19/11/2009

Anglicans et orthodoxes. Le cardinal Kasper entre deux feux

Le coup de téléphone nocturne de l'archevêque de Cantorbéry. Les méfiances des Eglises d'Orient. Le responsable de l'œcuménisme catholique révèle les dessous de "Anglicanorum cœtibus"


par Sandro Magister





ROME, le 18 novembre 2009 – Le cardinal Walter Kasper l'a reconnu : "Il y a eu un peu de confusion". Or, sans le vouloir, il avait contribué à cette confusion.

Le 20 octobre, le cardinal William J. Levada, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, a annoncé la publication imminente d’une constitution apostolique destinée à organiser l'entrée dans l’Eglise catholique de groupes provenant de la Communion anglicane. Ce jour-là, Kasper, président du conseil pontifical pour l'unité des chrétiens et donc sûrement qualifié pour traiter le dossier, était non pas à Rome mais à Chypre, occupé à tout autre chose.

Certains en ont déduit que Kasper avait voulu prendre ses distances par rapport à une décision qui n’émanait pas de lui et qu’il n’approuvait peut-être pas tout à fait.

Le cardinal Kasper était à Chypre parce que cette île accueillait, du 16 au 23 octobre, la seconde session (la première a eu lieu à Ravenne en 2007) du dialogue théologique entre catholiques et orthodoxes sur la manière de comprendre la primauté du pape. Un dialogue œcuménique d’une importance capitale, pour lequel Kasper dirigeait la délégation de Rome.

Son absence de Rome lors de l’annonce d’"Anglicanorum cœtibus", enfin signée par le pape le 4 novembre et rendue publique le 9, était donc tout à fait justifiée. Mais le fait que Kasper ait continué à se taire à ce sujet même après être revenu de Chypre a fait perdurer l’impression qu’il avait des réserves.

Le cardinal Kasper a mis fin à son silence dans une interview accordée à "L'Osservatore Romano" et publiée le 15 novembre.

Une interview riche d’informations clarificatrices. Et qui révèle certains dessous de l’affaire.



***


"Tenons-nous-en aux faits", dit le cardinal Kasper dans l'interview. "Un groupe d’anglicans a librement et légitimement demandé à entrer dans l’Eglise catholique. L’initiative ne vient pas de nous. Ils se sont d’abord adressés à notre conseil [pour l'unité des chrétiens] et, en tant que président, j’ai répondu que la question était de la compétence de la congrégation pour la doctrine de la foi. [...] Le conseil a été constamment informé par la congrégation pour la doctrine de la foi et il n’est pas vrai qu’il ait été tenu à l’écart. Nous n’avons pas pris part directement aux conversations, mais nous avons été tenus au courant, comme il se doit. Le texte de la constitution [apostolique] a été préparé par la congrégation pour la doctrine de la foi ; nous avons vu le projet et présenté nos propositions".

En tout cas la gestation d’"Anglicanorum cœtibus" a été secrète jusqu’au dernier moment, même vis-à-vis des plus hautes autorités de l’Eglise anglicane. Kasper était déjà à Chypre quand l'archevêque de Cantorbéry, Rowan Williams (photo, avec Benoît XVI) a été informé de sa publication imminente. Il raconte que Williams lui a téléphoné en pleine nuit pour lui demander des explications. Dans l'interview, Kasper raconte :



"Nous avons parlé du sens de la nouvelle constitution apostolique. Je l’ai rassuré quant à la poursuite de nos dialogues directs, comme le prévoit le concile Vatican II et comme le veut le pape. Il m’a répondu que, pour lui, cette confirmation était un message très important".


Deux jours plus tard, le 20 octobre, à Londres, Williams a annoncé, conjointement avec l'archevêque catholique de Westminster, Vincent G. Nichols, la publication prochaine de la constitution apostolique, tandis qu’au même moment, à Rome, le cardinal Levada faisait la même annonce. Pour cette raison aussi, Kasper dit qu’il apprécie "l'attitude équilibrée" de l'archevêque de Cantorbéry.

"Nos rapports personnels sont cordiaux et transparents. C’est un homme de spiritualité, un théologien. En réalité, aujourd’hui, les obstacles au dialogue œcuménique ne peuvent venir que des tensions internes au monde anglican".


Il faut souligner cette dernière affirmation. Selon Kasper, le désir de certains groupes anglicans de passer au catholicisme, ainsi que les obstacles à un rapprochement plus général entre Rome et Cantorbéry, viennent non pas d’une volonté de l’Eglise catholique d’"étendre son empire" ("commentaire ridicule", coupe le cardinal), mais de causes qui sont toutes internes à la Communion anglicane.

Voici comment, dans l'interview, le cardinal décrit ces causes :

"Il y a eu successivement l'ordination de femmes à la prêtrise puis à l’épiscopat, la consécration d’un évêque homosexuel, la bénédiction de couples homosexuels : des choix qui ont provoqué de graves tensions au sein du composite monde anglican. Par la force des choses, le fossé qui sépare celui-ci des catholiques s’est aussi élargi. En tout cas, la réponse critique à ces évolutions n’est pas venue seulement des anglicans catholicophiles. En somme, ceux qui désapprouvent ces nouveautés ne veulent pas tous devenir catholiques, notamment parce que la majorité des anglicans est d'inspiration evangelical".

Le cardinal fait ici allusion au fait que les 77 millions d’anglicans qu’il y a dans le monde vivent pour la plupart au Nigeria, au Kenya, en Ouganda et autres pays d’Afrique, où ils sont presque tous hostiles aux "nouveautés" mentionnées ci-dessus, qui sont limitées à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Mais les anglicans d'Afrique n’ont pas pour autant envie de devenir catholiques. Ceux qui frappent à la porte de Rome sont plutôt des groupes anglais, américains, australiens, qui sont en contact plus direct avec les tendances qu’ils détestent et qui sont depuis longtemps attirés par le catholicisme.

A ceux-là, dit Kasper,

"le pape a ouvert la porte avec bienveillance, il leur a indiqué une route et offert une possibilité concrète qui n’est sûrement pas opposée à l'œcuménisme. Déjà le décret 'Unitatis redintegratio' de Vatican II souligne clairement que l'œcuménisme est une chose et la conversion une autre. Mais il n’y a pas de contradiction".


Mais le cardinal invite aussi à la prudence :

"Il faut voir au cas par cas qui sont ces personnes. On ne devient pas catholique seulement parce qu’on est en désaccord avec les choix de la confession dont on fait partie. De même qu’il ne suffit pas de signer le Catéchisme de l’Eglise catholique, même si c’est un choix significatif".


Parmi les questions pratiques difficiles à résoudre, Kasper cite

"le souci qu’inspire à certains évêques le partage de leur diocèse : une partie entrerait dans l’Eglise catholique et l’autre resterait anglicane. Comment gérer une séparation de ce genre ?".


Il y a aussi le problème de la Traditional Anglican Communion, qui compte environ un demi-million de fidèles :


"Il y a près de deux ans, leurs représentants ont demandé à être incorporés dans l’Eglise catholique. Mais ils n’ont pas pris part aux discussions. Maintenant ils viennent de monter dans un train déjà en marche. Après tout, s’ils sont sincères, les portes leur sont ouvertes. Mais nous ne fermons pas les yeux sur le fait que, depuis 1992, ils ne sont plus en communion avec Cantorbéry. [...] Et puis la conversion est un fait personnel : il y a la liberté de la grâce, la liberté de la décision humaine. On ne peut pas aller sur ce terrain, on ne peut pas pousser, on ne peut pas organiser".


A Chypre, la nouvelle que l’Eglise catholique est prête à intégrer des groupes venant de l'anglicanisme a alerté les orthodoxes aussi. Leur crainte est que se constitue une Eglise "uniate" de rite anglican qui s’ajoute aux Eglises "uniates" des divers rites orientaux : c’est-à-dire les Eglises qui obéissent au pape de Rome, mais qui sont semblables et rivales pour tout le reste avec les orthodoxes.

A ce sujet, Kasper dit dans l'interview :


"A Chypre, j’ai tout de suite dit à nos partenaires orthodoxes, pour éviter des malentendus, qu’il ne s’agit pas de prosélytisme ou d’un nouvel uniatisme. [...] L'uniatisme est un phénomène historique qui concerne les Eglises orientales, alors que les anglicans sont de tradition latine. Le document de Balamand de 1993, selon lequel il s’agit d’un phénomène du passé survenu dans des circonstances qui ne peuvent se répéter, reste valable. Ce n’est pas une méthode pour le présent et l’avenir. Les orthodoxes souhaitaient surtout comprendre la nature de l'ordinariat personnel pour les anglicans, et j’ai précisé qu’il ne s’agit pas d’une Eglise 'sui juris' et qu’il n’y aura donc pas de chef d’une Eglise mais un ordinaire avec des pouvoirs délégués".


Pour parler plus simplement : alors qu’une Eglise "uniate" a une hiérarchie propre et structurée, avec un patriarche et des diocèses territoriaux, rien de tout cela n’existera pour les "ordinariats personnels" ex-anglicans, qui auront la charge de fidèles mais pas de territoire, un peu comme les ordinariats militaires.

Les nouveaux ordinariats seront caractérisés par le maintien du rite anglican pour la messe et pour les sacrements – avec des livres liturgiques déjà approuvés aux Etats-Unis dans les années 80 par la congrégation vaticane pour le culte divin – et par la possibilité d’avoir des prêtres mariés.

Toutefois seuls les prêtres et évêques ex-anglicans pourront être ordonnés prêtres dans l’Eglise catholique en étant déjà mariés.

Pour les jeunes candidats au sacerdoce, la règle sera celle du célibat comme dans toute l’Eglise latine, sous réserve, exceptionnellement, de la faculté de "présenter au Saint-Père une demande d’admission d’hommes mariés à l’ordination sacerdotale dans l’ordinariat", selon des "critères objectifs" qui nécessiteront en tout cas l'approbation du Saint-Siège". Cette exception est admise "pour tenir compte de la tradition et de l’expérience ecclésiale anglicane", comme le dit l'article 6 des normes complémentaires d’"Anglicanorum cœtibus". Et même si elle est "purement hypothétique" (pour reprendre une expression du cardinal Levada dans un communiqué du 31 octobre), elle introduit une brèche dans la discipline du célibat pour le sacerdoce dans l’Eglise latine, à laquelle les ex-anglicans se rattachent.

Un dernier passage important de l'interview du cardinal Kasper concerne la visite du primat de la Communion anglicane Williams à Rome, du 19 au 22 novembre, à l’occasion du centenaire de la naissance du cardinal Johannes Willebrands, prédécesseur de Kasper en tant que responsable du dialogue œcuménique :


"Sa visite prochaine au Vatican montre qu’il n’y a eu aucune rupture et elle relance le désir commun de se parler en un moment historique important. C’est dans cet esprit que l'archevêque de Cantorbéry rencontrera les membres de la curie romaine et que, le 21 novembre, il parlera avec le pape. Nous avons l'occasion d’ouvrir une nouvelle phase du dialogue œcuménique, qui continue à être une priorité de l’Eglise catholique et du pontificat de Benoît XVI".



Le texte original de l'interview du cardinal Walter Kasper à "L'Osservatore Romano" du 15 novembre 2009 :

> Una possibilità concreta non contraria all'ecumenismo

La constitution apostolique "Anglicanorum cœtibus", avec ses normes complémentaires :

> "Ces derniers temps, l'Esprit Saint a poussé des groupes d'anglicans..."

Et le précédent article de www.chiesa à ce sujet :

> Frappez et l'on vous ouvrira. A condition que ce soit selon la tradition



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
(20.10.2009)

www.chiesa