08/05/2010

Devant le Suaire à Turin, témoignage

Samedi 1er mai. Pas de moment plus favorable pour vénérer le Suaire de Turin que les premières vêpres du dimanche. Pas de temps plus lumineux qu'un premier samedi du mois de mai honorant la Vierge Marie où se trouve concentrée toute la foi de l'Église jusqu'à la fin des temps, Marie qui, « plus que toute autre, a contemplé Dieu dans le visage humain de Jésus » [1].

L'homme du Suaire devant lequel défilent tant d'hommes et de femmes plus ou moins éveillés, plus ou moins recueillis [2], qui est-il ? Est-il vraiment ce Jésus de Nazareth, crucifié, mort et mis au tombeau cette veille de « grand Sabbat », de « jour de la Pâque », abandonné de ses amis ? Pourquoi fascine-t-il tant ? Où est-il actuellement, l'homme qu'a enveloppé ce linceul vide mais si plein d'une présence qui émeut [3] ? Est-il vivant comme il l'avait promis ? Dieu l'a relevé, nous affirment les Écritures. Entrons un peu dans son mystère.

Entrons dans le mystère

Avec la dernière tranche horaire possible de 19h45 où le soir descend et où le gros de la foule s'est enfin égaillé, l'heure est propice. Le dôme San Giovanni s'est vidé de ses derniers visiteurs, plus touristes bruyants de capharnaüm que pèlerins silencieux dans une enceinte sacrée.

Le parcours éprouvant proposé a déjà duré trois quarts d'heure : pas de musique, pas d'enseignement ni de prières. Seules de rares reproductions de descentes de Croix et de mises au tombeau célèbres ponctuent un cheminement aride. Une halte audiovisuelle sobre annonce l'imminence du but. Enfin on se tait. Il était temps. On lève alors les yeux vers l'impressionnante image inexpliquée de l’écran que dans quelques minutes chacun verra de ses yeux en vrai et pourra vénérer. L'œil est pour le moment guidé : à gauche, le corps de face, à droite le corps de dos. Puis zoom sur le visage, le thorax, les pieds, le dos... L'image est à scruter pour se révéler.

La voilà soudain : grand drap mortuaire sur lequel se laissent voir les traces d'un corps supplicié, d'une victime blessée à mort au cœur. Souffrance extrême d'un homme flagellé atrocement, d’un roi couronné d'un casque d'épines, d’un serviteur aux mains et aux pieds percés par des clous, au côté droit transpercé [4]. La relique parle, « miroir de l’Évangile, reflet de la souffrance et de l’impuissance humaine, image de l’Amour de Dieu, au-delà du péché de l’homme, image du silence de la mort et de Dieu, triomphe sur l’éphémère, la mort, l’impuissance et le désespoir » avait dit Jean-Paul II le 24 mai 1998.

 

« Ton silence hurle pour la vérité » affiche aujourd'hui la légende d'un grand panneau à l'extérieur du Dôme. Rien de plus juste. Le message se fait plus explicite en 2010 qu’en 2000, ose infléchir la réponse : l'homme du Suaire n’est-il pas Jésus, le Christ ressuscité laissant sa marque glorieuse de crucifié au monde du XXIe siècle traumatisé par tant de morts, signe non contraignant et silencieux pouvant renforcer la foi fragile des hommes de ce temps [5] ?

En contemplant l'état victimal de ce corps abandonné pour une part à la puissance de la mort et de Satan, en admirant le visage paisible de l'homme insigne, « Roi qui dort », que de questions !

Il est vraiment beau ce visage

Il est vraiment beau ce visage d'homme, comme celui d'un Fils bien-aimé si connu au point qu'on peut y voir « le saint visage du visage de Dieu », Santo volto Dei voltu [6]. L'état victimal, c'est cela qui frappe, l'offrande libre de ce corps nu offert aux regards qui fait entrer dans la Passion de Jésus mais aussi dans sa gloire, dans les secrets de son sacerdoce, prêtre et victime, qui a été éprouvé en tout excepté le péché. « Le sang de l'amour s'est imprimé » affiche un autre panneau dehors. Oui, le sang de l'Agneau qui porte l'iniquité du monde est rouge sur ce lin blanc, pour nous. Passio Christi, Passio hominis...

Passio Ecclesiae,
aurions-nous envie d'ajouter. L’Église sacrement vit ce samedi saint plus que jamais, passe par le sépulcre elle aussi.

Vivant de plein fouet cette Passion de l'Église, Benoît XVI en visite à Turin ce dimanche 2 mai, et à qui la ville a manifesté un accueil débordant de joie a insisté sur cet aspect lors de l'homélie de la grand messe Place San Carlo :

« Celui qui a été crucifié, qui a partagé notre souffrance, comme nous le rappelle également de manière éloquente le Saint-Suaire, est celui qui est ressuscité et il veut nous réunir tous dans son amour. Il s'agit d'une espérance merveilleuse, “forte” solide, car, comme le dit l'Apocalypse : “(Dieu) essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort n'existera plus ; et il n'y aura plus de pleurs, de cris, ni de tristesse ; car la première création aura disparu.” Le Saint-Suaire ne transmet-il peut-être pas le même message ? Dans celui-ci nous voyons, comme reflétées, nos souffrances dans les souffrances du Christ : Passio Christi. Passio hominis. »

La mort n'a pas le dernier mot, non ce n'est plus possible. Le pape ne vient-il pas de le dire avec la profession de foi en la résurrection, « la première chose absolument nouvelle, glorification céleste du Christ ». Le Suaire révèle le grand prêtre souverain qui a traversé les cieux, Jésus le fils de Dieu, compatissant. Quand nous le regardons, nous espérons bien son intervention en faveur des hommes, en faveur de nous. L'on revient alors prier au Dôme dans la tente de l'adoration.

À côté, une large place est ménagée aux confessionnaux ; des prêtres de toute nationalité reçoivent les pénitents que le suaire a touchés au plus près dans leur désir de Dieu, de Dieu qui donne un cœur nouveau. On regrette seulement de constater qu'il n'y a pas foule. Gâchis. Le mal et le péché n'existeraient donc plus ?

« Être l’expression crédible de la face du Christ »

Il y eut aussi la rencontre très réussie du pape avec les jeunes l’après-midi autour de l'héritage de la vie éternelle, des choses éternelles, thème peu facile à aborder aujourd’hui dans une société dont le mot d’ordre est « changement » avec son exercice exaltant de la liberté. Thème pourtant incontournable porté par le Suaire. Le pape tient à affirmer Place San Carlo toujours l'importance d'une vie reflet de Dieu, d'une vie fondée sur des choix définitifs dont il ne faut pas avoir peur – mariage, sacerdoce ou vie consacrée.

L'attente a été longue mais l'ambiance était à la liesse malgré la pluie et l'orage qui venait. Il y eut bien sûr les habituelles manifestations de musique et de chants festifs, avec la prestation jazzy de l’Antillais Georges Ellyot : un premier chant inspiré du psaume 8, « Qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui », puis un deuxième tout simple, « Marche avec lui sans te retourner ».

Les jeunes furent tout ouïe quand le Saint-Père parla.

« Le Saint-Suaire est d'une importance particulière pour vous, une invitation à donner à votre esprit le visage de Dieu, à être vous-mêmes, dans votre environnement avec vos pairs, l'expression crédible de la face du Christ. »

Le pape les exhorta à se mettre sous la protection de « Marie, vénérée dans [leurs] sanctuaires mariaux » et de « saint Jean Bosco, patron de la jeunesse » qui les aideront « à suivre le Christ sans jamais [les] lasser. » Convoquée de manière spéciale la devise du bienheureux Pier-Giorgio Frassati qui aimait répéter qu'il fallait « vivre et non vivoter ». Ce que le pape enjoignit les jeunes de faire avant d’entonner un Notre-Père, de les bénir et de prendre congé.

La journée s’achève sous les grondements de tonnerre et dans l’obscurité de nuages lourds comme l’image d’un dépit des forces contrariées du monde. Tant de lumière a lui pendant ces heures trop rapides où, avec le pape, grâce au pape, chacun voulait voir de manière plus ou moins avouée la gloire du Seigneur !

7 Mai 2010 | Hélène Bodenez

libertepolitique.com

Exposition jusqu'au 23 mai

Homélie de la messe pontificale
Regina Cæli
Méditation devant le suaire
Saint-Suaire : le site officiel

 



[1] Regina Caeli, Place San Carlo, 2 mai.
[2] Audience générale du mercredi 5 mai : « Dimanche dernier, au cours de ma visite pastorale à Turin, j'ai eu la joie de m'arrêter pour prier devant le Saint-Suaire, en m'unissant aux plus de deux millions de pèlerins qui ont pu le contempler au cours de l'Ostension solennelle de ces jours-ci. »
[3] Méditation par l’archevêque de Vienne dans la cathédrale de Turin, 13 avril, de la vérité de foi confessée dans le credo « il descendit aux enfers (descendit ad inferos) ». Pour la rédemption de l'homme il était nécessaire « que Jésus Christ “goûte” aussi à la mort, qu'il expérimente vraiment l'état de mort, comme nous le montre le Saint-Suaire de façon si bouleversante ». « Il n'est pas facile aujourd'hui de comprendre cet article de foi. La vérité de la foi vous est formulée à travers des concepts provenant d'un imaginaire qui nous est étranger. L'idée d'un “royaume de la mort”, d'un “monde inférieur” en dessous du monde dans lequel nous vivons, d'un “enfer” renfermant les âmes des morts paraît beaucoup trop éloigné de notre conscience rationnelle moderne ».
[4] Père Marie-Dominique Philippe, o.p., Le Secret du Père, Saint-Paul, 2000, p. 86. « C'est le crucifié qui ressuscite, et il demeure éternellement le Crucifié ; ses plaies demeurent dans la gloire comme des trophées. »
[5] « Chers frères et sœurs, à notre époque, en particulier après avoir traversé le siècle dernier, l'humanité est devenue particulièrement sensible au mystère du Samedi Saint. Dieu caché fait partie de la spiritualité de l'homme contemporain, de façon existentielle, presque inconsciente, comme un vide dans le cœur qui s'est élargi toujours plus. Vers la fin du XIXe siècle, Nietzsche écrivait : “Dieu est mort! Et c'est nous qui l'avons tué !” Cette célèbre expression est, si nous regardons bien, prise presque à la lettre par la tradition chrétienne, nous la répétons souvent dans la Via Crucis, peut-être sans nous rendre pleinement compte de ce que nous disons. Après les deux guerres mondiales, les lager et les goulag, Hiroshima et Nagasaki, notre époque est devenue dans une mesure toujours plus grande un Samedi Saint: l'obscurité de ce jour interpelle tous ceux qui s'interrogent sur la vie, et de façon particulière nous interpelle, nous croyants. Nous aussi nous avons affaire avec cette obscurité. »
[6] Devise retenue pour la rencontre avec les jeunes.