01/12/2012

Avis de restaurations pour le "Parvis des gentils"

Un message inattendu de Benoît XVI ramène cette initiative à sa finalité originelle: celle d'évangéliser les incroyants et pas seulement de les écouter. Le cardinal Ravasi attendu à l'épreuve des faits 

par Sandro Magister


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ROME, le 30 novembre 2012 – Lorsqu’en 2009, à la veille de Noël, Benoît XVI lança l'idée du "Parvis des gentils", il indiqua tout de suite quelle en était la finalité : susciter chez les agnostiques ou les athées la recherche de Dieu, en tant que "premier pas" de leur évangélisation.

Mais le pape n’en fixa pas les modalités d'exécution. Il confia la mise en œuvre de cette idée au président du conseil pontifical pour la culture, l'archevêque puis cardinal Gianfranco Ravasi, créateur compétent et expérimenté d’événements culturels.

Ravasi fit ses débuts à Paris les 24 et 25 mars 2010, en organisant une rencontre qui eut un impact notable. Benoît XVI lui-même y participa sous la forme d’un message vidéo qu’il adressa aux jeunes réunis sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame.

En revanche, le pape est resté silencieux lors des événements ultérieurs. Le "Parvis des gentils" s’est poursuivi par une série très dense de rencontres organisées dans différents pays, en un crescendo qui a connu son point culminant les 5 et 6 octobre de cette année à Assise, avec un nombre record de participants, à commencer par le président de la république italienne, Giorgio Napolitano, agnostique de formation marxiste.

Toutefois, parallèlement à ce crescendo, il s’est produit une baisse d’intérêt générale et notamment auprès des médias.

Cette baisse est compréhensible. Le fait que des incroyants prennent la parole lors d’une rencontre organisée par le Saint-Siège n’était plus une nouvelle. Pas plus que n’en était une le fait que chacun y ait exposé sa vision personnelle du monde, au demeurant déjà connue, à égalité avec les autres, en une sorte de "tableaux d’une exposition".

En dépit de l’intérêt que présentait chacun de ces événements et de l'admiration qu’il provoquait chez les participants, le "Parvis des gentils" risquait de ne plus rien produire de nouveau et de significatif en matière d'évangélisation. 

Et s’il y a bien eu une nouvelle, lors de la toute dernière rencontre, qui a eu lieu les 16 et 17 novembre au Portugal, elle est venue d’ailleurs et d’en haut.

Pour la première fois dans l’histoire du "Parvis des gentils" – mis à part le cas particulier de Paris – Benoît XVI a fait parvenir aux participants un message personnel.

Un message dans lequel il a voulu ramener cette initiative à sa finalité originelle : celle de parler de Dieu à ceux qui en sont éloignés, en relançant les questions qui rapprochent de lui "au moins comme Inconnu".

Dans ce message - il est clair qu’il l’a rédigé personnellement - Benoît XVI a pris comme point de départ le thème principal du "Parvis des gentils" portugais : "l'aspiration commune à affirmer la valeur de la vie humaine".

Mais, tout de suite, il a soutenu que la vie de chaque personne, et d’autant plus si celle-ci est aimée, ne peut pas ne pas "mettre Dieu en cause".

Et il a poursuivi en affirmant :

"La valeur de la vie ne devient évidente que si Dieu existe. C’est pourquoi il serait beau que les incroyants veuillent vivre 'comme si Dieu existait'. Même s’ils n’ont pas la force de croire, ils devraient vivre sur la base de cette hypothèse ; dans le cas contraire, le monde ne fonctionne pas. Il y a beaucoup de problèmes qui doivent être résolus, mais ils ne le seront jamais complètement si l’on ne place pas Dieu au centre, si Dieu ne devient pas de nouveau visible dans le monde et déterminant dans notre vie".

En conclusion, Benoît XVI a cité une phrase du message adressé par le concile Vatican II aux penseurs et aux hommes de science :

"Heureux ceux qui, possédant la vérité, continuent à la chercher pour la renouveler, pour l’approfondir, pour en faire don aux autres".

Et il a ajouté, en une formule lapidaire :

"Ils sont l’esprit et la raison d’être du Parvis des gentils".

L’indiscutable rectification apportée au "Parvis des gentils" par Benoît XVI dans ce message n’a pas été remarquée par les médias, pas même ceux qui sont catholiques et les plus attentifs.

Mais le cardinal Ravasi l'a certainement enregistrée et approuvée. On s’en rend compte à la lecture de ce passage du bilan du "Parvis" portugais qui a été publié dans "L'Osservatore Romano" du 23 novembre :

"À Guimarães, le public a posé une question : le caractère sacré de la vie présuppose quelque chose qui nous transcende. Comment pouvons-nous connaître Dieu ? On a ainsi atteint l’objectif pour lequel le 'Parvis des gentils' a été conçu : exprimer l’inquiétude à propos de Dieu. Vaste et complexe sujet sur lequel, a déclaré le cardinal Ravasi, le 'Parvis des gentils' reviendra de manière plus approfondie lors des prochaines rencontres".
 


Vérification du tournant lors des prochaines rencontres.

Entre temps, Benoît XVI a confié au cardinal Ravasi, qui est également un bibliste renommé, l'honneur de présenter aux médias du monde entier le troisième volume de son ouvrage consacré à Jésus, celui qui traite des Évangiles de l'enfance. C’est un signe de la confiance que le pape continue à avoir en lui.

Et pour sa part, Ravasi a mis en route, dans "L'Osservatore Romano", une série d’articles consacrés à la rencontre/opposition entre la foi et l'incrédulité dans la culture contemporaine, en tant que contribution à l'Année de la foi décidée par le pape.

Dans le premier de ces articles, qui a été publié le 28 novembre, le cardinal a laissé transparaître son exceptionnelle connaissance de la littérature, des arts et des sciences, à travers la luxuriante floraison d’auteurs qu’il a cités. Dans l’ordre : Aleksandr Blok, Franz Kafka, Emil Cioran, Jean Cocteau, Rudolf Bultmann, Blaise Pascal, Jan Dobraczynski, Robert Musil, Ludwig Wittgenstein, Luis de León, David Hume, Anatole France, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Alberto Moravia, Augusto Del Noce, Jacques Prévert, Eugenio Montale, Johann Wolfgang von Goethe.

Soit, en une demi-page de journal, une vingtaine d’auteurs, qui étaient presque tous incroyants et qui se sont pourtant révélés "vulnérables" aux questions à propos de Dieu.

Mais revenons-en à Benoît XVI et au message, peu remarqué mais important, qu’il a adressé au tout récent "Parvis des gentils". Et qui mérite d’être lu dans son intégralité.


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"COMME DANS DES BÂTIMENTS EN BÉTON SANS FENÊTRES..."

par Benoît XVI



Chers amis, 

C’est avec une vive gratitude et avec affection que je salue tous les participants au "Parvis des gentils" qui va avoir lieu au Portugal, les 16 et 17 novembre 2012, et qui réunira des croyants et des incroyants autour de l’aspiration commune à affirmer la valeur de la vie humaine face à la vague montante de la culture de la mort.

En réalité, la conscience du caractère sacré de la vie qui nous a été confiée, non pas comme quelque chose dont on peut disposer librement mais comme un don qu’il faut garder fidèlement, appartient à l’héritage moral de l’humanité. "Malgré les difficultés et les incertitudes, tout homme sincèrement ouvert à la vérité et au bien peut, avec la lumière de la raison et sans oublier le travail secret de la grâce, arriver à reconnaître dans la loi naturelle inscrite dans les cœurs (cf. Rm 2, 14-15) la valeur sacrée de la vie humaine depuis son commencement jusqu’à son terme" (Encyclique "Evangelium vitæ", n° 2). Nous ne sommes pas un produit accidentel de l’évolution, mais chacun d’entre nous est le fruit d’une pensée de Dieu : nous sommes aimés par Lui. 

Cependant, si la raison peut percevoir cette valeur de la vie, pourquoi mettre Dieu en cause ? Je réponds en citant une expérience humaine. La mort d’une personne aimée est, pour ceux qui l’aiment, l’événement le plus absurde que l’on puisse imaginer : cette personne est inconditionnellement digne de vivre, il est bon et beau qu’elle existe (l’être, le bien, le beau, comme le dirait un métaphysicien, sont transcendantalement équivalents). Mais en même temps, la mort de cette même personne apparaît, aux yeux de ceux qui ne l’aiment pas, comme un événement naturel, logique (pas absurde). Qui a raison ? Celui qui aime ("la mort de cette personne est absurde") ou celui qui n’aime pas ("la mort de cette personne est logique") ?

Le premier point de vue n’est défendable que si toute personne est aimée par un Pouvoir infini ; c’est là la raison pour laquelle il a été nécessaire de faire appel à Dieu. Effectivement, ceux qui aiment ne veulent pas que la personne aimée meure ; et, s’ils le pouvaient, ils l’empêcheraient toujours. S’ils le pouvaient... L’amour fini est impuissant ; l’Amour infini est tout-puissant. Eh bien, c’est cette certitude que l’Église annonce : "Oui, Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle" (Jn 3, 16). Oui ! Dieu aime chaque personne et celle-ci, de ce fait, est inconditionnellement digne de vivre. "Le sang du Christ, qui révèle la grandeur de l’amour du Père, manifeste que l’homme est précieux aux yeux de Dieu et que la valeur de sa vie est inestimable". (Encyclique "Evangelium vitae", n° 25). 

Mais, à l’époque moderne, l’homme a voulu se soustraire au regard créateur et rédempteur du Père (cf. Jn 4, 14), en se fondant sur lui-même et non sur le Pouvoir divin. C’est presque la même chose que dans les bâtiments en béton armé dépourvus de fenêtres, où c’est l’homme qui assure l’aération et la lumière ; et, semblablement, même dans un tel monde auto-construit, on puise dans les "ressources" de Dieu, qui sont transformées en produits qui sont les nôtres. Que dire, alors ? Il est nécessaire de rouvrir les fenêtres, de voir à nouveau l’immensité du monde, le ciel et la terre, et d’apprendre à utiliser tout cela comme il faut.

En effet, la valeur de la vie ne devient évidente que si Dieu existe. C’est pourquoi il serait beau que les incroyants veuillent vivre "comme si Dieu existait". Même s’ils n’ont pas la force de croire, ils devraient vivre sur la base de cette hypothèse ; dans le cas contraire, le monde ne fonctionne pas. Il y a beaucoup de problèmes qui doivent être résolus, mais ils ne le seront jamais complètement si l’on ne place pas Dieu au centre de tout, si Dieu ne devient pas de nouveau visible dans le monde et déterminant dans notre vie. Celui qui s’ouvre à Dieu ne s’éloigne pas du monde et des hommes, mais il trouve des frères : en Dieu nos murs de séparation tombent, nous sommes tous frères, nous faisons partie les uns des autres.

Mes amis, je voudrais conclure par cette phrase du concile Vatican II destinée aux penseurs et aux hommes de science : "Heureux ceux qui, possédant la vérité, continuent à la chercher pour la renouveler, pour l’approfondir, pour en faire don aux autres" (Message, 8 décembre 1965). C’est là l’esprit et la raison d’être du "Parvis des gentils". À vous qui êtes engagés de diverses manières dans cette initiative significative, j’exprime mon soutien et j’adresse mes encouragements les plus sincères. Que mon affection et ma bénédiction vous accompagnent aujourd’hui et à l’avenir.

BENEDICTUS PP XVI

Au Vatican, le 13 novembre 2012

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Le discours adressé à la curie vaticane le 21 décembre 2009 dans lequel Benoît XVI annonça sa décision d’"ouvrir un Parvis des gentils" :

> "La solennité du saint Noël..."

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Les deux articles de www.chiesa à propos de la rencontre d’ouverture du "Parvis des gentils", organisée à Paris les 24 et 25 mars 2010 :

> Le "Parvis" de Paris. Un bilan

> À Paris on a discuté de Dieu, mais, avant cela, de l'homme


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Également sur www.chiesa, à propos du cardinal président du conseil pontifical pour la culture :

> Journal du Vatican / La revanche du cardinal Ravasi

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Le site web officiel du "Parvis des gentils" :

> Parvis des gentils

Le site est en italien et en français ; il est compliqué à consulter, pauvre en documentation et d’une emphase inexplicable à propos d’éléments accessoires, en particulier "L'hymne du Parvis : Toi, l’Inconnu", écrit par le père Laurent Mazas, directeur exécutif de l'initiative vaticane, et mis en musique par le chanteur-auteur irlandais Paddy Kelly.

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Traduction française par Charles de Pechpeyrou.