08/01/2009

A Gaza le Vatican hisse le drapeau blanc

Le Hamas refuse à Israël le droit d'exister. Mais, selon la diplomatie pontificale, l'état juif a tort de défendre sa vie par les armes. Le Custode de la Terre Sainte révèle les raisonnements qui sous-tendent la politique de l'Eglise au Proche-Orient

par Sandro Magister



ROMA, le 4 janvier 2009 – Plusieurs fois, pendant la période des fêtes, Benoît XVI est intervenu contre la guerre qui a Gaza pour épicentre.

Mais ce qu’il a dit est tombé dans le vide. Un insuccès qui n’est pas nouveau pour les autorités du Saint Siège quand elles abordent la question d’Israël.

En plus de trois ans de pontificat, Benoît XVI a innové quant aux rapports entre les religions chrétienne et juive, au risque d’incompréhensions et de difficultés, chez les catholiques comme chez les juifs.

Mais, dans le même temps, la politique du Vatican vis-à-vis d’Israël semble avoir peu ou pas changé.

La seule évolution, marginale, porte sur le ton. Il y a deux ans encore, le cardinal Angelo Sodano étant secrétaire d’état et Mario Agnes directeur de l'"Osservatore Romano", Israël était critiqué sans cesse, gravement, parfois agressivement. C’est fini aujourd’hui. Sous le cardinal Tarcisio Bertone, la secrétairerie d’état a adouci le ton et "L'Osservatore Romano", dirigé par Giovanni Maria Vian, a cessé de lancer des invectives, élargissant l’espace du débat religieux et culturel.

Mais la politique générale n’a pas changé. Les autorités de l’Eglise catholique ne défendent certes pas l’existence d’Israël – que ses ennemis veulent anéantir et qui est l’enjeu véritable et final du conflit – avec la détermination claire et très forte qu’elles montrent quand elles élèvent la voix pour défendre les principes “non négociables” concernant la vie humaine.

On l’a vu ces jours-ci. Les autorités de l’Eglise et Benoît XVI lui-même ont élevé la voix pour condamner "la violence massive qui a éclaté dans la bande de Gaza en réponse à une autre violence" seulement quand Israël s’est mis à y bombarder les positions du mouvement terroriste Hamas. Pas avant, pas quand le Hamas consolidait sa domination féroce sur Gaza, massacrait les musulmans fidèles au président Abu Mazen, humiliait les minuscules communautés chrétiennes, lançait chaque jour des missiles sur les populations israéliennes qui vivent près de la bande.

Jamais les autorités du Vatican n’ont déclenché l'alarme rouge à propos du Hamas et de sa "mission" affichée de rayer l’état juif de la face de la terre, du Hamas avant-poste des visées expansionnistes de l'Iran au Proche-Orient, du Hamas allié du Hezbollah et de la Syrie. Jamais elles n’ont montré qu’elles voyaient en lui un risque mortel pour Israël, un obstacle à la naissance d’un état palestinien, en plus d’un cauchemar pour les régimes arabes de la région, de l'Egypte à la Jordanie et à l'Arabie Saoudite.

Un commentaire publié à la une de "L'Osservatore Romano" du 29-30 décembre sous la signature de Luca M. Possati et contrôlé mot à mot par la secrétairerie d’état du Vatican, affirme que "pour l’état juif, la seule voie de sécurité possible doit passer par le dialogue avec tous, y compris ceux qui ne le reconnaissent pas". Lire : le Hamas.

Dans le même numéro de ce journal, le patriarche latin de Jérusalem, Fouad Twal, revenait sur cette idée, après avoir déploré la réaction militaire "disproportionnée" d’Israël, dans une déclaration également concertée avec la secrétairerie d’état: "Nous devons avoir l'humilité de nous asseoir autour d’une table et de nous écouter mutuellement". Pas un mot sur le Hamas et son rejet de principe de l’existence même d’Israël.

En revanche "L'Osservatore Romano" n’est pas revenu sur les déclarations, au même moment, du chef du gouvernement allemand, Angela Merkel, pour qui "Israël a le droit légitime de protéger sa population civile et son territoire" et la responsabilité de l’attaque israélienne sur Gaza incombe "clairement et exclusivement" au Hamas.

Ces propos du chancelier allemand ont mis fin au chœur de lamentations que font entendre régulièrement, y compris cette fois, beaucoup de gouvernements – et le Vatican – quand Israël exerce par les armes son droit à l’autodéfense. En Italie, l'expert en géopolitique qui a le plus parlé de cette prise de position d’Angela Merkel – dans le quotidien "La Stampa" – est Vittorio E. Parsi, professeur de politique internationale à l'Université Catholique de Milan et commentateur de pointe, il y a quelques mois encore, d’"Avvenire", le journal de la conférence des évêques d’Italie. Il y a deux ans, au moment de la guerre au Liban, il écrivait dans "Avvenire" un éditorial intitulé "Les raisons d’Israël", où il disait:

"L'amère vérité, c’est que dans la région moyen-orientale, la présence d’Israël est jugée 'provisoire' et que la garantie de la survie de l’état juif repose – même si c’est triste à dire – sur sa supériorité militaire".

Le problème est que cette idée que l’état d’Israël est "provisoire" est répandue dans une partie significative de l’Eglise catholique. Elle influe sur la politique vaticane au Proche-Orient, la bloque sur de vieux choix inefficaces et l’empêche de saisir des nouveautés pourtant devenues évidentes ces jours-ci, comme l’aversion très forte et croissante qu’inspire le Hamas aux principaux régimes arabes et même aux palestiniens des Territoires qui sont aujourd’hui, objectivement, plus proches que le Vatican des thèses israéliennes.


* * *


Un livre d’entretiens avec le franciscain Pierbattista Pizzaballa, Custode de la Terre Sainte, publié ces jours-ci en Italie, éclaire bien le concept de "caractère provisoire" d’Israël et son influence dans l’Eglise catholique.

Nommé en 2004, le père Pizzaballa est, avec le nonce et le patriarche latin de Jérusalem, l’un des représentants les plus qualifiés de l’Eglise catholique en Israël et aussi celui qui s’exprime avec le plus de liberté.

Ayant indiqué que les chrétiens de Terre Sainte, presque tous palestiniens, ne sont aujourd’hui que 1% de la population, le père Pizzaballa rappelle que "les chrétiens ont été, jusqu’à il y a encore quelques décennies, des protagonistes des luttes arabes pour l’indépendance" en Palestine, au Liban, en Syrie. Aujourd’hui ils ne comptent plus "pour rien, politiquement, dans le conflit israélo-palestinien" où les composantes islamistes pèsent beaucoup plus. Mais ces chrétiens ont conservé le "refus d’accepter Israël" qui perdure dans une large part du monde arabe.

Une preuve de ce refus, ajoute Pizzaballa, a été l'opposition aux accords fondamentaux et à l’échange de représentants diplomatiques décidés en 1993 par le Saint Siège et l’état d'Israël:

"Accepter le virage n’a pas été facile pour l’Eglise locale. Le monde chrétien de Terre Sainte étant surtout arabo-palestinien, l’accord n’était pas acquis d’avance, ce qui rend le geste du Saint-Siège encore plus courageux. Je me souviens très bien des problèmes qui se sont présentés, des peurs, des commentaires qui n’étaient pas du tout enthousiastes. Cela ressemblait presque à une trahison des thèses palestiniennes parce que, pour le côté palestinien, l’histoire d’Israël a toujours été vue comme la négation de ses thèses".

Et ensuite:

"En février 2000, le Saint-Siège a aussi conclu un accord avec l'Autorité Palestinienne, ce qui a un peu calmé cette peur".

Mais il est resté une idée de fond:

"Quand on dit que, si Israël n’existait pas, il n’y aurait pas tous ces problèmes, cela donne presque l’impression qu’Israël est la source de tous les maux du Moyen-Orient. Je ne crois pas qu’il en soit ainsi. Mais le fait est, en tout cas, qu’Israël n’a pas encore été accepté par la très grande majorité des pays arabes".

* * *


Si Israël n’existait pas ou, en tout cas, s’il n’agissait pas comme il le fait... Il faut se rappeler que de telles idées existent non seulement chez les chrétiens arabes, mais aussi chez des représentants connus de l’Eglise catholique qui vivent hors de la Terre Sainte et à Rome.

L’un d’eux, par exemple, est le jésuite Samir Khalil Samir, égyptien de naissance, islamologue des plus écoutés au Vatican, qui a écrit, il y a deux ans, dans un "décalogue" pour la paix au Moyen-Orient:

"La racine du problème israélo-palestinien n’est ni religieuse ni ethnique, elle est purement politique. Le problème remonte à la création de l’état d’Israël et au partage de la Palestine en 1948 – après la persécution organisée systématiquement contre les juifs – décidé par les grandes puissances sans tenir compte des populations présentes en Terre Sainte. Voilà la vraie cause de toutes les guerres qui ont suivi. Pour remédier à une grave injustice commise en Europe contre un tiers de la population juive mondiale, l’Europe elle-même, appuyée par les autres nations les plus puissantes, a décidé et commis une nouvelle injustice contre la population palestinienne, innocente du martyre des juifs".

Cela dit, le père Samir affirme en tout cas que l'existence d’Israël est aujourd’hui un fait indéniable, indépendamment de son péché originel. C’est aussi la position officielle du Saint Siège, depuis longtemps favorable à ce qu’il y ait deux états, israélien et palestinien.

Mais, sous l'acceptation d’Israël, il reste au Vatican une autre réserve. Pas sur l'existence de l’état, mais sur ses actes. Exprimée sous les formes et dans les occasions les plus variées, elle consiste à répéter, à chaque conflit, le jugement qui fait des arabes des victimes et des israéliens des oppresseurs. Même le terrorisme islamiste est rattaché à cette question de fond:

"Bien des problèmes aujourd’hui attribués presque exclusivement aux différences culturelles et religieuses trouvent leur origine dans d’innombrables injustices économiques et sociales. C’est vrai aussi pour la question complexe du peuple palestinien. Dans la Bande de Gaza, la dignité humaine est foulée aux pieds depuis des décennies; c’est un aliment de la haine et du fondamentalisme homicide".

Ce jugement – le plus récent des autorités vaticanes – est du cardinal Renato Martino, président du Conseil pontifical Justice et Paix, dans une interview à "L'Osservatore Romano" du 1er janvier 2009.

Pas un mot sur le fait qu’Israël se soit retiré de Gaza à l’été 2005 et que le Hamas y ait pris le pouvoir par la force en juin 2007.

> Angelus 28.12.2008

> Homélie 1.1.2009

> Angelus 4.1.2009




Deux analyses du professeur Vittorio E. Parsi, dans les articles suivants de www.chiesa:

> Geopolitica vaticana. Punto per punto, ciò che oppone Roma a Israele (6.11.2003)

> Israele lotta per la vita, ma il Vaticano “deplora” (19.7.2006)



Dans la photo sous le titre, la place en face de la cathédrale de Milan, occupée samedi 3 janvier par des musulmans prosternés en direction de la Mecque, pendant un défilé de protestation contre Israël.



Traduction française par
Charles de Pechpeyrou.



Le livre:

Pierbattista Pizzaballa, "Terra Santa", interview par Giorgio Acquaviva, Editrice La Scuola, Brescia, 2008, 122 pp., 9,00 euros.



Les interventions de Benoît XVI sur le conflit de Gaza, lors de l'Angélus du 28 décembre, à la fin de l’homélie du 1er janvier et de nouveau lors de l'Angélus du 4 janvier:

11:30 Écrit par Père Walter dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : palestiniens, hamas, vatican, pape, bertone, israel, gaza | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | | | Pin it! |