15/09/2009

L'Eglise libre dans l'état libre. Selon le cardinal Ruini

L'Eglise libre dans l'état libre. Selon Ruini

Le cardinal relance, avec un livre puis avec un grand colloque à Rome portant sur rien de moins que Dieu, le "projet culturel" de l’Eglise d’Italie. Qui coïncide avec la "priorité" que Benoît XVI a fixée à son pontificat


par Sandro Magister





ROME, le 14 septembre 2009 – La tempête qui a frappé ces jours-ci le journal de la conférence des évêques d’Italie, "Avvenire", a relancé la discussion sur les relations entre Eglise et pouvoir politique.

Au même moment, une circulaire sur l'enseignement de la religion catholique dans les écoles, adressée aux évêques du monde entier par la congrégation vaticane pour l'éducation catholique, a soulevé à nouveau une question sur laquelle la protestation laïque est plus récurrente.

Les relations entre religion et politique sont une question classique de "frontières", comme le dit aussi le titre d’un dialogue, devenu un livre, entre le penseur laïc Ernesto Galli della Loggia et le cardinal Camillo Ruini.

La présentation de son livre au Palazzo Marino de Milan, le 9 septembre, a donné à Ruini l’occasion d’expliquer de manière synthétique comment il conçoit le rôle public de la religion dans les démocraties modernes et quels sont les points d'accord et de désaccord entre l’Eglise et la vision laïque.

Son intervention, que l’on pourra lire intégralement ci-dessous, est d’autant plus intéressante qu’elle porte sur les "fondamentaux" de la controverse sur la laïcité.

Une controverse qui implique forcément la question suprême à propos de Dieu. Parce que "avec Dieu ou sans Dieu, cela change tout", a dit le cardinal. Il a justement choisi la question de Dieu comme thème d’un grand colloque qui aura lieu à Rome du 10 au 12 décembre, à l’initiative de la conférence des évêques d’Italie et en particulier de son comité pour le "projet culturel", dont Ruini est le président.

Le colloque ne sera pas uniquement “d’Eglise”. Il s’étendra de la philosophie à la théologie, de l’art à la musique, de la littérature à la science. Les orateurs seront vraiment de niveau international dans leurs domaines respectifs : catholiques ou non, croyants ou agnostiques, de Robert Spaemann à Aharon Appelfeld, de Roger Scruton à Rémi Brague, de Martin Nowak à Peter van Inwagen.

Ce ne sera pas une succession d’opinions juxtaposées et moins encore une sorte de “chaire des non croyants” comme ce que le cardinal Carlo Maria Martini avait organisé il y a des années. Ciblé, le projet vise à mettre en œuvre cette “priorité” qui, pour Benoît XVI “est au-dessus de toutes les autres”, en un temps “où, dans de vastes régions de la terre, la foi risque de s’éteindre comme une flamme qui ne trouve plus d’aliment”.

La priorité est donc – comme l’a écrit le pape dans sa lettre du 10 mars 2009 aux évêques – “de rendre Dieu présent en ce monde et d’ouvrir aux hommes l’accès à Dieu. Pas à n’importe quel dieu, mais à ce Dieu qui a parlé sur le Sinaï ; à ce Dieu dont nous reconnaissons le visage dans l’amour poussé jusqu’au bout, en Jésus-Christ crucifié et ressuscité”.

Pour la conférence des évêques d’Italie un colloque d’une telle importance est une véritable première. Le "projet culturel" dont Ruini a été le concepteur y trouve l’une de ses grandes explications. Parce que ce projet n’est rien d’autre qu’un "effort pour transformer le message de l’Eglise en culture populaire", comme l’a dit Lorenzo Ornaghi, recteur de l'Université Catholique de Milan, en commentant le livre de Ruini et Galli della Loggia. Un effort qui a eu et a toujours dans le quotidien "Avvenire" l’une de ses principales tribunes.

Mais laissons la parole au cardinal.



Une laïcité positive pour l’avenir

par Camillo Ruini



La laïcité est un vaste sujet, dont on débat depuis des années avec un intérêt qui semble inépuisable. Il est donc difficile de proposer des "idées innovantes" en ce domaine, comme cela est souhaité pour cette rencontre.

A propos de l’émergence de quelque chose de nouveau, je voudrais surtout signaler le risque contenu dans le mot italien "laicità". Non pas en lui-même mais parce que, dans le débat culturel et politique italien, il est facilement affecté par sa parenté avec le terme français "laïcité". Ce dernier est historiquement porteur d’un sens très précis et à mon avis assez étroit, par rapport aux problèmes actuels et à l’importance de l’autre courant que, pour plus de clarté, nous appellerons "nord-américain".

Pour qu’une "nouvelle" laïcité soit élaborée conceptuellement et surtout pour qu’elle puisse prendre pied dans la réalité, la matrice américaine me paraît beaucoup plus utile que la française. Mais avant tout il faut mesurer sérieusement l’importance prise par la présence des diverses religions sur la scène publique, ainsi que les questions posées par la transformation des coutumes et modes de vie ou par les développements scientifiques et technologiques, en particulier dans le domaine des biotechnologies.

Je voudrais aussi apporter un élément de réflexion dont on ne parle pas d’habitude, mais qui me paraît indispensable pour mettre en place correctement – ou, si l’on veut, avec honnêteté intellectuelle – toute la discussion sur la laïcité et sur le rôle public des religions.

Cet élément de réflexion est contenu dans le sous-titre du colloque international sur Dieu, organisé pour décembre prochain [à Rome] par le comité pour le projet culturel [de la conférence des évêques d’Italie] : "Avec Lui ou sans Lui, cela change tout ".

En 2001, Robert Spaemann a expliqué le sens de cette affirmation de façon à la fois très synthétique et magistrale, précisant que la réponse à la question "cela fait-il une différence que Dieu existe ou non ?" change profondément selon qu’il s’agit des croyants ou des non croyants, que ceux-ci soient athées ou agnostiques.

Les vrais croyants répondent que non seulement la différence existe mais qu’elle est grande et radicale – c’est même la première et la plus grande – quant à la manière de concevoir la réalité mais aussi quant à l’orientation à donner à notre vie : pour eux, en effet, Dieu est l’origine, le sens et le but de l’homme et de l’univers.

Les non croyants, quant à eux, peuvent se différencier dans leurs réponses, suivant qu’ils considèrent la foi en Dieu comme négative, positive ou indifférente pour la vie de l’homme et de la société, mais à proprement parler ils ne se réfèrent qu’à notre foi en Dieu, pas à la réalité même de Dieu, puisque, selon eux, Dieu n’existe pas ou que, en tout cas, on ne peut rien savoir de lui, pas même s’il existe.

Reconnaître cette profonde différence d’approche entre croyants et non croyants libère le terrain des équivoques des fausses uniformités, mais n’implique pas du tout une impossibilité de converger sur des objectifs concrets et importants, ou même très importants dans les circonstances historiques actuelles. Tout à l’heure, j’en citerai quelques uns.


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Pour en revenir à la question de la laïcité, je voudrais distinguer, d’une part, les aspects sur lesquels il y a aujourd’hui un large consensus, même s’il est souvent masqué par des polémiques non dépourvues d’arrière-pensées et, d’autre part, les points sur lesquels au contraire l’opposition est profonde et tend peut-être même à s’aviver.

En nous référant, d’une part, à l’entrée "Laïcisme", rédigée par Giovanni Fornero, de la troisième édition du "Dictionnaire de philosophie" d’Abbagnano et, d’autre part, aux documents "Gaudium et spes" et "Dignitatis humanae" du concile Vatican II, nous pouvons identifier les aspects sur lesquels il y a consensus, surtout dans le principe de l’autonomie des activités humaines, c’est-à-dire dans l’exigence qu’elles soient exercées selon des règles propres et non pas imposées de l’extérieur. Derrière ce consensus, on retrouve aussi la différence entre croyants et non croyants : les premiers pensent en effet que cette autonomie trouve en Dieu créateur son origine et sa condition ultime de légitimité ("Gaudium et spes" 36).

Contrairement à beaucoup d’apparences, un second élément de consensus est l’affirmation de la liberté religieuse, comme droit inaliénable de toute personne et, au moins selon l’Eglise catholique, de toute communauté.

A ce sujet, le virage opéré par Vatican II par rapport aux positions précédentes de l’Eglise en ce domaine avec la déclaration "Dignitatis humanae" a été décisif. Une différence par rapport aux opinions répandues dans le monde laïc concerne le fondement ultime de cette liberté, que le concile comprend de manière à exclure une approche relativiste incompatible avec la revendication de vérité du christianisme. J’ajoute que "Dignitatis humanae" (n. 7) affirme nettement que la liberté de l’homme dans la société doit être reconnue de la manière la plus large possible, en la limitant seulement si et dans la mesure où c’est nécessaire.

Sur la base des deux principes partagés de l’autonomie des activités humaines et de la liberté, notamment religieuse, il y a aussi un large consensus – contrairement aux apparences, de nouveau – sur les normes ou les critères de fond qui doivent régler les rapports entre l’état et les communautés religieuses, y compris entre l’état et l’Eglise en Italie.

Concrètement, il s’agit de leur distinction et de leur autonomie réciproque, mais aussi de l’ouverture pluraliste des institutions de l’état démocratique et libéral aux positions les plus diverses – y compris celles à caractère religieux et même confessionnel –, qui ont toutes, par elles-mêmes, les mêmes droits et la même dignité face à l’état.

Mais les motivations et les dimensions de cette ouverture sont très diverses, selon les points de vue des interlocuteurs, comme nous allons le voir.

L’obstacle qui existait en Italie – et qui survit encore d’une certaine manière dans d’autres pays, y compris en Europe – c’est-à-dire la "religion d’état" ou le caractère confessionnel de l’état, a été surmonté institutionnellement grâce à l’accord de 1984 portant révision du Concordat. Dans son protocole additionnel, en relation avec l’art. 1, il stipule : "Le principe de la religion catholique comme seule religion de l’état italien, originellement rappelé dans les Accords de Latran, est considéré comme n’étant plus en vigueur".

A la base de la révision du Concordat il y a, comme chacun sait, d’une part la constitution de la République et de l’autre le concile Vatican II avec la reconnaissance de la liberté religieuse.

L’objection selon laquelle le maintien même du Concordat constitue un privilège, contraire au principe de l’ouverture pluraliste et paritaire de l’état aux diverses confessions religieuses et positions culturelles, ne paraît pas insurmontable après l’accord de révision. En effet les relations concrètes entre un état et les diverses confessions religieuses présentes dans le corps social ne peuvent pas ne pas tenir compte de la situation historique et des façons dont, dans le cadre de celle-ci, l’état peut reconnaître un caractère public, et pas seulement privé, aux diverses confessions, avec les effets concrets découlant d’une telle reconnaissance.


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Venons-en maintenant aux aspects de la laïcité sur lesquels il y a des divergences profondes, c’est-à-dire aux problèmes qui sont aujourd’hui vraiment ouverts. Dans les pays de démocratie libérale auxquels je limite mon propos, ils se concentrent principalement sur le rôle public que les religions peuvent ou non jouer et sur les conditions dans lesquelles elles peuvent éventuellement le jouer.

La gamme des opinions et positions à ce sujet est vaste et variée, mais il paraît possible d’identifier deux orientations, et je dirais deux sensibilités, de fond.

L’une d’elles tend à réduire le rôle public des religions, parfois jusqu’à une quasi-suppression. On la justifie, d’une part, en soulignant le caractère personnel, spirituel et intime, plutôt que social et institutionnel, de la religiosité authentique ; d’autre part en privilégiant, dans la vie d’une nation, la sphère proprement politique par rapport à celle du social.

L’autre orientation tend, au contraire, à favoriser ou du moins à accueillir sans restrictions mentales le rôle public des religions, en considérant aussi les dimensions sociales et institutionnelles comme essentielles pour les religions et en insistant sur l’autonomie et l’importance irréductible de la sphère du social.

Il faut dire clairement qu’aujourd’hui ces différences d’orientation sont transversales par rapport à la distinction, habituelle en Italie, entre catholiques et laïcs, et entre croyants et non croyants. Parmi les catholiques il y a en effet de nombreux partisans d’une religiosité concentrée sur son aspect spirituel, qui critiquent volontiers le rôle public des religions et en particulier du catholicisme. Parmi les laïcs, surtout depuis l’émergence des nouvelles et grandes questions éthiques et anthropologiques et la présence accrue des religions non chrétiennes sur la scène mondiale, beaucoup de gens admettent volontiers ce rôle et, assez souvent, le souhaitent.


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Je vais maintenant essayer d’exposer synthétiquement mon point de vue sur ce problème.

Les phénomènes religieux, autrement dit toutes les religions, y compris bien sûr le christianisme, n’ont en eux-mêmes pas moins de titres que tout autre organisme ou phénomène social à influer sur la scène publique, y compris dans le domaine proprement politique. Cela, bien sûr, dans le respect des règles de la démocratie et de l’état de droit ou, pour utiliser une terminologie en vogue aujourd’hui, des procédures à travers lesquelles se forment et s’expriment les décisions politiques.

Il n’y a donc pas de raison d’imposer des conditions spéciales aux religions pour qu’elles jouent un rôle public, par exemple des conditions quant à la rationalité de leur argumentaire. En effet, dans un système démocratique, pour décider si une façon d’argumenter est rationnelle ou peut-être, plus précisément, plausible et convaincante, on s’en remet uniquement, en dernière analyse, à l’appréciation de l’ensemble des citoyens dans les cadres appropriés, surtout le cadre électoral.

Enfin je voudrais indiquer les motifs pour lesquels le rôle public des religions – notamment le christianisme – est important et peut rendre un service positif à la vie de la société. Autrement dit, je voudrais indiquer les raisons pratiques de cette laïcité "saine" ou "positive" dont Benoît XVI a parlé plusieurs fois, c’est-à-dire ouverte aux aspirations éthiques fondamentales et au sens religieux que nous portons en nous.

Une motivation très importante a été indiquée par E.-W. Böckenförde, il y a des années, dans son essai classique "La formation de l’état comme processus de sécularisation" : l’état libéral sécularisé vit en effet de principes que lui-même ne peut garantir, parmi lesquels, comme Hegel le soulignait déjà, les impulsions et les liens moraux dont la religion est la source semblent jouer un rôle particulier.

Récemment, Rémi Brague, dans une intervention sur "Foi et démocratie" publiée par la revue "Aspenia" en 2008, a proposé une mise à jour intéressante et à mon avis acceptable quant au fond, de la thèse de Böckenförde.

En premier lieu il a étendu cette thèse de l’état à l’homme d’aujourd’hui, qui a dans une large mesure cessé de croire en sa propre valeur, à cause de cette tendance à réduire l’homme lui-même à un phénomène de la nature et à cause de ce relativisme total qui sont à la base des interprétations actuelles de la laïcité, contraires à l’ouverture demandée par Benoît XVI. C’est donc l’homme, et pas seulement l’état, qui a besoin aujourd’hui – et même presque toujours, selon moi – d’un soutien qu’il n’est pas capable de s’assurer lui-même.

En second lieu la religion n’est pas uniquement, et même pas principalement, source d’impulsions et de liens éthiques. Aujourd’hui, avant d’assurer des limites et des digues, il s’agit de trouver des raisons de vivre. C’est là, depuis le début, la fonction, ou mieux la mission la plus spécifique du christianisme : ce qu’il nous dit surtout, ce n’est pas "comment" vivre, mais "pourquoi" vivre, pourquoi choisir la vie, pourquoi en profiter et pourquoi la transmettre.

Comme le précise son sous-titre, le livre "Frontières" est un exercice de "dialogue sur le christianisme et le monde contemporain". Il cherche à approfondir dans ses motivations et à rendre concrète cette laïcité non hostile au christianisme, et même largement alimentée par lui, en laquelle le professeur Galli della Loggia et moi, malgré nos points de vue différents, percevons tous les deux une défense essentielle de l’inspiration humaniste de notre civilisation.



Le livre :

Ernesto Galli della Loggia, Camillo Ruini, "Confini. Dialogo sul cristianesimo e il mondo contemporaneo", Mondadori, Milan, 2009.

Le professeur Galli della Loggia est revenu sur l’un des sujets discutés dans ce livre dans un éditorial publié par le "Corriere della Sera" le 30 août 2009 :

> Quelle distanze con la Chiesa


La lettre du Vatican sur l'enseignement de la religion à l’école, citée au début de cet article :

> Lettre circulaire sur l'enseignement de la religion dans l'école, le 5 mai 2009

Les articles de www.chiesa sur l’affaire "Avvenire", concentrés sur les aspects ecclésiaux :

> L'Eglise, Obama et Berlusconi. La confusion au pouvoir (31.8.2009)

> Dino Boffo lascia "Avvenire". "Per gli interessi della mia Chiesa" (3.9.2009)

> "Avvenire" a deux lecteurs qui ne sont pas d'accord entre eux : l'épiscopat et le Vatican (10.9.2009)

Et l'analyse d’ensemble de l’affaire, y compris l’aspect politique, par le professeur Pietro De Marco :

> "La questione non finisce qui". Sul caso Boffo e sul suo successore



Un précédent article de www.chiesa sur la question de la laïcité, avec des interventions des cardinaux Camillo Ruini et Angelo Scola, et des professeurs Ernesto Galli della Loggia et Pietro De Marco:

> La laïcité en danger. Deux cardinaux à son secours (23.2.2009)

Et une lecture "américaine" des mêmes questions, dans un livre de l'archevêque Charles J. Chaput:

> Comment faire de la politique quand on est catholique. L'aide-mémoire de Denver
(13.8.2008)



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

www.chiesa