23.12.2009

La légende noire sur Pie XII expliquée

Communisme et fractures idéologiques expliquent la légende noire sur Pie XII

Entretien avec le directeur de L´Osservatore Romano

 

ROME, Mardi 23 juin 2009 (ZENIT.org) - La « légende noire » sur le pape Pie XII (Eugenio Pacelli), accusé de complicité avec le nazisme, a deux causes, selon le directeur de "L'Osservatore Romano" : la propagande communiste et les divisions récurrentes au sein de l'Eglise.

Giovanni Maria Vian les expose dans une interview accordée à ZENIT à l'occasion de la publication, sous sa direction, du livre intitulé « In difesa di Pio XII. Le ragioni della storia » (Pour défendre Pie XII. Les raisons de l'histoire), Venise, Marsilio, 2009, 168 pages, 13,00 euros).

 

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Le livre a été présenté le 10 juin par le cardinal secrétaire d'Etat, Tarcisio Bertone, le président de Marsilio Editori, Cesare De Michelis (Université de Padoue), et par les historiens Giorgio Israel (Université de Roma La Sapienza), Paolo Mieli (Université de Milan), par deux fois directeur du « Corriere della sera », et Roberto Pertici (Université de Bergame).

Le directeur du quotidien du Vatican, historien, n'hésite pas à reprendre l'expression « légende noire » , car le pape Pacelli qui, à sa mort en 1958, avait été unanimement encensé pour l'œuvre qu'il avait accomplie pendant la Seconde guerre mondiale, fut ensuite véritablement « diabolisé ». 

Comment une telle déformation de son image a-t-elle été possible, en quelques années, plus ou moins à partir de 1963 ? 


Propagande communiste 

Vian attribue cette campagne contre le pape en premier lieu à la propagande communiste qui s'est intensifiée à l'époque de la guerre froide.

Il fait remarquer que « la ligne adoptée dans les années de guerre par le pape et par le Saint-Siège, hostile aux totalitarismes mais traditionnellement neutre, se révéla en revanche, dans les faits, favorable à l'alliance contre Hitler, se caractérisant par un effort humanitaire sans précédent, qui a sauvé de très nombreuses vies humaines ». 

« Cette ligne fut de toute façon anti-communiste, ce qui explique que, déjà durant la guerre, le pape était pointé du doigt par la propagande communiste comme complice du nazisme et de ses atrocités ». 

L'historien considère que « même si Eugenio Pacelli a toujours été anti-communiste, il n'a jamais pensé que le nazisme pouvait être utile pour stopper le communisme, bien au contraire », et il en apporte la preuve en se fondant sur des faits historiques. 

Tout d'abord, « entre l'automne de 1939 et le printemps de 1940, dans les premiers mois de la guerre, le pape appuya la tentative de coup d'Etat contre le régime hitlérien fomenté par certains cercles militaires allemands en contact avec les Britanniques ». 

Ensuite, affirme G.M. Vian, après l'attaque de l'Allemagne contre l'Union soviétique au milieu de l'année 1941, Pie XII refusa dans un premier temps l'alignement du Saint-Siège sur la « croisade » contre le communisme, comme elle était présentée, et ensuite il a beaucoup fait pour tempérer l'opposition de nombreux catholiques américains à l'alliance des Etats-Unis avec l'Union soviétique stalinienne. 

La propagande soviétique, rappelle le spécialiste, a été efficacement reprise dans la pièce « Le Vicaire » ("Der Stellvertreter ") de Rolf Hochhuth, jouée pour la première fois à Berlin le 20 février 1963, et qui présentait le silence du pape comme de l'indifférence face à l'extermination des juifs. 

Déjà alors, constate G. M. Vian, on a considéré que ce drame relance nombre des accusations portées par Mikhail Markovich Scheinmann dans son livre Der Vatican im Zweiten Weltkrieg (« Le Vatican dans la seconde guerre mondiale »), d'abord publié en russe par l'Institut historique de l'Académie soviétique des sciences, organe de propagande de l'idéologie communiste. 

Et, nouvelle preuve de l'opposition de Pie XII au nazisme : le fait que les chefs du Troisième Reich aient considéré le pape comme un authentique ennemi, ainsi que l'attestent les documents des archives allemandes qui, non par hasard, avaient été fermées au public par l'Allemagne communiste et n'ont été que depuis peu rouvertes et étudiées, comme l'a souligné un article de Marco Ansaldo dans "la Repubblica" du 29 mars 2007

Le livre édité par G. M. Vian reprend successivement un texte du journaliste et historien Paolo Mieli, un écrit posthume de Saul Israël, biologiste, médecin et écrivain juif, des articles de Andrea Riccardi, historien et fondateur de la Communauté de Sant'Egidio, des archevêques Rino Fisichella, président de l'Académie pontificale pour la vie, et de Gianfranco Ravasi, président du Conseil pontifical pour la culture, du cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d'Etat au Vatican et, enfin, l'homélie et les deux discours de Benoît XVI prononcés en mémoire de son prédécesseur Pie XII. 


Division ecclésiale 

Bien des gens ont contribué à ce discrédit de Pie XII, y compris au sein de l'Eglise catholique, en raison de la division entre progressistes et conservateurs, qui s'accentua pendant et après le Concile Vatican II, annoncé en 1959 et clos en 1965, affirme le directeur de L'Osservatore Romano.

« Son successeur, Jean XXIII, Angelo Giuseppe Roncalli, fut très vite salué comme 'le bon pape' que, sans nuances, on opposait de plus en plus à son prédécesseur : en raison de son caractère et de son style radicalement différents, mais aussi de sa décision inattendue et retentissante de convoquer un concile ». 

Les critiques catholiques contre le pape Pacelli avaient été précédées, dès 1939, des questions et accusations du philosophe catholique français Emmanuel Mounier, reprochant au pape son « silence » à propos de l'agression italienne en Albanie. 

Pie XII fut, en outre, critiqué par des « cercles de Polonais en exil », qui lui reprochaient son silence face à l'occupation allemande. 

C'est ainsi que, lorsque la polarisation s'accrut dans l'Eglise à partir des années soixante, tous ceux qui s'opposaient aux conservateurs attaquaient Pie XII, considéré comme un symbole de ces derniers, alimentant ou utilisant des arguments repris de la « légende noire ». 


Justice historique

Le directeur de « L'Osservatore Romano » souligne que ce livre n'est pas né de l'intention de prendre la défense a priori du pape, « car Pie XII n'a que faire d'apologistes qui n'aident pas à clarifier la question historique ». 

En ce qui concerne les silences de Pie XII, non seulement sur la persécution des juifs (dénoncée sans bruit mais sans équivoque dans son message de Noël en 1942 et dans son allocution aux cardinaux du 2 juin 1943), mais aussi face aux autres crimes des nazis, l'historien souligne que cette ligne de conduite visait à ne pas aggraver la situation des victimes, tandis que le souverain Pontife se mobilisait pour les aider sur le terrain. 

« Pacelli lui-même s'interrogea à plusieurs reprises sur son attitude. Ce fut donc un choix conscient et difficile que de chercher à sauver le plus grand nombre possible de vies humaines au lieu de dénoncer continuellement le mal avec le risque réel de provoquer des horreurs encore plus grandes », explique G. M. Vian. 

Dans son livre, Paolo Mieli, d'origine juive, affirme dans ce sens : « Prendre pour argent comptant les accusations contre Pacelli, c'est comme traîner sur le banc des coupables présumés, avec les mêmes chefs d'accusation, Roosevelt et Churchill, en les accusant de ne pas avoir parlé plus clairement des persécutions antisémites ». 

Rappelant que des membres de sa famille sont morts dans l'Holocauste, Paolo Mieli a déclaré textuellement : « Je refuse d'imputer la mort des miens à une personne qui n'en est pas responsable ». 

Le livre publie aussi un texte inédit de Saul Israel écrit en 1944 lorsque, avec d'autres juifs, il avait trouvé refuge dans le couvent de San Antonio, via Merulana, à Rome. 

Son fils, Giorgio Israel, qui a participé à la présentation du livre, a ajouté : « Ce ne fut pas tel ou tel couvent ou le geste de compassion de quelques-uns, et personne ne peut penser que toute cette solidarité dont témoignèrent les églises et les couvents, ait pu avoir lieu à l'insu du pape, voire sans son consentement. La légende de Pie XII est la plus absurde de toutes celles qui circulent ». 


Au-delà de la légende noire

G. M. Vian explique ensuite que le livre édité sous sa responsabilité n'a pas l'intention de se focaliser sur la légende noire, mais que, « un demi siècle après la mort de Pie XII (9 octobre 1958) et soixante ans après son élection (2 mars 1939), un nouveau consensus historiographique semble se dessiner sur l'importance historique de la figure et du pontificat de Eugenio Pacelli ». 

L'objectif du livre est surtout de contribuer à restituer à l'histoire et à la mémoire des catholiques un pape et un pontificat d'une importance capitale sous maints aspects qui, dans l'opinion publique, sont encore éclipsés par la polémique suscitée par la « légende noire ».

Propos recueillis par Jesús Colina

Traduit de l'italien par Elisabeth de Lavigne

08.12.2009

'Dieu est là'. Voici comment l'Eglise d'Italie se prépare à Noël

"Dieu est là". Voici comment l'Eglise d'Italie se prépare à Noël

En organisant une réunion internationale de philosophes, de savants et d'artistes, avec l'objectif de replacer Dieu au centre d'une culture qui le nie. Tandis que Benoît XVI enseigne que Dieu se révèle non aux savants mais aux "tout-petits"

par Sandro Magister




ROME, le 7 décembre 2009 – Au milieu de ce temps de l’Avent, un événement international a lieu à Rome. Il est centré justement sur ce Dieu "qui est venu, qui vient et qui viendra".

L'événement est organisé par la conférence des évêques d’Italie, plus précisément par le comité pour le projet culturel présidé par le cardinal Camillo Ruini.

Intitulé "Dieu aujourd’hui. Avec lui ou sans lui, cela change tout", il est étroitement lié à ce que Benoît XVI, dans sa mémorable lettre du 10 mars 2009 aux évêques, a indiqué comme "la priorité au-dessus de toutes les autres : rendre Dieu présent dans ce monde et ouvrir aux hommes l'accès à Dieu".

Concrètement, du 10 au 12 décembre, évêques et philosophes, théologiens et savants, artistes et musiciens, poètes et lettrés, hommes et femmes d’orientations mais aussi de croyances différentes, proches ou éloignés de Dieu, se rencontreront devant un vaste public. Mais ils parleront tous de Lui, le Dieu de la Bible, le Dieu trinitaire, le Dieu chrétien, celui qui a le visage humain de Jésus. Ce Dieu qui est exilé de la culture postmoderne, refusé par la science, et qui est pourtant de plus en plus présent dans la réalité que vivent tant d’hommes et de femmes de notre temps.

Parmi les orateurs, des noms connus : le cardinal Ruini, bien sûr, créateur de l’événement, Robert Spaemann, le philosophe allemand qui a justement consacré à la question de Dieu ses essais les plus pénétrants, puis Roger Scruton, Emanuele Severino, Rémi Brague, Aldo Schiavone, Robert Schneider, Antonio Paolucci, Denis Alexander, Giuliano Ferrara, Martin Nowak, Giorgio Israel, Peter van Inwagen, et bien d’autres encore.

Ils parleront de Dieu sous divers angles. "Dieu dans la musique" et "Dieu et la violence", "Création et évolution" et "Dieu au cinéma et à la télévision", "Dieu et les sciences" et "Dieu dans la beauté".

Ce sera aussi un dialogue sans frontières géographiques. "La question de Dieu n’est pas exclusivement occidentale" a déclaré le cardinal Ruini quand il a présenté l'événement à la presse, vendredi 4 décembre au Palais du Capitole. "Le langage scientifique est de plus en plus universel ; il universalise donc aussi sa négation de Dieu. C’est pourquoi l'Occident a une dette envers le monde entier : il doit non pas supprimer les raisons de la foi en Dieu mais se les rendre plus claires. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourra dialoguer aussi avec les autres cultures, surtout celles de l'Asie, et ne pas se replier sur soi".

En somme, le pari de l'événement sur "Dieu aujourd’hui", c’est de redonner vie à une rencontre positive entre la foi et la culture d’aujourd’hui, en une sorte d’Aréopage moderne, en recréant l'aventure que Raphaël peignit si merveilleusement à fresque, il y a 500 ans, dans son "Ecole d’Athènes" (photo ci-dessus : détail).

Ses maîtres philosophes vont, chacun à sa façon et par des chemins parfois tortueux, vers ce qu’ils voient sur le mur d’en face : le mystère de l'hostie sacrée, l’Eglise terrestre et céleste, la magnificence de Dieu.

 

***

 

Le programme de l'événement est disponible sur la page web qui lui est consacrée, avec la présentation des orateurs et, au fur et à mesure, le compte-rendu et les textes :

> "Dieu aujourd’hui. Avec lui ou sans lui, cela change tout ", Rome, 10-12 décembre 2009

L’ensemble bénéficiera d’une couverture médiatique par le journal et la chaîne de télévision appartenant à la conférence des évêques d’Italie :

> Avvenire

> TV 2000

Benoît XVI est bien sûr informé de cet événement organisé par l’Eglise italienne et qui aura lieu à quelques pas des palais du Vatican. Il n’y prendra pas la parole. Mais l’harmonie entre cet événement et le magistère de ce pape est si forte qu’elle se manifeste toute seule, y compris sous les formes et aux moments les plus inattendus.

Un exemple très fort de cette harmonie est l'homélie improvisée par Benoît XVI, mardi 1er décembre de bon matin, à la messe qu’il a célébrée avec les membres de la commission théologique internationale, à la Chapelle Pauline.

Le pape a commencé son homélie en commentant l’Evangile du jour, précisément le passage où Jésus rend grâce au Père céleste "parce que tu as caché ces choses aux sages et aux savants et que tu les as révélées aux tout-petits".

Ce mystère de Dieu ignoré et repoussé par la culture dominante et au contraire vivant dans le cœur et l’esprit des "tout-petits" – prêché par le pape Benoît dans cette passionnante homélie – c’est celui qui sera au cœur de l'événement romain de ces jours prochains.



Le mystère révélé aux tout-petits

par Benoît XVI

Rome, Palais Apostolique du Vatican, Chapelle Pauline, le 1er décembre 2009



Chers frères et sœurs, les paroles du Seigneur que nous venons d’entendre dans le passage de l’évangile (Luc 10, 21-24) sont pour nous, théologiens, un défi ou peut-être, pour mieux dire, une invitation à faire un examen de conscience : qu’est-ce que la théologie ? Nous, théologiens, que sommes-nous ? Comment bien faire de la théologie ? Nous avons entendu le Seigneur louer le Père d’avoir caché le grand mystère du Fils, le mystère trinitaire, le mystère christologique, aux sages, aux savants - ils ne l’ont pas connu - mais de l’avoir révélé aux tout-petits, aux "nèpioï", à ceux qui ne sont pas savants, qui n’ont pas une grande culture. C’est à eux qu’a été révélé ce grand mystère.

Par ces paroles, le Seigneur décrit simplement un fait de sa vie ; un fait qui commence dès l’époque de sa naissance, quand les Mages de l’Orient demandent aux gens compétents, aux scribes, aux exégètes, quel est le lieu de la naissance du Sauveur, du Roi d’Israël. Les scribes le savent parce que ce sont de grands spécialistes ; ils peuvent dire tout de suite où naît le Messie : à Bethléem ! Mais ils ne se sentent pas invités à y aller : pour eux cela reste une connaissance académique, qui ne touche pas leur vie ; ils restent en dehors. Ils peuvent donner des informations, mais l’information ne devient pas formation de leur vie.

Puis, pendant toute la vie publique du Seigneur, on trouve la même chose. Il est impossible, pour les savants, de comprendre que cet homme qui n’est pas savant, qui est un galiléen, puisse être vraiment le Fils de Dieu. Il reste inacceptable, pour eux, que Dieu, le grand, l’unique, le Dieu du ciel et de la terre, puisse être présent en cet homme. Ils savent tout, ils connaissent aussi Isaïe 53, toutes les grandes prophéties, mais le mystère reste caché. Au contraire il est révélé aux petits, depuis la Vierge Marie jusqu’aux pêcheurs du lac de Galilée. Ils savent, comme le capitaine romain sous la croix sait : celui-ci est le Fils de Dieu.

Les faits essentiels de la vie de Jésus n’appartiennent pas qu’au passé : ils sont présents, de différentes manières, à toutes les générations. Et ainsi, même à notre époque, au cours des 200 dernières années, on observe la même chose. Il y a de grands savants, de grands spécialistes, de grands théologiens, des maîtres de la foi, qui nous ont enseigné beaucoup de choses. Ils ont pénétré dans les détails de la Sainte Ecriture, de l’histoire du salut, mais ils n’ont pas pu voir le mystère lui-même, le vrai noyau, à savoir que Jésus était réellement Fils de Dieu, que le Dieu trinitaire entre dans notre histoire, à un moment historique déterminé, dans un homme comme nous. L’essentiel est resté caché ! On pourrait facilement citer de grands noms de l’histoire de la théologie de ces 200 dernières années, dont nous avons beaucoup appris, mais pour qui le mystère n’a pas été ouvert aux yeux du cœur.

Au contraire, il y a aussi, à notre époque, des petits qui ont connu ce mystère. Pensons à sainte Bernadette Soubirous ; à sainte Thérèse de Lisieux, avec sa nouvelle lecture de la Bible, "non scientifique" mais qui va jusqu’au cœur de la Sainte Ecriture ; et aussi aux saints et bienheureux de notre de notre temps : sainte Joséphine Bakhita, la bienheureuse Teresa de Calcutta, saint Damien de Veuster. On pourrait en citer tant !

Mais de tout cela naît la question : pourquoi est-ce ainsi ? Le christianisme est-il la religion des sots, des gens sans culture, non formés ? La foi s'éteint-elle là où la raison se réveille ? Comment cela s’explique-t-il ?

Peut-être faut-il regarder encore une fois l’histoire. Ce que Jésus a dit, ce que l’on peut observer dans tous les siècles, reste vrai. Mais il y a une "espèce" de petits qui sont également savants. Au pied de la croix se tient la Vierge Marie, humble servante de Dieu et grande dame éclairée par Dieu. Et aussi Jean, pêcheur du lac de Galilée ; mais c’est ce Jean qui sera appelé à juste titre «le théologien» par l’Eglise, parce qu’il a vraiment su voir et annoncer le mystère de Dieu : avec l’œil de l’aigle il est entré dans l’inaccessible lumière du mystère divin.

Même après sa résurrection, le Seigneur touche, sur le chemin de Damas, le cœur de Saül, un de ces savants qui ne voient pas. Celui-ci, dans la première lettre à Timothée, dit qu’il était «ignorant» à cette époque, malgré sa science. Mais le Ressuscité le touche : il perd la vue et, en même temps, il devient vraiment voyant, il commence à voir. Le grand savant devient un tout-petit et c’est justement pour cela qu’il voit la sottise de Dieu qui est sagesse, une sagesse plus grande que toutes les sagesses humaines.

On pourrait continuer à lire toute l’histoire de cette façon. Encore une seule observation. Ces savants et ces sages, "sophoï" et "synètoï", apparaissent dans la première lecture sous un autre aspect (cf. Isaïe 11, 1-10). Ici "sophia" et "synèsis" sont des dons de l’Esprit-Saint qui reposent sur le Messie, sur le Christ. Qu’est-ce que cela signifie ? On comprend qu’il y a un double usage de la raison et une double manière d’être sages ou petits.

Il y a une façon d’utiliser la raison qui est autonome et se place au-dessus de Dieu, dans toute la gamme des sciences, à commencer par les sciences naturelles, où une méthode adaptée à la recherche de la matière est généralisée : Dieu n’entre pas dans cette méthode, donc Dieu n’existe pas. Il en est ainsi, enfin, même en théologie : on pêche dans les eaux de la Sainte Ecriture avec un filet qui ne permet de prendre que des poissons d’une certaine taille ; ce qui est au-delà de cette taille n’entre pas dans le filet et ne peut donc pas exister. Le grand mystère de Jésus, du Fils fait homme, est ainsi réduit à un Jésus historique : une figure tragique, un fantôme sans chair ni os, un homme qui est resté dans le sépulcre, s’est corrompu et est vraiment un mort. Cette méthode parvient à "capter" certains poissons mais exclut le grand mystère, parce que l’homme se fait lui-même mesure : il a cet orgueil, qui est en même temps une grande sottise parce qu’il absolutise des méthodes qui ne sont pas adaptées aux grandes réalités ; il entre dans cet esprit académique que nous avons vu chez les scribes qui répondent aux Rois mages : cela ne me concerne pas; je reste enfermé dans ma vie, qui n’en est pas changée. C’est la spécialisation qui voit les détails, mais perd de vue l’ensemble.

Et puis il y a l’autre façon d’utiliser la raison, d’être savant : celle de l’homme qui reconnaît qui il est ; il reconnaît sa propre taille et la grandeur de Dieu, en s’ouvrant humblement à la nouveauté de l’action de Dieu. Ainsi, justement parce qu’il accepte sa petitesse, qu’il se fait aussi petit qu’il l’est réellement, il arrive à la vérité. De cette façon, la raison aussi peut exprimer toutes ses possibilités, elle ne s’éteint pas, mais elle s’élargit et devient plus grande. Il s’agit d’une autre "sophia", d’une autre "synèsis", qui n’exclut pas du mystère mais qui est vraiment communion avec le Seigneur en qui résident le savoir, la sagesse, et leur vérité.

Maintenant, nous voulons prier pour que le Seigneur nous donne la vraie humilité. Qu’il nous donne la grâce d’être tout-petits pour pouvoir être vraiment sages ; qu’il nous éclaire, nous fasse voir son mystère de la joie du Saint-Esprit, nous aide à être de vrais théologiens, capables d’annoncer son mystère parce qu’ils sont touchés au fond de leur cœur, au fond de leur vie. Amen.


LES LECTURES COMMENTÉES PAR LE PAPE


Du livre du prophète Isaïe (11, 1-10)

Un rameau sortira du tronc de Jessé
et de ses racines croîtra un rejeton.
Sur lui reposera l'Esprit de Yahweh,
esprit de sagesse et d'intelligence,
esprit de conseil et de force,
esprit de connaissance et de crainte de Yahweh ;
il mettra ses délices dans la crainte de Yahweh.
Il ne jugera point sur ce qui paraîtra à ses yeux
et il ne prononcera point sur ce qui frappera ses oreilles.
Il jugera les petits avec justice,
et prononcera selon le droit pour les humbles de la terre.
Il frappera la terre de la verge de sa bouche
et par le souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant.
La justice ceindra ses flancs
et la fidélité sera la ceinture de ses reins.
Le loup habitera avec l'agneau,
la panthère reposera avec le chevreau ;
le veau, le lion et le bœuf gras vivront ensemble
et un jeune enfant les conduira.
La vache et l'ourse iront au même pâturage,
leurs petits auront un même gîte ;
et le lion mangera du fourrage comme le bœuf.
Le nourrisson s'ébattra sur le trou de la vipère
et dans le repaire du basilic l'enfant à peine sevré mettra sa main.
On ne fera point de mal et on ne détruira plus
sur toute ma montagne sainte ;
car le pays sera rempli de la connaissance de Yahweh,
comme le fond des mers par les eaux qui le couvrent.
Et il arrivera en ce jour-là :
a racine de Jessé, élevée comme un étendard pour les peuples,
sera recherchée par les nations,
et son séjour sera glorieux.


De l’Evangile selon Luc (10, 21-24)

Au même moment, il tressaillit de joie par l'Esprit-Saint et il dit : "Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux savants et les as révélées aux tout-petits. Oui, Père, car tel fut ton bon plaisir. Toutes choses m'ont été remises par mon Père ; et personne ne sait ce qu'est le Fils, si ce n'est le Père, ni ce qu'est le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils aura bien voulu le révéler".

Et se tournant vers les disciples, il leur dit en particulier : "Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Car, je vous le dis, beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l'ont pas entendu".

 

 


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.