ouvert lancé au Saint-Siège. L’évêque Li Suguang y a participé et il semble bien qu’il ait obtenu en récompense, pour avoir choisi d’obéir aux instructions de Pékin plutôt qu’à celles de Rome, l’autorisation de se rendre au meeting de Munich, même si c’était avec une escorte de fonctionnaires de Pékin.

Au contraire, un autre prélat chinois, Paul Pei Junmin, évêque de Liaoning (Shenyang), au nord-est de la Chine, lui aussi reconnu à la fois par Rome et par Pékin, a été puni pour avoir refusé de participer à cette même ordination illégitime à Shantou.

Cet évêque de 42 ans, appuyé par 80 prêtres, religieux et laïcs de son diocèse, a rejeté l’ordre explicite de présider cette cérémonie qu’il avait reçu de Pékin. En raison de ce refus, il a été "suspendu" de ses postes à responsabilité, au niveau national et provincial, au sein de la communauté que constitue l’Église catholique reconnue par l’état.

C’est ainsi que, au mois d’août dernier, il a d’abord été suspendu de son poste de vice-président de la conférence des évêques de l’Église catholique en Chine (un organisme créé par l’état et qui n’est pas reconnu par Rome). Il avait été élu à ce poste lors du congrès national des représentants catholiques qui avait eu lieu à Pékin au mois de décembre 2010.

À vrai dire, sa nomination à ce poste était survenue à la suite de sa participation à l'ordination illégitime du père Joseph Guo Jincai en tant qu’évêque de Chengde, qui avait eu lieu au mois de novembre 2010, sous la pression de Pékin et en dépit de l’opposition publique de Rome. Il s’agissait de la première ordination illégitime depuis la fin de 2006 et elle avait marqué le début d’un refroidissement dans les relations sino-vaticanes.

Ensuite, au mois de septembre dernier, l’évêque Pei Junmin a été, lui aussi, suspendu de ses postes de président de l'Association Catholique Patriotique, CCPA, et de président de la commission pour les affaires de l’Église de Liaoning. Il avait également été élu à ces deux postes.

Il est utile de rappeler que l’évêque Pei Junmin est, lui aussi, un ami de la Communauté de Sant'Egidio, qui entretient de bonnes relations avec les autorités chinoises, et qu’il avait obtenu la permission de se rendre à la précédente rencontre internationale de prière pour la paix, qui avait eu lieu à Barcelone au mois d’octobre 2010.

Ces deux événements – la récompense et la punition d’évêques – révèlent clairement comment Pékin traite les évêques de l’Église catholique en Chine. La coopération avec les autorités de l’état, en opposition ouverte avec ce que souhaite Rome, est génératrice de récompenses ; le refus de coopérer entraîne des punitions.

Au début de 2011, les autorités chinoises avaient également puni Joseph Li Liangui, l’évêque de Cangzhou (Xianxian), parce qu’il n’avait pas pris part au congrès national des représentants catholiques à Pékin, au mois de décembre 2010. On l’a puni en lui retirant son poste à la conférence consultative politique de la province du Hebei, comme l’a signalé "UCA News", la principale agence de presse catholique d'Asie.

Ce système de récompenses et de punitions appliqué aux évêques catholiques soulève une fois de plus toute la question de la liberté religieuse en Chine. En théorie, celle-ci est garantie par la constitution chinoise ; en pratique, elle est limitée par ce que les autorités décident qu’elle doit être.

Il est évident que tout accord futur entre le Saint-Siège et la Chine devra aborder la question très controversée de la nomination des évêques, mais également la question fondamentale de la liberté religieuse pour les évêques. Et, comme les exemples cités ici le montrent, les deux problèmes sont liés l’un à l’autre.


***




La revue dont l’"histoire" a été tirée, avec l’aimable autorisation des responsables :

> Inside the Vatican



L’article de www.chiesa où l’on peut prendre connaissance des critiques adressées par le cardinal Zen à la Communauté de Sant'Egidio et à "30 Jours" :

> Chine. Le cardinal Zen contre Sant'Egidio



L'interview accordée par le nouveau cardinal John Tong Hon à "Asia News" le 17 février 2012 :

> John Tong, un nuovo cardinale per Hong Kong e la Cina



Tous les articles de www.chiesa à ce sujet :

> Focus CHINE




Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

Les commentaires sont fermés.