05/01/2010

Aux Pays-Bas il n'y a plus de place pour l'Enfant Jésus. Ou, au contraire, oui

Aux Pays-Bas il n'y a plus de place pour l'Enfant Jésus. Ou, au contraire, oui

Des églises qui ne sont plus des églises mais des immeubles d'habitation, des magasins, ou des mosquées. Un catholicisme en danger de disparition. Reportage à Amsterdam et interview du cardinal Simonis: "Nous devons repartir de zéro"


par Sandro Magister




ROME, le 30 décembre 2009 – Il y a encore un demi-siècle, le catholicisme néerlandais et flamand paraissait robuste, fort de ses traditions, actif dans les activités de mission. L’un de ses symboles était le père Jozef Damiaan de Veuster (1840-1889), apôtre des lépreux dans une île du Pacifique, canonisé par Benoît XVI le 11 octobre.

Il y a quelques jours, à la veille de Noël, un autre grand symbole de ce catholicisme est mort à Nimègue, à l’âge de 95 ans : le théologien dominicain Edward Schillebeeckx, flamand de naissance, néerlandais par choix.

Mais un symbole non de l’épanouissement mais de l'impressionnante décadence qu’a connue l’Eglise des Flandres et des Pays-Bas au cours du dernier demi-siècle.

Cette métamorphose, Schillebeeckx l’a reflétée dans sa vie de théologien. Pendant les années du concile Vatican II et du début de l’après-concile, il a été une star de réputation mondiale, un champion de la nouvelle théologie en harmonie avec la culture dominante. Mais par la suite il a été presque oublié, même par les catholiques qui l’avaient applaudi.

L'oubli dans lequel il est tombé est allé de pair avec celui qui, entre temps, marquait le catholicisme néerlandais, de plus en plus oublieux de lui-même, de plus en plus sécularisé, de plus en plus en danger de disparition.

L'enquête ci-dessous montre l’aspect actuel de l’Eglise catholique aux Pays-Bas. Un pays où, aujourd’hui, 41 % de la population dit n’avoir aucun credo religieux et 58 % ne sait plus ce qu’est Noël. Une Eglise dans laquelle des dominicains et des jésuites conçoivent et mettent en pratique des messes sans sacerdoce ni sacrement chrétien, où ce sont les fidèles présents qui "consacrent" collectivement, autour d’"une table ouverte également à des gens de traditions religieuses différentes".

Tout cela alors que, parallèlement, une ville comme Rotterdam a été largement islamisée, comme www.chiesa l’a montré dans un article choc il y a quelques mois.

L'enquête qui suit est de Marina Corradi et elle a été publiée le 23 décembre dans "Avvenire", le quotidien appartenant à la conférence des évêques d’Italie. Elle est centrée sur Amsterdam.

A ce reportage s’ajoute une interview du cardinal Adrianus Simonis, archevêque émérite d’Utrecht.



A Amsterdam, que reste-t-il de Noël ?

par Marina Corradi



Amsterdam est en fête pendant cette période de Noël. Illuminations fastueuses éclairant la rue Damrak et la place du Dam, pistes de patinage grouillantes de jeunes qui rient, Pères Noël, musique de “Jingle bells” sortant des grands magasins bondés. Mais que reste-t-il de Noël dans ce pays qui est l’un des plus sécularisés d’Europe et où, selon un sondage, 58 % de la population ne sait pas exactement ce qui s’est passé ce jour-là ? Dans ce pays qui compte 900 000 immigrés arabes sur 16 millions d’habitants et 20 mosquées rien qu’à Amsterdam ?

Oude Kerk, la plus ancienne église de la cité, construite en 1309, se dresse au cœur du centre ville. Tout autour, il y a le Red Light District, le quartier chaud. Dans les vitrines où elles s’exposent, les prostituées venues d’Amérique du Sud et d’Europe de l’Est frappent à la vitre pour attirer l’attention des passants. Certaines portent un bonnet de Père Noël. Regardez-les et essayez d’imaginer l’histoire qui les a amenées ici. Elles sourient, enjôleuses. Mais les mille lumières de la ville créent une ivresse qui couvre la fausse gaieté de ces ruelles. Allez plus loin. Neuwe Kerk, l’église où étaient couronnés les rois de Hollande, est un musée. La seule "église" de la ville à être pleine est celle de Scientologie, six étages en plein cœur de la ville. "Institut de technologie religieuse" peut-on lire sur une affiche à l’intérieur. Des tests gratuits sur le stress sont proposés. Il y a beaucoup de monde.

Elle est étrange, cette série d’églises qui ne sont plus des églises mais des immeubles d’habitation, des boîtes de nuit, des mosquées. Regardez les éboueurs, les ouvriers qui entretiennent les rues, les serveurs des pizzerias : ils sont presque tous Marocains ou Turcs. Il y en a près d’un million. Et même si les immigrés provenant de pays chrétiens sont presque aussi nombreux, les Néerlandais ont peur de tous ces musulmans. Le parti de droite populiste de Gert Wilders est le deuxième pour le nombre d’avis favorables et les élections vont avoir lieu dans quelques mois. Deux Néerlandais sur trois disent qu’il y a trop d’immigrés. En banlieue, des quartiers comme Slotervaart sont des ghettos entièrement musulmans, où il est presque impossible de rencontrer un Néerlandais : ils sont tous partis. Et Rotterdam, où le pourcentage de musulmans est encore plus élevé et dont le maire est musulman, a été appelée "Eurabie le cauchemar" par un journal américain. En réalité, il y a moins de femmes voilées au centre des villes néerlandaises que dans certains quartiers de Milan. Bien que les assassinats de Van Gogh et Fortuyn aient profondément secoué les Néerlandais et qu’il y ait des imams fondamentalistes, la grande majorité des musulmans semble vouloir travailler et vivre en paix.

En vérité la peur de l’Eurabie semble n’être qu’une conséquence d’un phénomène encore plus radical : la sécularisation quasi totale d’un pays qui, jusqu’à la dernière guerre, était catholique ou protestant mais en tout cas chrétien. Un écroulement : aujourd’hui seuls 7 % des catholiques vont à la messe le dimanche et 16 % des enfants sont baptisés. Les Pays-Bas ont été un pays pionnier des mariages homosexuels et de l’euthanasie. "Après le concile Vatican II – dit le professeur Wim Peeters, enseignant au séminaire du diocèse de Haarlem-Amsterdam – l’Eglise néerlandaise a connu une crise profonde. La génération des années 50 est partie et a oublié d’éduquer ses enfants". L’enseignement religieux a été supprimé dans les écoles en 1964. Deux générations de Néerlandais ont oublié l’alphabet chrétien. Sur le registre du séminaire de Haarlem, le nombre de prêtres ordonnés chute à la fin des années 60. En 1968, il n’y en a même pas eu un. "Je crois – dit Peeters – que nous n’aurions rien à craindre de l’islam si nous étions chrétiens. On a souvent l’impression qu’aujourd’hui les Néerlandais ont peur de tout : d’avoir des enfants, ainsi que des immigrés. Mais la peur est l’exact opposé de la foi".

Si l’on cherche encore Noël, il y a au 40, Oudezijds Voorburgwal, dans le Red Light District, un petit porche. Là, au dernier étage du Museum Amstelkring, on trouve une église, une église clandestine, remontant au temps des persécutions calvinistes qui interdisaient le culte catholique. Sous le toit, un autel, un orgue, dix bancs auxquels les fidèles accédaient en se cachant. L’église s’appelle "Ons’Lieve Heer op Solder", notre bien-aimé Seigneur du grenier. Le Christ au grenier, se demande-t-on, est-ce cela, Noël à Amsterdam ?

Et pourtant… Aujourd’hui il y a 45 séminaristes au séminaire de Haarlem-Amsterdam, ce qui reflète aussi une forte présence néocatéchuménale. L’évêque, Mgr Josef Punt, explique qu’aujourd’hui quelque chose a changé par rapport à la crise la plus dure, il y a 20 ou 30 ans. En 1968, dit-il, pas un seul prêtre n’est sorti de ce séminaire, mais "actuellement 15 nouveaux prêtres sont ordonnés chaque année dans tous les Pays-Bas, ce qui maintient les effectifs à un niveau stable. Dans ce diocèse quelques centaines d’adultes demandent chaque année le baptême. On perçoit une nouvelle demande, née d’un sentiment de vide. Certes, il s’agit de chiffres faibles. Nous sommes une Eglise missionnaire. Tout est à reprendre à zéro. Dans les monastères hors des villes, nous créons des centres d’évangélisation pour les gens éloignés de la foi qui veulent la redécouvrir. Dans notre école catholique de Haarlem nous n’arrivons pas à satisfaire toutes les demandes d’inscription. J’ai la sensation que ces parents, même s’ils ne sont plus croyants, sont fascinés par la beauté du christianisme et la désirent pour leurs enfants".

Il faut de la foi pour y croire, dans cette ville où, dans les clochers d’églises qui ne sont plus des églises, les cloches sonnent de douces mélodies de Noël. Mille Pères Noël et pas une crèche. Sauf une, toute petite, dans les locaux de l’Armée du Salut, près de la Centraal Station, où l’on sert des repas aux pauvres. Vingt clochards engourdis par le froid, des thermos géants de café chaud, et cette petite crèche. Il y a aussi une pauvre maison, au 147 Egelantinstraat, presque en banlieue. On sonne, une sœur de Mère Teresa vient ouvrir. Elles sont quatre. Ici, chaque matin, il y a la messe, chaque soir les vêpres. Une chapelle sans ornements, deux soeurs en adoration. Sous l’autel, la mangeoire de la crèche.

Mais si le sens de Noël est une demande, une attente, on le rencontre encore dans les rues de cette ville. C’est le sabot vide que les enfants mettent dans la cheminée la nuit de la Saint Nicolas, le 5 décembre, dans l’espoir d’un cadeau. Ce sont les clochards et aussi, si on les regarde dans les yeux, les jeunes prostituées des vitrines du Red Light District. Ce sont les vieillards qui marchent d’un pas hésitant dans la neige, craignant de tomber et de finir invalides dans un hôpital où on les regardera peut-être comme des poids morts. Ce sont les fillettes à la table d’une pizzeria italienne derrière le Dam, qui chantent en se tenant par la main : "I wish you a merry Christmas and a happy new year". Oui, une année heureuse. "Malgré tout – nous a dit le professeur Wim Peeters – la demande de bonheur et donc de Dieu reste toujours dans le cœur de l’homme".




"Deux générations ont été perdues"

Interview du cardinal Adrianus Simonis



L’archevêque émérite d’Utrecht, le cardinal Adrianus Simonis, 78 ans, est le "grand vieillard" de l’église néerlandaise. Il est connu et aimé dans le pays, même par les musulmans. "Peut-être – explique-t-il en souriant – parce que j’ai dit que les musulmans fidèles à Dieu iraient dans les cieux les plus élevés du Paradis".

Mais le cardinal, qui vit aujourd’hui dans un village du Brabant, Nieuwkuijk, paraît moins optimiste quant à ses Pays-Bas.

"Oui, il y a peut-être des signes d’une nouvelle tendance, mais ce sont des chiffres très faibles" dit-il. "Il reste ces 58 % de Néerlandais qui ne savent plus ce qu’est exactement Noël. Il y a les gens qui sont troublés par le nombre de mosquées aux Pays-Bas. Je peux le comprendre, mais ici le véritable problème est antérieur à l’immigration : c’est que nous nous sommes perdus, que nous avons perdu notre identité chrétienne. Si cette identité était forte, nous n’aurions pas peur des musulmans. Oui, il y a un problème de fondamentalisme musulman aux Pays-Bas, mais la majeure partie des immigrés n’y adhère pas. Plus que l’intégrisme, ce qui me préoccupe chez les jeunes générations musulmanes, c’est que la sécularisation progresse. Je crains qu’ils ne finissent par se convertir à la religion qui domine vraiment l’Occident : le relativisme".

(En effet, en voyant les jeunes Marocains dans les McDonald’s d’Amsterdam et leurs sœurs en pantalons moulants, on se demande si les nouvelles générations musulmanes ne sont pas déjà en train de nous copier, à tous points de vue).

Q. – Eminence, est-ce que le racisme, la xénophobie, ne sont pas des problèmes ici ?

R. – Je ne crois pas. Les Néerlandais sont un peuple tolérant. Je ne vois pas de vague raciste à l’horizon.

Q. – A Haarlem l’évêque dit que l’on commence à percevoir chez les jeunes un sentiment de vide, le manque de ce qui a été oublié…

R. – C’est vrai, ils sont nombreux à ressentir un vide. Mais ils ne savent pas aller plus loin, ils ne savent pas que demander et à qui. Ils n’ont pas été formés à reconnaître et à percevoir le désir de leur cœur. En ce sens je suis convaincu, comme Mgr Punt, que l’Eglise des Pays-Bas est vraiment appelée à être missionnaire. Deux générations ont été perdues. Il s’agit de repartir de zéro, au sein d’une culture indifférente au christianisme, avec des médias qui ne sont pas amicaux.

Q. – Vous avez 78 ans. Vous étiez un enfant au moment de la guerre. A l’époque, est-ce que les Pays-Bas n’étaient pas un pays fortement chrétien ? Que s’est-il passé ensuite ?

R. – C’était probablement un christianisme trop marqué par un moralisme rigide. Il en est résulté une rébellion radicale, comme est radical le caractère des Néerlandais. Ils ne sont pas capables de croire seulement “un peu’” en quelque chose. C’est tout ou rien. Ils sont devenus l’opposé de ce qu’ils étaient”.

Q. – Mais aujourd’hui il y a 45 étudiants au séminaire de Haarlem et chaque année quelques centaines d’adultes demandent le baptême. A Amsterdam j’ai trouvé les sœurs de Mère Teresa en adoration devant le Crucifié. Ici les catholiques sont peu nombreux mais ils sont forts…

R. – C’est vrai. Il est certain que, dans une situation comme la nôtre, le sel doit - comment dirais-je ? - devenir plus salé...

Q. – Aux messes de Noël, que comptez-vous dire aux fidèles ?

R. – Qu’ils ont peut-être oublié le fait chrétien, ce qui en est l’essence : Dieu s’est fait homme, il est venu au monde dans la pauvreté, humble et fragile comme un nouveau-né, par amour pour nous.

Q. – Savez-vous, Eminence, qu’il y a peu de temps, dans un petit village près d’ici, Drunen, j’ai vu une centaine d’enfants sortir de l’église catholique où venait d’avoir lieu une cérémonie de Noël ?

R. – C’est sans doute ce jeune prêtre nouvellement arrivé qui se donne du mal…"

L’histoire recommence, une fois de plus. Pour qu’elle recommence, il suffit du visage d’un chrétien.


Le journal, appartenant à la conférence des évêques d’Italie, qui a publié le reportage de Marina Corradi :

> Avvenire


Un exemple de la métamorphose sécularisante d’une partie de l’Eglise néerlandaise est donné par cet article de www.chiesa :

> Les Hollandais inventent une autre messe, inspirée par les dominicains


L’évaluation critique de l'œuvre du théologien néerlandais Edward Schillebeeckx par Franco Giulio Brambilla, évêque auxiliaire de Milan et président de la faculté de théologie d'Italie septentrionale, dans "L'Osservatore Romano" du 29 décembre 2009 :

> Una teologia tramontata con il "secolo breve"



L’article paru il y a quelques mois sur www.chiesa à propos de la ville, néerlandaise, qui est aujourd’hui la plus islamisée d'Europe :

> L'Eurabie a une capitale: Rotterdam (19.5.2009)




Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

(www.chiesa)

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