12.04.2010
Il faut sauver le catholique Kennedy. Une réponse à Mgr Chaput
L'archevêque de Denver a accusé ce président d'avoir fait sortir la religion de la sphère publique. Le professeur Diotallevi répond : "L'Église ne gagne rien à trop s'appuyer sur le pouvoir politique, même quand il est amical"
par Sandro Magister

ROME, le 11 avril 2010 – La réfutation par l'archevêque de Denver, Charles J. Chaput, du célèbre discours où John Kennedy avait expliqué aux Américains, il y a juste cinquante ans, que le catholique qu’il était pouvait être un bon président, est de celles qui laissent une trace.
Le réquisitoire de Chaput a été publié intégralement quelques heures après que l'archevêque l'eut prononcé, le 1er mars 2010, à la Baptist University de Houston, la ville même où Kennedy avait prononcé son discours :
> La doctrine du catholique Kennedy? À oublier
Chaput compte parmi les personnalités les plus influentes de l'épiscopat des États-Unis. Avec le cardinal Francis George, archevêque de Chicago et président de la conférence des évêques des États-Unis, il est l’un des leaders du nouveau courant de l’Église catholique américaine, en grande harmonie avec Benoît XVI. Un groupe dont fait également partie le nouvel archevêque coadjuteur de Los Angeles, José Horacio Gómez, nommé il y a quelques jours par le pape dans ce diocèse qui est le plus grand du pays.
Et bien, d’après Chaput, le catholique Kennedy aurait contribué par ce discours non pas à assurer une présence plus efficace de la foi chrétienne dans la sphère publique, mais à provoquer une désastreuse séparation de l’Église et de l’État, à confiner la foi religieuse dans le secret des consciences et en définitive à la vider de son contenu.
Autrement dit, le catholique Kennedy aurait favorisé un modèle de société s’inspirant davantage de la "laïcité" [en français dans le texte] agressive à la française que de la "religious freedom" qui caractérise l'Amérique.
La controverse n’est pas seulement académique. Depuis que Barack Obama est président, elle est au centre de la confrontation entre la politique qu’il mène et les prises de position de l'épiscopat catholique américain, surtout en ce qui concerne la vie, la famille et l'éducation.
C’est une controverse qui traverse et divise également le monde catholique, aux États-Unis et ailleurs. Chaput a-t-il raison de réfuter aussi durement Kennedy ?
Depuis Rome, un chercheur très compétent en ce domaine, le professeur Luca Diotallevi, répond à l’archevêque de Denver à travers la note publiée ci-dessous.
Diotallevi enseigne la sociologie à l'Université Rome III et il a été senior fellow du Center for the Study of World Religions de la Harvard Divinity School. Il a publié récemment, aux éditions Rubbettino, un livre consacré précisément aux questions discutées par Chaput : "Una alternativa alla laicità" [Une alternative à la laïcité].
Dans cet ouvrage et dans d’autres, Diotallevi a toujours accordé une attention et une prédilection particulières au modèle américain de "religious freedom".
Il ne prend pas, à proprement parler, la défense de Kennedy mais il critique la critique que Chaput fait de celui-ci. C’est d’autant plus intéressant que le professeur Diotallevi est le vice-président du comité scientifique des "Settimane sociali" [Semaines sociales] des catholiques italiens et le spécialiste des sciences politiques le plus écouté par la conférence des évêques d’Italie, présidée hier par le cardinal Camillo Ruini et aujourd’hui par le cardinal Angelo Bagnasco.
ON PEUT SÉPARER L’EGLISE DE L’ETAT, C’EST MÊME UN DEVOIR
par Luca Diotallevi
Dans une conférence, Mgr Charles J. Chaput a affirmé qu’il y a un lien de cause à effet entre le célèbre discours prononcé par John F. Kennedy en 1960 à Houston, devant une assistance de pasteurs protestants, et le courant "secular" qui s’est ensuite répandu dans la culture américaine à la fin des années 60 et dans les années 70. Cette conférence mérite d’être commentée.
Pour faire court, je me limiterai à proposer deux observations critiques et deux axes de recherches.
La première observation critique concerne le caractère "secular" du discours de Kennedy. Nous savons par les historiens que l’une des sources de ce texte était une note préparée pour le futur président par le théologien jésuite John Courtney Murray qui, au cours du concile Vatican II, allait jouer un rôle décisif dans la rédaction de la déclaration "Dignitatis humanae". C’était déjà alors l’un des grands spécialistes des rapports entre la doctrine sociale de l’Église et la théorie et la pratique politiques contemporaines ; John Kennedy lui avait donc demandé dans quelles conditions un catholique pouvait ou non assumer une fonction publique comme celle de président des Etats-Unis d'Amérique, pour laquelle il s’apprêtait à faire campagne. Le discours ayant été influencé par cette source – facile à retrouver – on peut difficilement le considérer comme "secular". Bien entendu, l’influence d’une source ne dispense pas d’analyser le texte en soi, mais elle justifie une certaine prudence dans son interprétation.
La seconde observation critique concerne la “culture protestante” dont Kennedy se serait rapproché par ce discours. Les pasteurs protestants auxquels il s’adressait à cette occasion étaient tout sauf “laïcistes", tout sauf tièdes quant à la possibilité de manifester l'expérience chrétienne dans tous les aspects de la vie publique. Un homme politique expérimenté comme John Kennedy n’aurait jamais affronté un public de ce genre, dont il espérait obtenir l’approbation, en proposant une atténuation ou une suppression de la dimension publique de l’expérience chrétienne. Il serait tout à fait nécessaire de faire une analyse approfondie des sources, y compris religieuses bien sûr, de la culture "secular" qui, au cours des années qui ont suivi, se sont manifestées avec vigueur dans la vie publique aux Etats-Unis. Mais une telle analyse devrait menée en étant capable de faire une distinction entre les nombreuses composantes du “monde protestant” d’Amérique du Nord et en particulier de celui des années 50.
Voici maintenant deux réflexions à caractère plus général qui constituent une invitation à poursuivre et à approfondir la recherche et la confrontation.
La première est que le mot "Église" revient souvent dans le discours de Mgr Chaput. Son utilisation dans le domaine empirique – si on veut l’employer en lui donnant un sens compatible avec celui qui lui est attribué dans le domaine théologique par le magistère catholique – est très compliquée, même si elle n’est certainement pas impossible. Mgr Chaput rejette la séparation absolue entre l’Église et l’État ; il insiste sur l’opposition entre ceux qui veulent marginaliser l’Église et ceux qui, au contraire, veulent la remettre en position d’influencer plus ou moins directement tous les domaines de la vie sociale. Dans mon essai "Una alternativa alla laicità" [Une alternative à la laïcité], pour faire apparaître la différence entre le modèle français de la "laïcité" [en français dans le texte] et le modèle anglo-saxon de la liberté religieuse, j’ai jugé opportun de ne jamais utiliser le concept d’Église, parce qu’il est trop vaste. En effet, pour ne donner que trois exemples, l'action du baptisé qui prend et exerce des responsabilités politiques est une manifestation de l’Église ; une intervention publique de l'épiscopat est une manifestation de l’Église ; l'exercice d’un pouvoir ecclésiastique comme la nomination d’un évêque ou la validité dans l'ordre civil d’un mariage célébré selon un rite religieux est une manifestation de l’Église. La séparation des pouvoirs politiques et des pouvoirs religieux – question dont je me suis occupé et à laquelle Mgr Chaput donne également de l’importance – n’implique en aucune manière une séparation radicale entre toute forme d’action chrétienne (et par là même ecclésiale) et toute forme d’action politique ou plus généralement publique.
Les deux premiers exemples que je viens de citer (l’action du baptisé qui fait de la politique et la déclaration publique faite par l’épiscopat) ne sont absolument pas remis en cause par la séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. C’est seulement dans des cas analogues à ceux du troisième exemple que le critère de séparation des pouvoirs devient significatif. Donc, pour en revenir à l’intervention de Mgr Chaput, parler d’"Église" en général n’aide pas à comprendre quelles organisations on imagine pour l’espace public et en particulier quels sont les modèles de rapports entre politique et religion qui sont soutenus et quels sont ceux qui sont critiqués. Chaput propose notamment une interprétation des deux premiers points du premier amendement de la constitution des États-Unis d’Amérique qui pourrait s’avérer contre-productive et constituer une sorte de “but marqué contre son camp”.
La question est encore plus urgente aujourd’hui parce que l’extraordinaire et constant engagement de l’Église catholique en faveur de la liberté religieuse – depuis la déclaration "Dignitatis humanae" de Vatican II jusqu’à Benoît XVI, en passant par Paul VI et Jean-Paul II – fait que l’Église voit précisément dans la formation et la mise en œuvre d’un régime de séparation entre pouvoir politique et pouvoir religieux ("ne pas obliger, ne pas empêcher") un signe des racines et de l’influence chrétienne sur le contexte social qui adopte ce régime.
La seconde réflexion concerne le risque que certaines des prises de position "evangelical" ou néoconservatrices les plus répandues dans le monde protestant américain, mais aussi dans certaines franges du monde catholique, adoptent le modèle de la Westphalie, c’est-à-dire qu’elles tendent à proposer un rapport entre politique et religion dans lequel la religion devient un instrument (même s’il est précieux et bien rémunéré) de la politique.
Dans certains passages de sa conférence, Mgr Chaput semble accepter le schéma selon lequel il faut renoncer à la séparation de l’Église et de l’État si l’on ne veut pas d’institutions politiques neutres. Mais ce qui fait de la liberté religieuse une alternative à la "laïcité" [en français dans le texte], c’est justement, avant tout, le fait qu’elle montre le caractère trompeur de cette alternative sèche entre séparation et non-neutralité. Si on l’abandonne, on s’expose en outre à un risque grave. Accepter ou demander qu’un État ne soit pas séparé d’une Église signifie ouvrir de nouveau les portes à une possible soumission de la religion - et éventuellement de l’Église - à ce pouvoir politique.
La liberté religieuse – dans la version de la constitution et de l’histoire des Etats-Unis, comme dans la version britannique ou dans celle de "Dignitatis humanae" – montre au contraire la possibilité d’une séparation du pouvoir politique et du pouvoir religieux sans neutralité des institutions politiques et sans insignifiance publique de l’Église.
La liberté religieuse refuse les bases mêmes de la "laïcité" [en français dans le texte]. Alexis de Tocqueville a probablement été le premier Européen à comprendre qu’aux États-Unis l’Église “régnait” sur les consciences de manière différente parce qu’on y trouvait une entente entre esprit religieux et esprit de liberté qui était inconnue en Europe continentale.
Une caractéristique du christianisme est qu’il relativise tout pouvoir politique par sa simple présence sur la scène publique sous la forme d’une Église (cf. J. Ratzinger, "L’unità delle nazioni" [L’unité des nations], Éditions Morcelliana, Brescia, 2009, p. 34). Au-delà des apparences, l’Église et l’Évangile ne gagnent rien à faire trop de concessions au pouvoir politique, même quand il est amical. L’Église et l’Évangile doivent continuer à animer une attitude – comme on a défini celle de Jésus et de la génération apostolique – "ni anarchiste ni zélote".
C’est précisément là que se trouve l’une des racines du modèle de la liberté religieuse et de son fonctionnement. Ce régime est le signe de la source chrétienne d’une cohabitation courtoise. Il est, en même temps, la condition pour que participent à cette cohabitation d’autres gens qui ne partagent pas la même foi, mais qui – dans les limites de ce que l’enseignement social de l’Église appelle "ordre public" – peuvent jouir des hauts niveaux de liberté que cette foi et sa force historique accordent à toute personne en vertu de sa dignité.
Le texte intégral du discours prononcé par John F. Kennedy, le 12 septembre 1960, devant la Greater Houston Ministerial Association :
> "While the so called religious issue..."
Le plus récent essai du professeur Diotallevi sur ces questions :
Luca Diotallevi, "Una alternativa alla laicità", Éditions Rubbettino, Soveria Mannelli, 2010, 162 pages, 14,00 euros.
Et une synthèse de cet ouvrage par l’auteur lui-même, publiée dans la revue "Vita e Pensiero" [Vie et Pensée] de l'Université Catholique de Milan :
> Se possiamo non dirci laici [Si nous pouvons ne pas nous dire laïcs]
A propos du livre "Render Unto Caesar" [Rendez à César] de l'archevêque Charles J. Chaput :
> Comment faire de la politique quand on est catholique. L'aide-mémoire de Denver
A propos d’un récent appel de personnalités américaines de différentes confessions chrétiennes :
> La "Déclaration de Manhattan" : le manifeste qui secoue l'Amérique (25.11.2009)
Un article paru sur www.chiesa, il y a un an, à propos de la question de la laïcité, avec des références à la visite de Nancy Pelosi à Benoît XVI et à l’affaire Eluana Englaro, et aussi avec des textes des cardinaux Camillo Ruini et Angelo Scola et des professeurs Ernesto Galli della Loggia et Pietro De Marco :
> La laïcité en danger. Deux cardinaux à son secours (23.2.2009)
Traduction française par Charles de Pechpeyrou. (13.8.2008)
www.chiesa
17:42 Écrit par Père Walter dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : universites, barack obama, denver, john f kennedy, baptist university, houston, francis george, chicago, vie, famille, education, rome, luca diotallevi, sociologie, rome iii, senior fellow, center for the study of world religions, harvard divinity school, editions rubbettino, archeveques, religion, etat, professeur diotallevi, eglise, politique, charles j chaput, etats-unis, catholiques, conference des eveques, eglise catholique, pape, benoit xvi, jose horacio gomez, los angeles, separation de l eglise et de l etat, foi, societe, episcopat, una alternativa alla laicita, religious freedom, settimani sociali, italie, sciences politiques, camillo ruini, angelo bagnasco, secular, histoire, theologie, theologiens, jesuites |
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29.12.2009
Catholiques, revenez à la maison!
AMERIQUE/Etats-Unis - Catholiques, pour Noël “retournez à la maison”, dans votre paroisse!

Atlanta (Agence Fides) – Pour l’Avent et pour Noël, l’association catholique “Catholic Come Home” (CCH), en collaboration avec de nombreux diocèses catholiques des Etats-Unis d’Amérique, diffuse des communiqués télévisés pour encourager les catholiques qui se sont éloignés de la foi et de la pratique religieuse à revenir “à la maison” dans leurs paroisses.
Les communiqués transmis sont de trois types, varient de 30 secondes à 2 minutes, sont transmis dans le prime-time et présentent l’Eglise catholique selon plusieurs points de vue: l’un montre tout ce que l’Eglise a offert et continue d’offrir de bon à la société, un autre présente une personne qui à la fin de sa vie s’interroge sur la façon dont elle l’a vécue, d’autres communiqués sont de brefs témoignages de personnes retournées à la pratique de la foi. Plusieurs autres diocèses ont déjà programmé l’émission pour le Carême prochain. Dans l’archidiocèse de Chicago, les communiqués seront transmis par les plus grands réseaux de la région, en anglais, en polonais et en espagnol.
L’association“Catholic Come Home” (CCH), dont le siège est à Atlanta, a été fondé par Tom Peterson, qui après être lui-même “revenu à la maison” dans l’Eglise catholique, s’est senti appelé à organiser des initiatives destinées à promouvoir l’évangélisation et la sainteté de la vie humaine. Ses premiers messages télévisés ont été transmis dans les circuits télévisés en 1998, en préparation du Grand Jubilé de l’an 2000.
http://www.catholicscomehome.org/
16:19 Écrit par Père Walter dans Aujourd'hui sur Internet | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : catholiques, paroisse, avent, noel, catholics come home, cch, dioceses, etats-unis, pew forum on religion and public life, catholiques pratiquants, ex catholiques, prime-time, societe, careme, chicago, atlanta, tom peterson, evangelisation, saintete, grand jubile de l an 2000, televison, phoenix, arizona, marketing, video, english, internet |
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08.10.2009
La hache de l'évêque frappe Obama. Et la curie au Vatican
La hache de l'évêque frappe Obama. Et la curie au Vatican
Dans un article-choc publié à Rome, l'évêque de Denver, Charles J. Chaput, critique le président américain et les hommes d'Eglise qui l'encensent, en particulier le cardinal de curie Cottier. Mais la secrétairerie d'état du Vatican est aussi en discussion
par Sandro Magister
ROME, le 8 octobre 2009 – "Je défendrai toujours avec force le droit des évêques de me critiquer", avait assuré Barack Obama la veille de sa rencontre du 10 juillet avec Benoît XVI.
Certes. Quelque 80 évêques catholiques des Etats-Unis sont ouvertement en désaccord avec lui sur des sujets cruciaux, au premier rang desquels la défense de la vie. Parmi eux, le cardinal Francis George, président de la conférence des évêques et archevêque de Chicago, la ville d’Obama.
Il y a aussi l’évêque de Denver, Charles J. Chaput, 65 ans, indien, franciscain de l'ordre des capucins, auteur, il y a un an, d’un livre au titre révélateur : "Render unto Caesar. Serving the Nation by Living Our Catholic Beliefs in Political Life". Il est juste de rendre à César ce qui lui revient. Mais on sert son pays en vivant sa foi catholique dans la vie politique.
Chaput est mécontent qu’à Rome, le Vatican mette une sourdine aux critiques de l’Eglise des Etats-Unis contre Obama. Il n’a pas aimé, en particulier, les louanges immodérées adressées au président américain en juillet – au moment de la rencontre d’Obama avec le pape – par un vénérable cardinal de curie, le Suisse Georges Cottier, pro-théologien de la maison pontificale, dans un article paru dans la revue "30 Jours".
"30 Jours" est une revue de géopolitique ecclésiastique très lue à la curie et dirigée par le plus "curial" des hommes politiques italiens à longue carrière, le sénateur à vie Giulio Andreotti. Rédigée en six langues, elle touche tous les diocèses du monde et reflète fidèlement les politiques réalistes de la diplomatie vaticane.
Ayant lu l'article enthousiaste du cardinal Cottier – enthousiaste surtout en ce qui concerne le discours d’Obama à l'université catholique Notre Dame – et avant cela un précédent éditorial de "L'Osservatore Romano", très élogieux aussi, sur les 100 premiers jours du président américain, y compris "en faveur de la maternité", Chaput a estimé qu’il était de son devoir d’y répondre.
Il a pris sa plume et répondu point par point. A Obama, au cardinal Cottier, à la secrétairerie d’état du Vatican. Pas dans un journal américain, mais dans un journal imprimé à Rome, pour que le Vatican voie son article.
Sa réponse est parue le 6 octobre dans "il Foglio", le quotidien d'opinion dirigée par Giuliano Ferrara, qui n’est pas catholique mais très attentif au rôle public des religions et de sympathies nettement "ratzingériennes".
L'article de l’évêque de Denver occupait toute la troisième page, sous le titre: "La hache de guerre de l’évêque indien – Charles J. Chaput contre Notre Dame et contre l'illustre cardinal séduit par le pro-avortement Obama".
Le texte est reproduit ci-dessus avec son titre original.
Ce même 6 octobre, "il Foglio" publiait, en première page, une interview du cardinal George, qui était à Rome pour présenter son nouveau livre : "The Difference God Makes - A Catholic Vision of Faith, Communion, and Culture [La différence que fait Dieu - Une vision catholique de la foi, de la communion et de la culture]".
Dans cette interview, le cardinal déclarait notamment :
"Aujourd’hui, notre problème majeur en tant qu’Eglise est de faire savoir à la société qu’il existe une hiérarchie de valeurs. Prenons la question de l'avortement et de la vie en général. La voix de l’Eglise est écoutée aux Etats-Unis mais elle y est également très combattue. Et les critiques contre l’Eglise ont un motif : notre société considère que l'individualisme et la liberté de choix sont la valeur la plus importante à protéger. Aujourd’hui le libre arbitre vaut plus que la vie."
Et aussi :
"La morale de l’Eglise sur certains sujets n’a jamais changé. L'Osservatore Romano – c’est vrai – peut avoir écrit dix lignes favorables à Obama, un cardinal peut avoir parlé avec enthousiasme de l'actuelle administration américaine, mais, au-delà des trouvailles journalistiques, un point reste clair : l’Eglise ne peut se trahir elle-même".
La politique, la morale et un président. Une vision américaine
par Charles J. Chaput
Une grande force de l’Eglise réside dans sa vision globale. A cet égard, le récent essai du cardinal Georges Cottier sur le président Barack Obama ("La politique, la morale et le péché originel", publié dans "30 Jours" n° 5, 2009) a apporté une contribution précieuse au débat catholique sur le nouveau président américain. Notre foi nous unit à travers les frontières. Ce qui se passe dans un pays peut avoir un impact dans beaucoup d’autres. L’opinion du monde sur les leaders américains n’est pas seulement appropriée, elle est bienvenue.
Mais le monde ne vit et ne vote pas aux Etats-Unis. Les Américains, si. Dans chaque pays, ce sont les évêques locaux qui connaissent le mieux les réalités pastorales, parce qu’ils dirigent les fidèles. Donc, à propos des dirigeants américains, les réflexions d’un évêque américain peuvent sûrement avoir un intérêt. Elles peuvent approfondir le jugement positif du cardinal en offrant une perspective différente.
Je précise que je ne parle ici qu’à titre personnel, pas au nom des évêques des Etats-Unis en tant que corps constitué, ni au nom de tout autre évêque. Je n’entends pas non plus me référer au discours du président Obama sur le monde musulman, que le cardinal Cottier mentionne dans son essai. Il faudrait pour cela un autre article.
Je vais me concentrer sur le discours du président à l’Université Notre Dame lors de la cérémonie de remise des diplômes et sur les remarques du cardinal Cottier à propos de la pensée du président. Cela pour deux raisons.
La première : des gens de mon diocèse font partie - en tant qu’étudiants, diplômés ou parents - de la communauté nationale de Notre Dame. Tout évêque s’intéresse à la foi des personnes confiées à ses soins et Notre Dame n’a jamais été une simple université catholique locale. C’est une icône de l’expérience catholique américaine.
La seconde : lorsque l’évêque du diocèse où se trouve Notre Dame - publiquement soutenu par environ 80 autres évêques et 300 000 laïcs de tout le pays - désapprouve avec vigueur la présence d’un orateur, quel qu’il soit, les gens raisonnables doivent en conclure que cet orateur, ou au moins sa participation à l’événement litigieux, pose un vrai problème. Ces gens raisonnables peuvent aussi décider de s’en remettre au jugement des pasteurs catholiques les plus proches de l’affaire.
Malheureusement, et involontairement, le texte du cardinal Cottier sous-évalue la gravité de ce qui est arrivé à Notre Dame. Il surévalue aussi l’accord de la pensée d’Obama avec la doctrine catholique.
Il faut rappeler ici plusieurs points importants.
Premièrement, l’opposition à l’intervention du président Obama à l’Université Notre Dame n’a rien à voir avec la question de savoir s’il est bon ou mauvais. C’est évidemment un homme très doué. Il a de bons instincts moraux et politiques et son dévouement à sa famille est admirable. Ce sont des choses qui comptent. Mais hélas il en est d’autres qui comptent aussi : sa position sur des sujets de bioéthique essentiels, entre autres l’avortement, diffère nettement de la position catholique. C’est bien pour cela qu’il bénéficie depuis des années de l’appui de grandes organisations qui défendent le “droit à l’avortement”. On parle beaucoup, dans certains cercles religieux, de la sympathie du président pour la doctrine sociale catholique. Mais la défense du fœtus est une exigence de justice sociale. Il n’y a pas de “justice sociale” si les plus jeunes et les plus faibles d’entre nous peuvent être légalement tués. De bons programmes en faveur des pauvres sont sûrement essentiels, mais ils ne peuvent pas constituer une justification de cette violation fondamentale des droits de l’homme.
Deuxièmement, à un autre moment et dans d’autres circonstances, le conflit de Notre Dame aurait pu se dissiper facilement si l’université avait simplement demandé au président de faire une conférence ou un discours. Mais, alors que les évêques américains avaient déjà exprimé leur vive préoccupation face aux politiques pro-avortement de la nouvelle administration, l’Université Notre Dame a fait de la présence du président le clou de la cérémonie de remise des diplômes et lui a en outre remis un diplôme de docteur honoris causa en droit – malgré ses positions très inquiétantes à propos de la loi sur l’avortement et d’autres questions sociales liées à celle-là.
La vraie raison de la préoccupation des catholiques quant à l’intervention d’Obama à Notre Dame se trouve dans ses votes et discours ouvertement négatifs sur l’avortement et autres questions controversées. Par ses initiatives, l’Université Notre Dame a négligé et violé les directives formulées par les évêques américains dans “Catholics in Political Life”. Dans ce texte de 2004, les évêques invitaient les organismes catholiques à ne pas attribuer d’honneurs à des fonctionnaires gouvernementaux en désaccord ouvert avec la doctrine de l’Eglise sur des sujets graves.
Le vif débat qui, au printemps dernier, a divisé les milieux catholiques américains à propos de la distinction attribuée à Barack Obama par l’Université Notre Dame ne portait donc pas sur la politique partisane, mais sur des questions graves de foi catholique, d’identité et de témoignage religieux, ce que le cardinal Cottier, écrivant hors du contexte américain, peut avoir mal perçu.
Troisièmement, le cardinal note à juste titre des points de contact entre la recherche d’un “terrain politique commun” souvent affirmée par Obama et l’aspiration catholique au “bien commun”. Ces deux objectifs (la recherche d’un terrain politique commun et celle du bien commun) peuvent souvent coïncider. Mais ils ne sont pas identiques et peuvent diverger fortement dans la pratique. Ce que l’on appelle les politiques de “terrain commun” en matière d’avortement peut en réalité attaquer le bien commun parce qu’elles impliquent une fausse unité : elles établissent une plate-forme d’accord public trop étroite et trop faible pour supporter le poids d’un véritable consensus moral. Le bien commun ne peut jamais être favorisé par l’acceptation du meurtre des faibles, à commencer par les enfants encore à naître.
Quatrièmement, le cardinal Cottier rappelle avec raison à ses lecteurs le respect mutuel et l’esprit de coopération qu’exige la citoyenneté dans une démocratie pluraliste. Mais le pluralisme n’est jamais une fin en soi ni une excuse de l’inaction. Comme Obama lui-même l’a dit dans son discours à l’Université Notre Dame, la santé de la démocratie dépend de gens de convictions qui se battent fermement sur le terrain public pour ce en quoi ils croient : de façon pacifique et légale, mais avec vigueur et sans s’excuser.
Malheureusement, le président a ajouté une remarque curieuse : “La grande ironie de la foi est qu’elle admet nécessairement le doute… Ce doute ne doit pas nous éloigner de notre foi, mais il doit nous rendre humbles”. Bien sûr, c’est très vrai en un certain sens : de ce côté de l’éternité, le doute fait partie de la condition humaine. Mais le doute est absence de quelque chose ; ce n’est pas une valeur positive. S’il empêche les croyants d’agir sur la base des exigences de leur foi, il devient une faiblesse fatale.
L’habitude du doute s’adapte trop commodément à une sorte de “scepticisme baptisé” : un christianisme qui n’est guère plus qu’une vague loyauté tribale et un vocabulaire spirituel commode. Trop souvent, dans l’histoire américaine récente, le pluralisme et le doute sont devenus un alibi pour la léthargie politique et morale des catholiques. Peut-être l’Europe est-elle différente. Mais il me semble que l’actuel moment de l’Histoire (il réunit les catholiques américains et européens) ne ressemble pas du tout aux circonstances sociales que durent affronter les anciens législateurs chrétiens cités par le cardinal. Ces hommes avaient la foi, mais aussi le zèle nécessaire (tempéré par la patience et l’intelligence) pour incarner dans la culture le contenu moral de leur foi. Autrement dit, ils ont construit une civilisation modelée par la foi chrétienne. Ce qui arrive aujourd’hui est tout à fait différent.
Le texte du cardinal Cottier témoigne de la générosité de son esprit. J’ai notamment été frappé par le bien qu’il pense de l’“humble réalisme” du président Obama. J’espère qu’il a raison. Les catholiques américains veulent qu’il ait raison. L’humilité et le réalisme sont le terrain où une politique de bon sens, modeste, à l’échelle humaine, et morale peut se développer. Reste à savoir si le président Obama sera capable de diriger le pays de cette façon. Nous avons le devoir de prier pour lui, afin qu’il puisse le faire et qu’il le fasse.
Le quotidien romain qui a publié l'article de l’évêque Charles J. Chaput :
> Il Foglio
Et le reportage de www.chiesa avec l'article pro-Obama du cardinal Georges Cottier, publié par la revue internationale "30 Jours", auquel Chaput a répondu :
> Bienvenue à Obama. Le Vatican lui joue un prélude de fête (5.7.2009)
A propos du dernier livre de l’évêque Chaput, "Render unto Caesar" :
> Comment faire de la politique quand on est catholique. L'aide-mémoire de Denver (13.8.2008)
D’autres reportages de www.chiesa à propos des hauts et des bas dans les relations entre Obama et l’Eglise catholique :
> Obama diplômé à Notre Dame. Mais les évêques lui font repasser l'examen (26.5.2009)
> Ange ou démon? Au Vatican, Obama est l'un et l'autre (8.5.2009)
A propos des frictions entre la secrétairerie d’état du Vatican et les conférences des évêques des Etats-Unis, d'Italie et d’autres pays :
> L'Eglise, Obama et Berlusconi. La confusion au pouvoir (31.8.2009)
Autre texte relatif aux divergences entre la secrétairerie d’état du Vatican et les épiscopats nationaux, une analyse de Sandro Magister dans le quotidien "il Foglio" du 29 septembre 2009 :
> Il j'accuse di Magister. Perché la Realpolitik di Bertone non è in sintonia col papa
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
17:25 Écrit par Père Walter dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : etats-unis, charles j chaput, capucins, renderunto cesar serving the nation by living our catholic beli, politique, foi catholique, rome, the difference god makes - a catholic vision of faith, droits de l homme, cardinaux, 30 jours, giulio andreotti, notre dame, osservatore romano, secretairerie d etat, il foglio, giuliano ferrara, avortement, individualisme, liberte de choix, libre arbitre, morale, president, musulmans, peche originel, catholics in political life, barack obama, benoit xvi, francis george, defense de la vie, chicago, denver, vatican georges cottier, doctrine sociale, justice sociale, pauvres, pluralisme, democratie |
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02.09.2009
L'Eglise, Obama et Berlusconi. La confusion au pouvoir
L'Eglise, Obama et Berlusconi. La confusion au pouvoir
Parmi les évêques et le clergé italiens, c'est celui qui crie le plus fort contre le gouvernement et son chef qui gagne. Le cardinal secrétaire d'état cherche à rétablir l'ordre, mais le journal catholique "Avvenire" finit lui aussi dans la confusion. Même situation aux Etats-Unis, avec un désaccord entre le Vatican et les évêques
par Sandro Magister

ROME, le 31 août 2009 – Depuis quelques mois, dans deux pays clés du catholicisme mondial, deux leaders politiques de premier plan sont observés de manière critique par les hiérarchies de l’Eglise : Barack Obama aux Etats-Unis et Silvio Berlusconi en Italie.
Dans les deux cas, l’approche du Saint-Siège diffère de celle de l’épiscopat national. Les autorités vaticanes paraissent préférer des rapports pacifiques et détendus, les épiscopats nationaux se montrant plus critiques et combatifs.
Dans ces deux conflits, deux journaux ecclésiastiques entrent aussi en jeu : "L'Osservatore Romano", organe du Vatican, et "Avvenire", le quotidien qui appartient à la conférence des évêques d’Italie.
1. LE CAS OBAMA
A propos de Barack Obama, la ligne du Saint-Siège diverge tellement de celle d’un nombre important d’évêques américains que, plusieurs fois, certains d’entre eux ont protesté avec vigueur auprès des autorités vaticanes elles-mêmes.
Par exemple l'éditorial de "L'Osservatore Romano" commentant, le 30 avril 2009, les 100 premiers jours du nouveau président a scandalisé certains évêques américains.
Non seulement le quotidien du Saint-Siège jugeait de manière globalement positive le lancement de la présidence Obama, mais il y voyait même un "rééquilibrage en faveur de la maternité", c’est-à-dire sur le point où les critiques des évêques étaient et sont les plus vives.
Autre sujet de conflit : la décision de l'Université Notre Dame - la plus connue des universités catholiques aux Etats-Unis - de conférer à Obama, le 17 mai, un diplôme honoris causa. Quelque 80 évêques - un tiers de l'épiscopat des Etats-Unis - ont déclaré qu’il était inopportun d’honorer ainsi un leader politique dont les positions en matière de bioéthique étaient manifestement contraires à la doctrine de l’Eglise.
Parmi ceux qui critiquent la présidence Obama figurent des personnalités importantes de la hiérarchie américaine : du cardinal Francis George, président de la conférence des évêques, à Charles Chaput, l’évêque de Denver. En tant qu’archevêque de Chicago, George est le concitoyen d’Obama et le successeur de Joseph Bernardin, le cardinal-archevêque mort en 1996, que l’actuel président des Etats-Unis évoque souvent avec beaucoup de sympathie et d’émotion comme inspirateur d’un christianisme non de conflit mais de dialogue.
Avant et après la remise du diplôme à l’Université Notre Dame, plusieurs évêques américains ont exprimé leur déception de voir leurs critiques presque ignorées par le Vatican.
Ce n’est pas tout. Ce qui les a encore plus irrités est que le Vatican ne s’est pas borné à négliger leurs critiques, mais qu’il a adressé à Obama des éloges vraiment enthousiastes, comme à un nouveau Constantin, chef d’un empire moderne favorable à l’Eglise.
Une impression due à un article du théologien et cardinal suisse Georges Cottier, théologien émérite de la maison pontificale, publié à la veille de la visite d’Obama à Benoît XVI dans une revue liée aux diplomates de la curie, "30 Giorni".
Une intervention de Benoît XVI a un peu rassuré les évêques américains les plus critiques : recevant le président américain en audience, le 10 juillet, il a mis à la première place "la défense et la promotion de la vie et le droit à l’objection de conscience" et lui a offert les documents publiés par l’Eglise à ce sujet.
Mais les dernières semaines ont montré que le conflit entre les évêques et Obama est loin d’être apaisé. Un nouveau sujet de dispute est apparu : le projet de réforme du système de santé, dont ils craignent qu’il ne comporte un financement de l’avortement par des fonds publics.
La controverse ouverte par le diplôme de l’Université Notre Dame reste d’ailleurs vive au sein de cette hiérarchie. "America", la revue "liberal" des jésuites de New-York, a publié, dans son dernier numéro du mois d’août, deux commentaires opposés : l’un, très critique envers Obama et les catholiques qui pensent comme lui, est de John M. D'Arcy, évêque du diocèse de Fort Wayne-South Bend, dans l'Indiana, où se trouve l'université ; le second est de John R. Quinn, l'archevêque émérite de San Francisco, chef de file du catholicisme progressiste, partisan d’une "policy of cordiality" envers l'administration Obama.
Le cœur de la controverse est revenu au premier plan fin août, à l’occasion de la mort du sénateur Ted Kennedy, un catholique qui - il l’a écrit lui-même dans une lettre à Benoît XVI rendue publique ces jours-ci - s’est battu toute sa vie pour l'aide aux pauvres, le soin des malades, l'accueil des migrants, l'abolition de la peine de mort.
"S’il avait ajouté à ces bonnes causes la protection de l’enfant à naître dans le sein maternel, s’il avait témoigné plus fortement d’une éthique cohérente de la vie, je crois que la douleur et la prière de la communauté catholique auraient été plus intenses et plus profondes", a commenté Robert Imbelli, prêtre et théologien de Boston.
Le père Imbelli est aussi commentateur pour "L'Osservatore Romano", dans lequel il a écrit des choses semblables à propos d’Obama. S’il n’y avait que lui, les évêques américains critiques n’auraient pas eu de raisons de protester contre le journal du Vatican.
2. LE CAS BERLUSCONI
En ce qui concerne Silvio Berlusconi, le chef du gouvernement italien, il y a deux motifs principaux de friction avec l’Eglise depuis quelques mois.
Le premier est l'immigration. Le gouvernement Berlusconi applique des règles très sévères pour sélectionner les entrées et refouler les clandestins. Ce qui provoque les réactions critiques d’une bonne partie des organisations de l’Eglise, pour lesquelles "l'accueil" est le premier précepte, sinon le seul.
La ligne officielle de la conférence des évêques - selon laquelle l’accueil doit au contraire être toujours accompagné et contrebalancé par la légalité et la sécurité - est donc accusée par les membres du clergé et les laïcs catholiques les plus engagés dans le "social" et même par certains évêques d’être trop modérée ou, pire, soumise au gouvernement Berlusconi. Il en est de même pour "Avvenire", le quotidien qui appartient aux évêques.
Mais si l’on compare "Avvenire" et "L'Osservatore Romano", ce dernier est, de loin, le plus respectueux des décisions du gouvernement en matière d’immigration. Giovanni Maria Vian, le professeur d’histoire qui dirige le journal du Vatican, a déclaré, dans une interview du 31 août au "Corriere della Sera", que des articles d’"Avvenire" avaient été si "excessifs et imprudents" dans leurs critiques du gouvernement qu’ils avaient déconcerté le Vatican. Il en a cité deux en particulier : un éditorial qui comparait un naufrage d’immigrants africains en Méditerranée à l’extermination des Juifs dans l'indifférence générale ; et un autre article qui contestait l'affirmation du ministre italien des Affaires étrangères selon laquelle l'Italie est le pays européen qui a secouru le plus d’immigrés en mer.
A vrai dire, même au Vatican, les voix discordantes ne manquent pas. L'archevêque Agostino Marchetto, secrétaire du conseil pontifical pour les migrants, est très critique envers la ligne du gouvernement italien et il est très apprécié par les journaux d’opposition, bien que la secrétairerie d’état ait fait savoir plus d’une fois qu’il parle à titre personnel et ne représente que lui-même.
Un autre dirigeant de la curie qui parle tant et plus contre la politique gouvernementale en matière d'immigration est le cardinal Renato Martino. Mais il a été récemment remplacé, comme président du conseil pontifical pour les migrants, par l'archevêque Antonio Maria Vegliò, qui vient de la diplomatie et est la prudence en personne.
En somme, "les rapports entre les deux rives du Tibre sont excellents", a affirmé le professeur Vian dans cette interview, les deux rives désignant ici le gouvernement italien et le Saint-Siège.
Pour le confirmer, le directeur de "L'Osservatore Romano" a évoqué et défendu le silence total de son journal sur le second élément de l’actuel conflit entre Berlusconi et l’Eglise.
***
Ce second élément concerne la vie privée du premier ministre, notamment ses écarts de conduite qu’il a résumés ainsi : "Il y a beaucoup de jolies filles en Italie et je ne suis pas un saint".
La campagne d’accusations contre la vie privée de Berlusconi, a été lancée, à la mi-juin, d’abord par sa seconde épouse - dont il est en train de se séparer – et surtout par "la Repubblica", le principal journal de la gauche italienne, qui, paradoxalement, demande depuis toujours la suppression des liens de la morale catholique.
Depuis lors, cette curiosité quant à la vie sexuelle de Berlusconi remplit sans cesse les pages de nombreux journaux, non seulement en Italie mais dans le monde. Mais pas celles de "L'Osservatore Romano". Pas une ligne. Et cela "pour d’excellentes raisons", répète Vian, qui refuse d’associer le journal du pape à un journalisme "qui semble être devenu la poursuite de la lutte politique par d’autres moyens".
Au début, il en était de même dans "Avvenire", le journal des évêques italiens. Le silence. Ou au maximum un souhait très mesuré que le premier ministre fasse disparaître des "ombres" et des "situations gênantes pour tous".
Mais depuis, parmi les évêques, dans le clergé et chez les laïcs, la tendance à lancer une ferme protestation contre Berlusconi, à cause de certains de ses comportements contraires à la morale catholique, s’est faite de plus en plus forte. Et elle s’est exprimée surtout dans "Avvenire".
Fin juin, deux fois de suite, le journal a publié côte à côte deux opinions : la première fois, celles de deux éditorialistes du journal, Marina Corradi et Piero Chinellato ; la seconde, celles de deux commentateurs extérieurs au journal, Antonio Airò et le professeur Pietro De Marco. La partie s’est achevée sur un score de 3 à 1. Seul Chinellato a choisi la critique publique "ad personam". Les autres ont affirmé, avec des arguments différents, que l’on critique le péché mais pas le pécheur et qu’un homme politique doit être jugé sur son action politique en matière d'emploi, de famille, d’école, d'immigration, etc., mais pas sur sa vie privée, qui relève du "for interne".
Et l'éditeur d’"Avvenire", c’est-à-dire la conférence des évêques ? Le 6 juillet, fête de sainte Maria Goretti, toute jeune martyre morte en défendant sa virginité, le secrétaire de la CEI, Mariano Crociata, a fait une critique de "l’étalage d’un libertinage joyeux et irresponsable" que les médias ont tous interprétée – sans être démentis – comme une allusion à Berlusconi.
Cette homélie a été comme la rupture d’une digue. A partir de ce moment, ce que des évêques, des prêtres et des laïcs faisaient déjà - critiquer la vie sexuelle du premier ministre - le directeur d’"Avvenire", Dino Boffo, a dû le faire aussi, pour répondre aux pressions de plus en plus nombreuses des lecteurs, dont certains sont haut placés.
Boffo disait quelque chose et d’autres gens arrivaient ponctuellement pour lui dire qu’il devait en dire plus. Un exemple de cette irrésistible pression à la hausse est la lettre d’un curé de Milan, publiée le 12 août, avec la énième réponse de Boffo.
Cherchant à remédier à ce spectacle - mis involontairement en scène par "Avvenire" - d’une conférence des évêques dépourvue d’un guide faisant autorité et énergique, où celui qui commande est celui qui crie le plus fort contre un gouvernement pourtant si attentif aux intérêts de l’Eglise dans les domaines de la vie et la famille, le secrétaire d’état du Vatican, Tarcisio Bertone, a organisé une rencontre avec le premier ministre Berlusconi à L'Aquila, le 28 août, à l’occasion de la fête du "Pardon" instituée par le pape Célestin V.
A la veille de cette rencontre, le cardinal Bertone a accordé à "L'Osservatore Romano" une longue interview, très apaisante dans sa manière de présenter les rapports entre l’Eglise et le gouvernement italien.
Le même jour, dans "la Repubblica", l'éditorialiste-théologien Vito Mancuso accusait le secrétaire d’état de vouloir déjeuner à la table d’Hérode au lieu de critiquer ses méfaits. "L'Osservatore Romano" lui a tout de suite répondu que l’Eglise n’accepte pas un "engagement partisan dans des affaires politiques contingentes", parce que ce qui l’intéresse est "le soin individuel des consciences" et non la condamnation publique du pécheur.
L’annulation, à la dernière minute, de la rencontre entre Berlusconi et le cardinal Bertone a été provoquée par l'attaque inattendue lancée contre le directeur d’"Avvenire", Boffo, par "il Giornale", le quotidien appartenant au frère de Berlusconi.
Le 28 août, "il Giornale", dirigé par Vittorio Feltri, titrait sur une pleine page : "Accident sexuel pour le directeur d’'Avvenire'. Le supermoraliste condamné pour harcèlement. Dino Boffo, directeur du journal des évêques italiens et engagé dans la violente campagne de presse contre les péchés du premier ministre, intimidait l’épouse de l'homme avec lequel il avait une relation".
Les jours suivants, il est apparu que les fondements de l'attaque étaient douteux. Boffo a clamé son innocence. L’actuel président de la CEI, le cardinal Angelo Bagnasco, l’a pleinement défendu, comme son prédécesseur, le cardinal Camillo Ruini, qui avait voulu Boffo comme directeur d’"Avvenire" et lui avait confirmé sa confiance même après que, à partir de 2002, des accusations eurent commencé à circuler contre lui. Accusations sous forme de billets anonymes mis en circulation à chaque fois que l’on voulait attaquer, à travers Boffo, la présidence de la CEI, par exemple lors de la querelle à propos de la nomination du recteur de l'Université Catholique de Milan : dans cette affaire, le cardinal Angelo Sodano, alors secrétaire d’état, l'ancien président de la République italienne Oscar Luigi Scalfaro, l'ancien président du conseil Emilio Colombo et Carlo Balestrero, alors directeur administratif de l’université - tous membres de l'Institut Giuseppe Toniolo qui supervise l’Université Catholique et dont Boffo fait aussi partie – s’opposèrent infatigablement à Lorenzo Ornaghi, l'homme de Ruini.
Récemment, des papiers anonymes ont recommencé à circuler, avec comme objectif un changement de direction à la tête des journaux, télévisions, radios, de l’Eglise italienne, actuellement tous concentrés dans les mains de Boffo. Le 31 août, l’évêque de Mazara del Vallo, Domenico Mogavero, ancien sous-secrétaire de la CEI et actuel président du conseil pour les affaires juridiques, s’est fait le porte-parole de ces demandes en déclarant que "pour le bien de l’Eglise et de son journal" Boffo "pourrait se demander s’il ne devrait pas démissionner".
A propos de l'attaque lancée contre Boffo par "il Giornale" - au détriment de son éditeur, Berlusconi, qui a intérêt à avoir des rapports pacifiques avec l’Eglise -"L'Osservatore Romano" n’a publié qu’une très courte citation du cardinal Bagnasco.
En ce qui concerne la confusion que l’on constate au sein de l’Eglise italienne, le cardinal Bertone sera maintenant tenté de reprendre en main sa lettre du 25 mars 2007 au cardinal Bagnasco, à l’occasion de sa nomination comme président de la CEI, dans laquelle il revendiquait "la respectueuse direction du Saint-Siège, ainsi que la mienne [...] en matière de rapports avec les institutions politiques".
Ecrite alors que l’extraordinaire leadership du cardinal Ruini était encore à son apogée, cette lettre fut interprétée par la CEI comme une gifle. Et retournée à l’expéditeur.
Aujourd’hui, elle retrouve étrangement son actualité.
A propos du cas Berlusconi, voir l'interview accordée par le cardinal Tarcisio Bertone à "L'Osservatore Romano" du 28 août 2009, peu de temps avant la rencontre avec le chef du gouvernement italien, qui fut ensuite annulée :
> Il progetto di Chiesa e di società di Benedetto XVI
Ainsi que le quotidien appartenant à la conférence des évêques d’Italie :
> Avvenire
A propos du cas Obama, voici les deux commentaires opposés publiés par "America" dans son numéro daté du 31 août 2009.
Celui "contre" de John M. D'Arcy, évêque de Fort Wayne-South Bend :
> The Church and the University. A pastoral reflection on the controversy at Notre Dame
Et celui "pour" de John R. Quinn, archevêque émérite de San Francisco :
> The Public Duty Of Bishops. Lessons from the storm in South Bend
Sur les antécédents de la controverse, voir dans www.chiesa :
> Bienvenue à Obama. Le Vatican lui joue un prélude de fête (5.7.2009)
> Obama diplômé à Notre Dame. Mais les évêques lui font repasser l'examen (26.5.2009)
> Ange ou démon? Au Vatican, Obama est l'un et l'autre (8.5.2009)
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
www.chiesa
17:00 Écrit par Père Walter dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : agostino marchetto, renato martino, antonio maria, morale catholique, vie sexuelle, denver, constantin, georges cottier, peine de mort, eglise, barack obama, silvio berlusconi, avvenire, italie, etats-unis, vatican, eveques, saint-siege, osservatorer romano, notre dame university, francis george, charles chaput, chicago, joseph bernardin, dialogue, conflit, 30giorni, diplomatie, benoit xvi, avortement, amercia, jesuites, new-york, john m d arcy, fort wayne-south bend, indiana, john r quinn, san francisco, policy of cordiality, ted kennedy, pauvrete, maladie, migrants, ethique, robert imbelli, giovanni maria vian, corriere della serra, immigrants africains, extermination des juifs |
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06.07.2009
Bienvenue à Obama. Le Vatican lui joue un prélude de fête
A la veille de la visite du président des Etats-Unis au pape, le cardinal Cottier, théologien officiel de la maison pontificale pendant de nombreuses années, écrit à son sujet un commentaire enthousiaste. Obama répond par une interview très amicale. Mais les points de conflit subsistent
par Sandro Magister
ROME, le 5 juillet 2009 – Pour préparer la rencontre qu’il va avoir avec Benoît XVI au Vatican, dans l’après-midi du vendredi 10 juillet, le président des Etats-Unis, Barack Obama, a réuni à la Maison Blanche six journalistes représentant autant de journaux catholiques américains : "Catholic News Service", "America", "National Catholic Reporter", "Catholic Digest", "National Catholic Register", "Commonweal". Il y avait aussi le journaliste chargé des questions religieuses au "Washington Post" et une seule journaliste étrangère, Elena Molinari, pour Radio Vatican et "Avvenire", le quotidien de la conférence des évêques d'Italie, le pays qui accueille le G8.
L'interview a eu lieu le matin du jeudi 2 juillet et les questions n’avaient pas été communiquées d’avance. Le lendemain, à Rome, "Avvenire" l'a reproduite presque intégralement, en lui donnant beaucoup d’importance.
Obama a dit qu’il comptait bien trouver une convergence de vues avec le pape sur des sujets comme la paix au Moyen-Orient, la lutte contre la pauvreté, la sauvegarde du climat, la politique d’immigration.
Mais il n’a éludé aucun des sujets – en premier lieu l’avortement – sur lesquels il y a conflit entre lui et une part importante de l’Eglise catholique américaine, avec au premier rang le cardinal Francis George, président de la conférence des évêques des Etats-Unis et archevêque de sa ville, Chicago.
Au conflit entre Obama et un bon tiers des évêques des Etats-Unis s’est ajoutée, au cours des derniers mois, une autre ligne de fracture entre ces évêques et le Vatican, qu’ils jugent trop conciliant envers la politique du nouveau président.
On trouvera ci-dessous les passages de l'interview qui concernent les sujets les plus controversés, de l’avortement à l'homosexualité. Dans ses réponses, Obama tend un rameau d’olivier à l’Eglise, comme il avait déjà essayé de le faire, le 17 mai, dans son discours à l'université catholique Notre Dame. Mais il indique aussi les points sur lesquels il n’y a et il n’y aura pas d’accord.
***
Mais Obama n’est pas le seul à se préparer à l’audience pontificale. Le Vatican aussi joue un prélude à sa façon.
Le jour même où le président des Etats-Unis accordait l'interview aux journalistes religieux, à Rome, un cardinal faisant autorité publiait un commentaire simplement enthousiaste des discours prononcés par Obama le 17 mai à l'université Notre Dame et le 4 juin à l'université al-Azhar, au Caire.
Il s’agit du cardinal Georges Cottier, 87 ans, suisse, dominicain, présent à la curie depuis des années comme théologien officiel de la maison pontificale. Il a publié son commentaire dans une revue catholique en six langues, "30 Giorni", très liée aux milieux diplomatiques de la curie et très attentive à la politique de l’Eglise dans le monde, envoyée gratuitement à des évêques et à des monastères du monde entier, dirigée par Giulio Andreotti, ancien président du conseil et ministre des Affaires étrangères italien.
Le savant cardinal trouve la vision d’Obama très proche de celle du catholicisme, à commencer par la conscience du péché originel. Il lui reconnaît de bonnes et constructives intentions même sur le terrain miné de l’avortement. Il dit qu’Obama ne peut être considéré comme un "partisan de l’avortement" et, au contraire, il lui reconnaît la volonté de "tout faire pour que le nombre d’avortements soit le plus faible possible", comme le firent "les premiers législateurs chrétiens qui n’abrogèrent pas tout de suite les lois romaines tolérantes envers des pratiques non conformes ou même contraires à la loi naturelle, comme le concubinage et l’esclavage". Il appelle en renfort saint Thomas d'Aquin, selon qui "l’Etat ne doit pas créer de lois trop sévères et exigeantes, parce qu’elles seront méprisées par les gens qui ne seront pas capables de les appliquer". Il applaudit "L'Osservatore Romano" justement pour l'article pro-Obama du 19 mai qui avait irrité tant d’évêques américains.
Le cardinal Cottier paraît presque glorifier Obama comme un nouveau Constantin, chef d’un empire moderne lui aussi utile pour l’Eglise.
Les passages du commentaire de Cottier relatifs à la question de l'avortement sont reproduits ci-dessous.
On trouvera, tout de suite après, un extrait de l'interview accordée par Obama aux journalistes religieux, tiré principalement d’"Avvenire", avec des compléments notés par d’autres journalistes présents.
1. "Obama me rappelle les premiers législateurs chrétiens..."
par Georges Cottier
[...] J’ai été frappé par le fait que, dans son discours à l’université Notre Dame, Obama n’a pas évité d’aborder la question la plus épineuse, celle de l’avortement, à propos de laquelle il avait reçu tant de critiques, y compris des évêques américains. D’une part ces réactions sont justifiées : des valeurs non négociables sont impliquées dans les décisions politiques concernant l’avortement. Pour nous, ce qui est en jeu, c’est la défense de l’être humain et de ses droits inaliénables, dont le premier est justement le droit à la vie. Mais, dans la société pluraliste, il y a des divergences radicales sur ce point. Il y a ceux qui, comme nous, considèrent l’avortement comme un "intrinsece malum", ceux qui l’acceptent, et même quelques-uns qui le revendiquent come un droit. Le président n’adopte jamais cette dernière opinion. Au contraire, il me paraît faire des suggestions positives - "L’Osservatore Romano" l’a également souligné dans son numéro du 19 mai - en proposant de chercher, dans ce cas aussi, un terrain d’entente. Dans cette recherche - avertit Obama - personne ne doit censurer ses propres convictions, mais au contraire les soutenir devant tous et les défendre. Son relativisme n’est pas du tout celui, mal compris, des gens qui disent qu’il s’agit d’opinions opposées à d’autres opinions, que toutes les opinions personnelles sont incertaines et subjectives, et donc qu’il faut les laisser de côté quand on parle de ces sujets.
De plus, Obama reconnaît que le problème est d’une gravité tragique. Que la décision d’avorter "déchire le cœur de toute femme". Le terrain d’entente qu’il propose, c’est de travailler tous ensemble à réduire le nombre de femmes qui cherchent à avorter. Et il ajoute que toute législation en la matière doit garantir de manière absolue l’objection de conscience au personnel sanitaire qui ne veut pas prêter son concours à des pratiques abortives.
Ce qu’il dit va dans le sens d’une diminution du mal. Le gouvernement et l’Etat doivent tout faire pour que le nombre d’avortements soit le plus faible possible. Ce n’est qu’un "minimum", certes, mais un minimum précieux. Cela me rappelle l’attitude des premiers législateurs chrétiens qui n’abrogèrent pas tout de suite les lois romaines tolérantes envers des pratiques non conformes ou même contraires à la loi naturelle, comme le concubinage et l’esclavage. Le changement s’est fait selon un cheminement lent, souvent marqué par des régressions, au fur et à mesure de l’augmentation du nombre de chrétiens dans la population et, avec eux, l’impact du sens de la dignité de l’être humain. Au début, pour assurer le consensus des citoyens et sauvegarder la paix sociale, on maintint en vigueur les "lois imparfaites", qui évitaient de poursuivre des actes et comportements contraires à la loi naturelle. Saint Thomas d’Aquin lui-même, bien que convaincu que la loi devait être morale, ajoute que l’Etat ne doit pas créer de lois trop sévères et exigeantes, parce qu’elles seront méprisées par les gens qui ne seront pas capables de les appliquer.
Le réalisme de l’homme politique distingue le mal et l’appelle par son nom. Il admet qu’il faut être humble et patient, combattre le mal sans prétendre l’éradiquer de l’histoire humaine au moyen d’instruments de coercition légale. C’est la parabole de l’ivraie, également valable en politique. D’autre part, cela ne devient pas, chez lui, une raison pour être cynique ou indifférent. L’effort pour réduire le mal autant que possible est maintenu. C’est un devoir.
L’Eglise, elle aussi, a toujours perçu comme lointaine et dangereuse l’illusion selon laquelle on peut éliminer totalement le mal de l’histoire par voie légale, politique ou religieuse. L’histoire, y compris récente, est pleine de catastrophes dues au fanatisme de gens qui prétendaient tarir les sources du mal dans l’histoire des hommes et finissaient par tout transformer en un grand cimetière. Les régimes communistes suivaient exactement cette logique. Même chose pour le terrorisme religieux, qui tue précisément au nom de Dieu. Et lorsqu’un médecin pratiquant l’avortement est tué par des militants anti-avortement – c’est arrivé récemment aux USA – il faut admettre que même les élans d’idéal les plus élevés, comme la sacrosainte défense de la valeur absolue de la vie humaine, peuvent se corrompre et se transformer en leur contraire, devenant des mots d’ordre à la disposition d’une idéologie aberrante.
Dans le monde les chrétiens sont porteurs d’une espérance temporelle réaliste, pas d’un vain rêve utopique, même quand ils témoignent de leur fidélité à des valeurs absolues comme la vie. Sainte Gianna Beretta Molla, la doctoresse morte pour avoir refusé les soins qui auraient pu faire du mal à l’enfant dont elle était enceinte, ne touche pas que le cœur des chrétiens par son héroïsme ordinaire et silencieux ; elle rappelle à tous le destin commun vers lequel nous tendons. C’est une forme prophétique du style évangélique du témoignage chrétien.
Dans son discours à l’université Notre Dame, Obama fait justement une allusion très importante à cet aspect. Il raconte comment il fut impliqué dans un projet d’assistance sociale pour les quartiers pauvres de Chicago - financé par des paroisses catholiques - auquel participaient aussi des volontaires protestants et juifs. A cette occasion, il lui est arrivé de rencontrer des gens accueillants et compréhensifs. Il a vu le spectacle des bonnes œuvres alimentées par le Seigneur. Et à cause de ce spectacle il fut "attiré par l’idée de faire partie de l’Eglise. C’est à travers ce service", conclut-il, "que j’ai été conduit au Christ". Il fait aussi un éloge émouvant du grand cardinal Joseph Bernardin, alors archevêque de Chicago, qu’il définit comme "un phare et un carrefour", aimable dans sa façon de persuader et dans son effort continu pour "rapprocher les gens et trouver un terrain d’entente". A travers cette expérience, dit Obama, "les mots et les actes des gens avec qui j’ai travaillé dans les paroisses de Chicago ont touché mon cœur et mon esprit".
Le spectacle de la charité, qui vient de Dieu, a la force de toucher et d’attirer l’esprit et le cœur des hommes. C’est là l’unique germe de changement réel dans l’histoire des hommes. Obama cite aussi Martin Luther King, dont il se sent un disciple. Qu’il soit président des Etats-Unis seulement 41 ans après l’assassinat de King est un signe et une preuve de l’efficacité historique de la confiance en la force de la vérité. [...]
2. "Je défendrai toujours avec force le droit des évêques de me critiquer..."
Interview de Barack Obama
Q. – Les évêques catholiques américains ont exprimé leurs critiques et leurs préoccupations quant à vos positions sur le respect de la vie et sur le mariage. Comment pensez-vous répondre à ces critiques? Ou pensez-vous que vous finirez par faire comme si elles n’existaient pas ?
R. – Tout d’abord, l’une des forces de notre démocratie est que chacun est libre d’exprimer ses opinions politiques. Il n’y aura jamais un moment où je déciderai de faire comme si les critiques des évêques catholiques n’existaient pas, parce que je suis le président de tous les Américains et pas seulement de ceux qui, par hasard, sont d’accord avec moi. Je prends très au sérieux les opinions des autres et les évêques américains ont une influence profonde sur l’Eglise et sur la communauté nationale. Plusieurs évêques ont été généreux dans leurs opinions et encourageants à mon égard, même s’il reste des divergences sur certaines questions. En ce sens les évêques américains représentent un carrefour d’opinions comme c’est le cas dans d’autres groupes. Je défendrai toujours avec force le droit des évêques de me critiquer, même sur un ton passionné. Et je serais heureux de les recevoir ici, à la Maison Blanche, pour parler des sujets qui nous unissent et de ceux qui nous séparent, en une série de tables rondes. Je pense qu’il y aura encore des domaines dans lesquels nous sommes profondément d’accord et d’autres dans lesquels il ne sera pas possible de trouver un plein accord. C’est sain.
Q. – Vous avez formé un groupe de travail, composé de représentants pro-life et d’autres qui soutiennent le droit à l’avortement, dont l’objectif est de trouver des positions communes. Quelles sont vos attentes réalistes quant au résultat des travaux ?
R. – Ce groupe devra me fournir un rapport final dans le courant de l’été et je n’ai pas l’illusion qu’il parviendra à supprimer les divergences rien que par la discussion. Je sais qu’il y a des points sur lesquels le conflit ne peut être réglé. Mais je peux vous dire qu’il y a des gens de bonne volonté des deux côtés et je serais surpris qu’ils ne trouvent pas des points significatifs sur lesquels ils puissent travailler ensemble. Par exemple, la nécessité d’aider les jeunes à prendre des décisions intelligentes de manière à éviter les grossesses non désirées, l’importance de renforcer l’accès à l’adoption comme alternative à l’avortement, ou le devoir de prendre soin des femmes enceintes et de les aider à élever leurs enfants. Mais il y a des points, comme la contraception, sur lesquels les divergences sont profondes. Mon opinion personnelle est qu’il faut associer une solide éducation morale et sexuelle à la mise à disposition de contraceptifs, pour prévenir les grossesses non désirées. Je reconnais que c’est en contradiction avec la doctrine de l’Eglise catholique et je ne m’attends donc pas à ce que ceux pour qui c’est vraiment une question de foi puissent être d’accord avec moi sur ce point, mais c’est mon opinion personnelle. Je serais étonné que les partisans du droit à l’avortement ne soient pas d’accord avec l’idée qu’il faut limiter les circonstances où une femme décide d’interrompre sa grossesse. Si c’était le cas, je ne serais pas d’accord avec eux. Je ne connais pas de circonstances où l'avortement soit une décision heureuse et, si l’on peut aider une femme à éviter de se trouver dans une situation où cela devient une possibilité, je pense que c’est une bonne chose. Mais, je le répète, c’est mon opinion.
Q. – Certains catholiques louent votre contribution à la promotion de questions de justice sociale, tandis que d’autres critiquent vos positions sur les questions de la vie, depuis l’avortement jusqu’à la recherche sur les cellules souches embryonnaires. Y voyez-vous une contradiction ?
R. – Cette tension du monde catholique existait bien avant mon arrivée à la Maison Blanche. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la justice sociale, à Chicago, les évêques catholiques parlaient d’immigration, de nucléaire, des pauvres, de politique étrangère. Puis, à un certain moment, l’attention de l’Eglise catholique s’est déplacée vers l’avortement, ce qui a eu le pouvoir de déplacer l’opinion du congrès et du pays dans la même direction. Ce sont des sujets auxquels je pense beaucoup, mais, puisque je ne suis pas catholique, ce n’est pas à moi de chercher à résoudre ces tensions. Mais j’ai vu comment on peut tenter une conciliation. Le cardinal Joseph Bernardin, que j’ai connu à Chicago, parlait de manière claire et explicite en faveur de la vie. Mais il la considérait comme un "vêtement sans coutures" et il y incluait, de manière cohérente, une gamme de questions faisant partie de ce qu’il pensait être pro-life et sur quoi il s’engageait, comme la lutte contre la pauvreté, le soin de l’enfance, la peine de mort, la politique étrangère. Cette partie de la tradition catholique est quelque chose qui m’inspire continuellement. Et je pense qu’il y a eu des moments, au cours des deux dernières décennies, où cette tradition plus inclusive s’est trouvée comme enterrée sous le débat sur l’avortement. Je désire au contraire qu’elle reste au premier plan dans le débat national.
Q. – Bien des gens - pas seulement des médecins - qui exercent leur activité dans des institutions non gouvernementales s’inquiètent beaucoup de ne pas pouvoir faire jouer l’objection de conscience dans des domaines éthiquement sensibles. La position de votre administration à ce sujet n’est pas tout à fait claire...
R. – Ma position personnelle a toujours été cohérente : je suis fermement convaincu que l'objection de conscience doit être garantie. J’ai défendu une forte objection de conscience dans l’Illinois pour les hôpitaux catholiques et les structures sanitaires, j’en ai discuté récemment avec le cardinal Francis George lors d’une rencontre dans le Bureau Ovale et je l’ai répété dans mon intervention à l’université Notre Dame. Je comprends qu’il y a des gens qui s’attendent toujours au pire de ma part, sans que j’aie rien dit ou fait, mais c’est plus un préjugé qu’une opinion justifiée par une "ligne dure" que nous chercherions à imposer. Je pense que la seule raison pour laquelle ma position peut ne pas paraître claire est que nous avons changé une mesure relative à l’objection de conscience approuvée à la dernière minute, à la onzième heure, par la précédente administration et que nous avons décidé de l’annuler parce qu’elle n’était pas bien formulée. Mais nous sommes en train de réexaminer la question et nous avons demandé aux gens leur avis à ce sujet ; nous avons reçu des centaines de milliers de réponses. Je peux vous assurer que, quand ce nouvel examen sera terminé, une forte objection de conscience entrera en vigueur. Elle pourra ne pas répondre aux critères de toutes les critiques possibles de notre approche, mais elle ne sûrement pas plus faible que celle qui existait avant que le changement ne soit fait.
Q. – Comment conciliez-vous votre foi chrétienne avec les promesses faites aux homosexuels pendant la campagne électorale ?
R. – En ce qui concerne la communauté gay et lesbienne de ce pays, je crois qu’elle est blessée par certains enseignements de l’Eglise catholique et par la doctrine chrétienne en général. En tant que chrétien, je combats sans cesse entre ma foi et mes devoirs et mes préoccupations à propos des gays et lesbiennes. Et souvent je découvre qu’il y a beaucoup de passion des deux côtés, même chez ceux que je considère comme des gens très bien. D’autre part, je m’en tiens à ce que j’ai dit au Caire : toute opinion qui liquide de manière automatique les convictions religieuses et la croyance d’autrui comme intolérantes ne comprend pas le pouvoir de la foi et le bien que celle-ci accomplit dans le monde. En tout cas, en tant que croyants, nous devons examiner nos convictions et nous demander si parfois nous ne faisons pas souffrir les autres. Je pense que tous, quelle que soit notre foi, nous devrions admettre qu’il y a eu des cas où la religion n’a pas été mise au service du bien. C’est à nous, je pense, d’accomplir une profonde réflexion et d’être prêts à nous demander si nous agissons en cohérence non seulement avec les enseignements de l’Eglise, mais aussi avec ce que Jésus-Christ, notre Seigneur, nous a demandé de faire : traiter les autres comme nous voudrions être traités.
> La politica, la morale et il peccato originale
Pour le moment, l'article est paru dans les éditions italienne et anglaise de "30 Giorni". Dans les semaines à venir, il paraîtra aussi dans les éditions française, allemande, espagnole et portugaise de la revue.
L'interview d’Obama dans la longue transcription qu’Elena Molinari a publiée dans "Avvenire" du 3 juillet 2009 :
> Obama : une collaboration avec le pape pour aider le monde
Sur www.chiesa, les articles relatifs aux hauts et bas entre Obama et l’Eglise catholique :
> Obama diplômé à Notre Dame. Mais les évêques lui font repasser l'examen (26.5.2009)
> Ange ou démon? Au Vatican, Obama est l'un et l'autre (8.5.2009)
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
Le texte intégral de l'article du cardinal Cottier, dans "30 Giorni" n° 5, 2009 :
17:05 Écrit par Père Walter dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : eveques, etats-unis, barack obama, vatican, georges cottier, benoit xvi, maison blanche, journalistes, catholic news service, america, national catholic reporter, catholic digest, national catholic register, commoneal, washington post, elena molinari, radio vatican, avvenire, italie, g8, rome, paix, moyen-orient, pauvrete, climat, immigration, poilitique, avortement, eglise catholique, francis george, chicago, homosexualite, notre dame university, al-azhar, suisse, dominicain, theologie, maison pontificale, 30giorni, curie, monde, monasteres, giulio andreotti, ministre, peche originel, concubinage, esclavage, saint thomas d aquin, osservatore romano, constantin |
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26.05.2009
Obama diplômé à Notre Dame. Mais les évêques lui font repasser l'examen
La conférence des évêques des Etats-Unis veut que, dans la lutte contre l'avortement, le président passe des promesses aux faits. Beaucoup de catholiques n'ont pas confiance en lui et accusent aussi le Vatican de céder. Ont-ils raison? Une analyse à contre-courant par le théologien Robert Imbelli
Par Sandro Magister
ROME, le 26 mai 2009 – Le diplôme "honoris causa" remis, la semaine dernière, au président Barack Obama par l'université catholique de Notre Dame, à South Bend, dans l’Indiana, a provoqué un nouveau sursaut de protestations.
Mais elle a aussi donné des motifs de réflexion et d’action plus calmes.
Les protestataires les plus sévères ont été les chefs de file de la pensée catholique néoconservatrice: Michael Novak, George Weigel, Deal Hudson.
Leur protestation a surtout visé le Vatican et "L'Osservatore Romano", accusés d’être trop indulgents pour Obama malgré ses positions contraires à la doctrine de l’Eglise en matière de bioéthique.
Deal Hudson, depuis le site "Insidecatholic.com" dont il est le fondateur, a demandé la tête de Giovanni Maria Vian, directeur du quotidien du Saint-Siège et il a invité ses lecteurs à en réclamer la destitution en écrivant au secrétaire d’état du Vatican, le cardinal Tarcisio Bertone. D’après Hudson il faudrait aussi renvoyer le père Federico Lombardi, directeur de la salle de presse du Vatican.
George Weigel, sur "National Review Online", a dit que "L'Osservatore Romano" n’exprime pas automatiquement à chaque ligne les positions du Saint-Siège mais qu’il a en tout cas démontré, par son attitude dans cette affaire, la présence au Vatican d’un fort courant pro-Obama et une "triste ignorance de l’histoire américaine récente" et de l'attaque du nouveau président contre la doctrine de l’Eglise en matière de vie.
Michael Novak, dans un commentaire publié par le quotidien italien "Liberal", a lui aussi accusé "L'Osservatore Romano" de ne pas comprendre la réalité américaine, ce qui fait qu’il "s’est mis du côté des pro-avortement et contre la minorité marginalisée des fidèles catholiques pratiquants". C’est comme si les papes qui ont qualifié l'avortement de "mal intrinsèque" avaient parlé en vain: "Nous avons demandé du pain à Rome et 'L'Osservatore Romano' nous a donné des pierres".
Hudson, Weigel et Novak n’ont montré aucune confiance en l’offre de dialogue lancée par Obama aux défenseurs de la vie naissante, dans son discours du 17 mai à l'université de Notre Dame. Selon eux, le nouveau président reste ferme sur ses positions pro-avortement. Aux "pro life" et à eux seuls il demande d’accepter des compromis: ainsi, en fin de compte, ce qu’il appelle dialogue "n’est qu’une demande de reddition sans conditions".
***
Certains évêques – parmi ceux qui, à plus de 70, avaient critiqué avant le 17 mai la décision de l'université catholique de Notre Dame de récompenser le président "pro-avortement" – ont aussi réagi négativement à l’offre de dialogue lancée par Obama dans son discours à la cérémonie de remise de diplômes.
Au contraire les dirigeants de la conférence des évêques des Etats-Unis ont montré qu’ils trouvaient dans le discours d’Obama des éléments positifs, tout en gardant de fortes réserves sur certaines décisions déjà prises par le président.
Dans une note officielle du 22 mai, le président de la conférence, le cardinal Francis E. George, archevêque de Chicago, a remercié le président de ce qu’il avait dit à propos du droit à l'objection de conscience pour les opérateurs sanitaires opposés à l’avortement. Il a ajouté que personne ne doit être obligé de financer les avortements avec l’argent de ses impôts. Il l’a invité à concrétiser ses promesses et l’a assuré de la volonté de la conférence des évêques de "travailler avec l'administration et les législateurs" pour réduire le plus possible les avortements.
Le même jour, le secrétaire général de la conférence des évêques, Mgr David Malloy a de nouveau critiqué le décret par lequel, le 9 mars, Obama a levé l’interdiction de détruire des embryons à des fins de recherche: une décision dans laquelle "ni la science ni l'éthique n’ont été prises en compte".
"L'Osservatore Romano", dans son édition du 24 mai, a parlé de ces deux prises de position, sous le titre, repris en première page: "Les évêques des Etats-Unis parlent de recherche et d’objection de conscience. Les limites infranchissables du dialogue avec la Maison Blanche et le Congrès en matière d’éthique".
***
La note du 22 mai du cardinal George fait donc naître cette question naturelle: qu’a dit précisément Obama dans son discours à Notre Dame, pour amener le président des évêques des Etats-Unis à lui faire confiance, même si c’est avec prudence et dans des limites "infranchissables"?
En effet, dans le feu des polémiques, le discours d’Obama a été peu lu et analysé. Il doit pourtant s’y trouver quelque chose de significatif pour qu’en Italie un commentateur au-dessus de tout soupçon comme Giuliano Ferrara – le plus "ratzingerien" des défenseurs laïcs de la vie naissante – l'ait publié intégralement dans le quotidien "il Foglio" qu’il dirige et qu’il y ait reconnu un terrain commun sur lequel "pro life" et "pro choice" puissent agir ensemble pour réduire le nombre de femmes qui cherchent à avorter.
Un autre discours important du 17 mai à Notre Dame a été encore moins lu et analysé: celui du juge John T. Noonan, qui a reçu en 1984 la plus haute distinction de cette université catholique, la médaille "Laetare".
La note ci-dessous comble ce manque. Elle analyse les discours d’Obama et de Noonan. Elle en fait ressortir les éléments de conflit mais surtout d’espoir. Avec des observations aiguës et surprenantes.
Son auteur, Robert Imbelli, prêtre du diocèse de New-York, enseigne la théologie au Boston College.
Mais il écrit aussi pour "L'Osservatore Romano". Le 28 janvier 2009, il y a publié un commentaire du discours de prise de fonctions du nouveau président, intitulé "Obama, Lincoln et les anges", qui se terminait ainsi:
"Cela reste l’espérance et la prière de l'Amérique. Mais nous prions aussi pour que les anges des enfants conçus mais pas encore nés ne soient pas négligés. Nous prions pour que les liens d'amour du pays aillent jusqu’à eux. Pour qu’ils ne soient pas exclus du pacte de citoyenneté".
Précédemment, le 12 août 2008, toujours dans "L'Osservatore Romano", Imbelli avait fait un compte-rendu favorable du livre "Render Unto Caesar" de l'archevêque de Denver, Charles J. Chaput, qui est aujourd’hui l’un des critiques les plus sévères de la présidence Obama.
C’est donc un commentateur équitable qui écrit...
Conflit et espoir à l'université de Notre Dame
par Robert Imbelli
Cette année, la cérémonie de remise des diplômes à l'université de Notre Dame, dans l'Indiana, a été l’une des plus controversées de la prestigieuse histoire de cette éminente université catholique. Le motif: Barack Obama, le nouveau président des Etats-Unis, a été invité à faire un discours aux diplômés et à recevoir un diplôme "honoris causa" en droit. Ce qui a provoqué une explosion de critiques, c’est notamment l’attribution d’une récompense honorifique à un président dont la politique défend le droit à l’avortement et soutient la recherche sur les cellules souches embryonnaires.
En un blâme public sans précédent, plus de 70 évêques catholiques des Etats-Unis ont sévèrement reproché à Notre Dame d’avoir violé les indications de la conférence des évêques sur l’attribution de récompenses honorifiques à ceux qui s’opposent à l'enseignement de l’Eglise catholique sur des points fondamentaux. L’évêque du diocèse où se trouve Notre Dame a boycotté la cérémonie en signe de protestation. De plus, Mary Ann Glendon, ex-ambassadeur près le Saint-Siège et professeur de droit à Harvard, qui avait été choisie pour recevoir la médaille "Laetare", la plus haute récompense à Notre Dame, l’a refusée en raison de la désobéissance de Notre Dame à la directive des évêques.
La polémique, ayant fait rage pendant plusieurs semaines avant la cérémonie, a été l’objet d’une large couverture par les médias laïcs et religieux. Puis le débat a continué avec la même vigueur sur des sites web catholiques, des journaux et des revues. Je propose ici quelques réflexions inspirées à la fois par le discours du président et par celui qu’a prononcé, pour la médaille "Laetare", John Noonan, juge à la cour d'appel des Etats-Unis, ancien professeur de droit à Notre Dame et auteur apprécié de nombreux essais sur le développement de l’enseignement moral catholique.
Comme on pouvait s’y attendre, le président Obama a fait un discours à la rhétorique puissante et efficace. Il a combiné d’émouvantes références à son histoire personnelle et un appel passionné à la courtoisie et au dialogue, notamment quand des citoyens ont des croyances et des points de vue différents. Il en a fait une condition préalable pour un échange constructif dans une démocratie et pour créer un "terrain commun". Il a mis en garde contre la tentation de diaboliser ceux avec qui l’on n’est pas d’accord.
Obama a dit que, jeune travailleur social à Chicago, il avait été inspiré par feu le cardinal Joseph Bernardin, qu’il a qualifié d’"homme gentil, bon et sage". Il a aussi indiqué combien il avait été impressionné par les Eglises chrétiennes qui, dans la zone de Chicago, travaillaient ensemble au service des pauvres et des marginaux. C’est leur témoignage qui l’a incité à devenir membre de l’une des paroisses protestantes.
Même ceux qui ont critiqué l’invitation de Notre Dame et le discours du président reconnaissent qu’il a fait des gestes en direction des préoccupations de ceux qui le critiquent. Il a parlé d’un effort commun pour réduire le nombre d’avortements, promouvoir l'adoption d’enfants en bas âge et protéger par une "clause de conscience" les médecins et infirmiers opposés à l’avortement. Ce serait des pas significatifs, s’ils entraient en vigueur.
Mais les critiques soulignent que l'appel du président au dialogue, s’il est habile stratégiquement, sert à camoufler des questions d’une importance considérable. Selon eux, son appel à une discussion courtoise masque un soutien inflexible au droit à l’avortement, qui frappe le droit à la vie des plus vulnérables créatures de Dieu. Et, clairement, l'invitation à continuer le dialogue peut être un expédient commode puisque, en définitive, le pouvoir de décision et de mise en œuvre est uniquement aux mains de celui qui lance l'appel et détient l’impressionnant pouvoir de la présidence.
Alors, dans cette impasse apparente, où se trouve l’espoir? Je voudrais attirer l'attention sur trois points du discours présidentiel qui ont été peu commentés jusqu’à présent. D’abord, il n’a pas simplement dit que, grâce au témoignage de chrétiens socialement engagés, il était devenu membre d’une Eglise. Il a dit une chose plus remarquable: que, grâce à leur témoignage, "il avait été conduit au Christ". Aller au Christ, bien sûr, comporte des conséquences morales, mais, au-delà de la morale, cela implique un nouvel ordre de relations et une conversion permanente.
Deuxième point: est-ce à la lumière de cette venue au Christ que le président Obama a pu parler, de façon presque augustinienne, de "péché originel"? Je ne me souviens pas d’avoir entendu le concept de péché originel dans la bouche d’un précédent président américain et sûrement pas avec la force et la conviction dont Obama a fait preuve. Il a parlé de "notre égoïsme, notre orgueil, notre obstination, notre volonté de posséder, nos incertitudes, nos egos", tout ce qui nous atteint tous, brouille notre intelligence et diminue notre amour.
Enfin, le président Obama a fait appel à la "loi qui unit tous les peuples croyants et incroyants... C’est bien sûr la règle d’or: l'appel à traiter l'autre comme nous voulons être traités, l'appel à l'amour, l'appel à servir". Même s’il n’a pas employé le mot, c’est ce que dit la tradition catholique quand elle parle de la loi naturelle inscrite dans le cœur des hommes par leur Créateur.
Donc, si à un premier niveau le président a paru se concentrer surtout sur un dialogue respectueux et sur des "mots impartiaux", à un niveau plus profond il a semblé chercher des principes unificateurs, peut-être même différents de ses positions précédemment exprimées. En effet ces principes, s’ils étaient pleinement développés, pourraient même amener le président – non sans sacrifices personnels – à revoir certaines des pratiques qu’il soutient actuellement.
En un généreux hommage, le président Obama a appelé Notre Dame un "phare spécifique, qui apporte les lumières de la sagesse de la tradition catholique". Un bel exemple de cette sagesse catholique est le juge John Noonan, qui a fait le discours "Laetare" à la place de l'ambassadeur Glendon. Il est regrettable que son discours mesuré n’ait presque pas été cité dans les comptes-rendus des médias, obsédés par les célébrités et les polémiques. Mais ses propos, concis, respectueux, mais ciblés, méritent une grande attention. Il a parlé d’une voix douce et calme, comme un murmure de la conscience.
Le juge Noonan a parlé du développement de la sensibilité morale de l’homme, qui a amené le monde civilisé à dénoncer les génocides, les tortures, l’esclavage comme d’inqualifiables maux moraux. Mais il a bien montré que cette netteté morale est le fruit de siècles de conflits, d’expériences, d’intuitions douloureuses et "de la lumière qu’irradie l’Evangile". Et il a insisté sur le fait que, si la "conscience" doit être toujours respectée et jamais contrainte, toutes les consciences ne sont pas aussi éclairées moralement et aussi droites.
De manière significative, Noonan a choisi un exemple frappant pour expliquer sa pensée: le débat entre le président Abraham Lincoln et l'ancien esclave Frederick Douglass. La clarté morale et la conviction de Douglass contribuèrent à guider la démarche morale de Lincoln jusqu’à ce qu’il publie la "Proclamation d’émancipation" qui donna la liberté aux esclaves dans les Etats sécessionnistes. Cela implique, de manière subtile mais tout à fait claire, que le président Obama peut, comme Lincoln qu’il vénère, parvenir à plus de clarté à propos de la grave question morale de l'avortement.
Un autre aspect du discours du juge Noonan, qui a échappé même à ceux qui ont pris la peine de l’écouter, est la référence implicite à John Henry Newman. Dans une phrase qui fait écho à Newman à la fois quant au fond et à la forme, Noonan a dit: "Par la conscience nous percevons ce que Dieu attend de nous... Ce guide mystérieux, impalpable, imprescriptible, indestructible et indispensable gouverne notre vie morale". Pour Newman comme pour Noonan, la conscience n’est ni un besoin atavique, ni une impulsion émotionnelle, ni une création de l’homme, mais la voix de Dieu. Ainsi comprise, la conscience est, pour reprendre la forte formule de Newman, "le premier de tous les vicaires du Christ". Comme Newman l’écrivit dans sa célèbre lettre au duc de Norfolk: "La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs; mais aujourd’hui, pour bien des gens, la conscience a tout à fait le droit et la liberté de faire abstraction de la conscience, de ne pas tenir compte du Législateur et Juge, de se libérer des obligations invisibles".
L’enjeu du conflit sur l’avortement, aux Etats-Unis et ailleurs, est de savoir quelle forme de conscience prévaudra: la conscience comme volonté de Dieu ou comme volonté personnelle? L’espoir qui soutient ceux qui ont été formés dans la tradition de la sagesse catholique est la formule inscrite sur la médaille "Laetare", citée par le juge Noonan en conclusion de son discours: "Magna est Veritas et praevalebit", la Vérité est grande et elle prévaudra.
Mais il y a un autre espoir, tissé presque imperceptiblement dans le tissu des toges académiques de Notre Dame, y compris celle que portait le président Obama pour recevoir son diplôme honoraire. Trois mots latins - Vita, Dulcedo, Spes - qui viennent, bien sûr, de la vieille prière à la Vierge, le "Salve Regina". Marie est vie, douceur et espérance, trois valeurs incarnées dans le fruit de ses entrailles et des entrailles de toutes les mères: "benedictum fructum ventris". Puisse la Mère de Dieu, Siège de la Sagesse, guider et inspirer son université afin que la Vérité de l’Evangile puisse effectivement prévaloir.
Le texte intégral du discours d’Obama à l'université de Notre Dame:
> Commencement Address
Et celui du juge John T. Noonan:
> "Laetare" Remarks
Trois commentaires critiques contre le Vatican et "L'Osservatore Romano". Celui de Deal Hudson sur "Insidecatholic.com":
> "L'Osservatore Romano" Needs a New Editor
Celui de George Weigel sur "National Review Online":
> Parsing the Vatican Newspaper
Celui de Michael Novak dans le quotidien italien "Liberal":
> Osservatore traditore
La note (22 mai) du cardinal Francis E. George, président de la conférence des évêques des Etats-Unis:
> Cardinal George grateful for Obama promise...
Et celle du secrétaire de la conférence, David Malloy:
> USCCB General Secretary urges respect for human life...
Le commentaire de Robert Imbelli sur le discours de prise de fonctions d’Obama, dans "L'Osservatore Romano" du 28 janvier 2009:
> Obama, Lincoln e gli angeli
Et son analyse du livre "Render Unto Caesar" de l'archevêque de Denver, Charles J. Chaput, dans "L'Osservatore Romano" du 12 août 2008:
> Comment faire de la politique quand on est catholique. L'aide-mémoire de Denver
A propos d’Obama, Notre Dame et "L'Osservatore Romano", le précédent article de www.chiesa:
> Ange ou démon? Au Vatican, Obama est l'un et l'autre (8.5.2009)
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
16:29 Écrit par Père Walter dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pro life, eveques, francis e george, embryons, insidecatholic com, barack obama, notre dame, honoris causa, south bend, indiana, usa, etats-unis, michael novak, george weigel, deal hudson, osservatore romano, vatican, bioethique, chicago, objection de conscience, david malloy, recherche, science, giovanni maria vian, tarcisio bertone, federico lombardi, national review online, liberal, maison blanche, pro choice, john t noonan, laetare, robert imbelli, new york, boston college, render unto caesar, denver, charles j chaput, mary ann glendon, saint-siege, harvard, joseph bernardin, clause de conscience, avortement, evangile, abraham lincoln, ethique, italie, giuliano ferrara, il foglio |
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