08.10.2009

La hache de l'évêque frappe Obama. Et la curie au Vatican

La hache de l'évêque frappe Obama. Et la curie au Vatican

Dans un article-choc publié à Rome, l'évêque de Denver, Charles J. Chaput, critique le président américain et les hommes d'Eglise qui l'encensent, en particulier le cardinal de curie Cottier. Mais la secrétairerie d'état du Vatican est aussi en discussion


par Sandro Magister




ROME, le 8 octobre 2009 – "Je défendrai toujours avec force le droit des évêques de me critiquer", avait assuré Barack Obama la veille de sa rencontre du 10 juillet avec Benoît XVI.

Certes. Quelque 80 évêques catholiques des Etats-Unis sont ouvertement en désaccord avec lui sur des sujets cruciaux, au premier rang desquels la défense de la vie. Parmi eux, le cardinal Francis George, président de la conférence des évêques et archevêque de Chicago, la ville d’Obama.

Il y a aussi l’évêque de Denver, Charles J. Chaput, 65 ans, indien, franciscain de l'ordre des capucins, auteur, il y a un an, d’un livre au titre révélateur : "Render unto Caesar. Serving the Nation by Living Our Catholic Beliefs in Political Life". Il est juste de rendre à César ce qui lui revient. Mais on sert son pays en vivant sa foi catholique dans la vie politique.

Chaput est mécontent qu’à Rome, le Vatican mette une sourdine aux critiques de l’Eglise des Etats-Unis contre Obama. Il n’a pas aimé, en particulier, les louanges immodérées adressées au président américain en juillet – au moment de la rencontre d’Obama avec le pape – par un vénérable cardinal de curie, le Suisse Georges Cottier, pro-théologien de la maison pontificale, dans un article paru dans la revue "30 Jours".

"30 Jours" est une revue de géopolitique ecclésiastique très lue à la curie et dirigée par le plus "curial" des hommes politiques italiens à longue carrière, le sénateur à vie Giulio Andreotti. Rédigée en six langues, elle touche tous les diocèses du monde et reflète fidèlement les politiques réalistes de la diplomatie vaticane.

Ayant lu l'article enthousiaste du cardinal Cottier – enthousiaste surtout en ce qui concerne le discours d’Obama à l'université catholique Notre Dame – et avant cela un précédent éditorial de "L'Osservatore Romano", très élogieux aussi, sur les 100 premiers jours du président américain, y compris "en faveur de la maternité", Chaput a estimé qu’il était de son devoir d’y répondre.

Il a pris sa plume et répondu point par point. A Obama, au cardinal Cottier, à la secrétairerie d’état du Vatican. Pas dans un journal américain, mais dans un journal imprimé à Rome, pour que le Vatican voie son article.

Sa réponse est parue le 6 octobre dans "il Foglio", le quotidien d'opinion dirigée par Giuliano Ferrara, qui n’est pas catholique mais très attentif au rôle public des religions et de sympathies nettement "ratzingériennes".

L'article de l’évêque de Denver occupait toute la troisième page, sous le titre: "La hache de guerre de l’évêque indien – Charles J. Chaput contre Notre Dame et contre l'illustre cardinal séduit par le pro-avortement Obama".

Le texte est reproduit ci-dessus avec son titre original.

Ce même 6 octobre, "il Foglio" publiait, en première page, une interview du cardinal George, qui était à Rome pour présenter son nouveau livre : "The Difference God Makes - A Catholic Vision of Faith, Communion, and Culture [La différence que fait Dieu - Une vision catholique de la foi, de la communion et de la culture]".

Dans cette interview, le cardinal déclarait notamment :


"Aujourd’hui, notre problème majeur en tant qu’Eglise est de faire savoir à la société qu’il existe une hiérarchie de valeurs. Prenons la question de l'avortement et de la vie en général. La voix de l’Eglise est écoutée aux Etats-Unis mais elle y est également très combattue. Et les critiques contre l’Eglise ont un motif : notre société considère que l'individualisme et la liberté de choix sont la valeur la plus importante à protéger. Aujourd’hui le libre arbitre vaut plus que la vie."


Et aussi :


"La morale de l’Eglise sur certains sujets n’a jamais changé. L'Osservatore Romano – c’est vrai – peut avoir écrit dix lignes favorables à Obama, un cardinal peut avoir parlé avec enthousiasme de l'actuelle administration américaine, mais, au-delà des trouvailles journalistiques, un point reste clair : l’Eglise ne peut se trahir elle-même".



La politique, la morale et un président. Une vision américaine

par Charles J. Chaput



Une grande force de l’Eglise réside dans sa vision globale. A cet égard, le récent essai du cardinal Georges Cottier sur le président Barack Obama ("La politique, la morale et le péché originel", publié dans "30 Jours" n° 5, 2009) a apporté une contribution précieuse au débat catholique sur le nouveau président américain. Notre foi nous unit à travers les frontières. Ce qui se passe dans un pays peut avoir un impact dans beaucoup d’autres. L’opinion du monde sur les leaders américains n’est pas seulement appropriée, elle est bienvenue.

Mais le monde ne vit et ne vote pas aux Etats-Unis. Les Américains, si. Dans chaque pays, ce sont les évêques locaux qui connaissent le mieux les réalités pastorales, parce qu’ils dirigent les fidèles. Donc, à propos des dirigeants américains, les réflexions d’un évêque américain peuvent sûrement avoir un intérêt. Elles peuvent approfondir le jugement positif du cardinal en offrant une perspective différente.

Je précise que je ne parle ici qu’à titre personnel, pas au nom des évêques des Etats-Unis en tant que corps constitué, ni au nom de tout autre évêque. Je n’entends pas non plus me référer au discours du président Obama sur le monde musulman, que le cardinal Cottier mentionne dans son essai. Il faudrait pour cela un autre article.

Je vais me concentrer sur le discours du président à l’Université Notre Dame lors de la cérémonie de remise des diplômes et sur les remarques du cardinal Cottier à propos de la pensée du président. Cela pour deux raisons.

La première : des gens de mon diocèse font partie - en tant qu’étudiants, diplômés ou parents - de la communauté nationale de Notre Dame. Tout évêque s’intéresse à la foi des personnes confiées à ses soins et Notre Dame n’a jamais été une simple université catholique locale. C’est une icône de l’expérience catholique américaine.

La seconde : lorsque l’évêque du diocèse où se trouve Notre Dame - publiquement soutenu par environ 80 autres évêques et 300 000 laïcs de tout le pays - désapprouve avec vigueur la présence d’un orateur, quel qu’il soit, les gens raisonnables doivent en conclure que cet orateur, ou au moins sa participation à l’événement litigieux, pose un vrai problème. Ces gens raisonnables peuvent aussi décider de s’en remettre au jugement des pasteurs catholiques les plus proches de l’affaire.

Malheureusement, et involontairement, le texte du cardinal Cottier sous-évalue la gravité de ce qui est arrivé à Notre Dame. Il surévalue aussi l’accord de la pensée d’Obama avec la doctrine catholique.

Il faut rappeler ici plusieurs points importants.

Premièrement, l’opposition à l’intervention du président Obama à l’Université Notre Dame n’a rien à voir avec la question de savoir s’il est bon ou mauvais. C’est évidemment un homme très doué. Il a de bons instincts moraux et politiques et son dévouement à sa famille est admirable. Ce sont des choses qui comptent. Mais hélas il en est d’autres qui comptent aussi : sa position sur des sujets de bioéthique essentiels, entre autres l’avortement, diffère nettement de la position catholique. C’est bien pour cela qu’il bénéficie depuis des années de l’appui de grandes organisations qui défendent le “droit à l’avortement”. On parle beaucoup, dans certains cercles religieux, de la sympathie du président pour la doctrine sociale catholique. Mais la défense du fœtus est une exigence de justice sociale. Il n’y a pas de “justice sociale” si les plus jeunes et les plus faibles d’entre nous peuvent être légalement tués. De bons programmes en faveur des pauvres sont sûrement essentiels, mais ils ne peuvent pas constituer une justification de cette violation fondamentale des droits de l’homme.

Deuxièmement, à un autre moment et dans d’autres circonstances, le conflit de Notre Dame aurait pu se dissiper facilement si l’université avait simplement demandé au président de faire une conférence ou un discours. Mais, alors que les évêques américains avaient déjà exprimé leur vive préoccupation face aux politiques pro-avortement de la nouvelle administration, l’Université Notre Dame a fait de la présence du président le clou de la cérémonie de remise des diplômes et lui a en outre remis un diplôme de docteur honoris causa en droit – malgré ses positions très inquiétantes à propos de la loi sur l’avortement et d’autres questions sociales liées à celle-là.

La vraie raison de la préoccupation des catholiques quant à l’intervention d’Obama à Notre Dame se trouve dans ses votes et discours ouvertement négatifs sur l’avortement et autres questions controversées. Par ses initiatives, l’Université Notre Dame a négligé et violé les directives formulées par les évêques américains dans “Catholics in Political Life”. Dans ce texte de 2004, les évêques invitaient les organismes catholiques à ne pas attribuer d’honneurs à des fonctionnaires gouvernementaux en désaccord ouvert avec la doctrine de l’Eglise sur des sujets graves.

Le vif débat qui, au printemps dernier, a divisé les milieux catholiques américains à propos de la distinction attribuée à Barack Obama par l’Université Notre Dame ne portait donc pas sur la politique partisane, mais sur des questions graves de foi catholique, d’identité et de témoignage religieux, ce que le cardinal Cottier, écrivant hors du contexte américain, peut avoir mal perçu.

Troisièmement, le cardinal note à juste titre des points de contact entre la recherche d’un “terrain politique commun” souvent affirmée par Obama et l’aspiration catholique au “bien commun”. Ces deux objectifs (la recherche d’un terrain politique commun et celle du bien commun) peuvent souvent coïncider. Mais ils ne sont pas identiques et peuvent diverger fortement dans la pratique. Ce que l’on appelle les politiques de “terrain commun” en matière d’avortement peut en réalité attaquer le bien commun parce qu’elles impliquent une fausse unité : elles établissent une plate-forme d’accord public trop étroite et trop faible pour supporter le poids d’un véritable consensus moral. Le bien commun ne peut jamais être favorisé par l’acceptation du meurtre des faibles, à commencer par les enfants encore à naître.

Quatrièmement, le cardinal Cottier rappelle avec raison à ses lecteurs le respect mutuel et l’esprit de coopération qu’exige la citoyenneté dans une démocratie pluraliste. Mais le pluralisme n’est jamais une fin en soi ni une excuse de l’inaction. Comme Obama lui-même l’a dit dans son discours à l’Université Notre Dame, la santé de la démocratie dépend de gens de convictions qui se battent fermement sur le terrain public pour ce en quoi ils croient : de façon pacifique et légale, mais avec vigueur et sans s’excuser.

Malheureusement, le président a ajouté une remarque curieuse : “La grande ironie de la foi est qu’elle admet nécessairement le doute… Ce doute ne doit pas nous éloigner de notre foi, mais il doit nous rendre humbles”. Bien sûr, c’est très vrai en un certain sens : de ce côté de l’éternité, le doute fait partie de la condition humaine. Mais le doute est absence de quelque chose ; ce n’est pas une valeur positive. S’il empêche les croyants d’agir sur la base des exigences de leur foi, il devient une faiblesse fatale.

L’habitude du doute s’adapte trop commodément à une sorte de “scepticisme baptisé” : un christianisme qui n’est guère plus qu’une vague loyauté tribale et un vocabulaire spirituel commode. Trop souvent, dans l’histoire américaine récente, le pluralisme et le doute sont devenus un alibi pour la léthargie politique et morale des catholiques. Peut-être l’Europe est-elle différente. Mais il me semble que l’actuel moment de l’Histoire (il réunit les catholiques américains et européens) ne ressemble pas du tout aux circonstances sociales que durent affronter les anciens législateurs chrétiens cités par le cardinal. Ces hommes avaient la foi, mais aussi le zèle nécessaire (tempéré par la patience et l’intelligence) pour incarner dans la culture le contenu moral de leur foi. Autrement dit, ils ont construit une civilisation modelée par la foi chrétienne. Ce qui arrive aujourd’hui est tout à fait différent.

Le texte du cardinal Cottier témoigne de la générosité de son esprit. J’ai notamment été frappé par le bien qu’il pense de l’“humble réalisme” du président Obama. J’espère qu’il a raison. Les catholiques américains veulent qu’il ait raison. L’humilité et le réalisme sont le terrain où une politique de bon sens, modeste, à l’échelle humaine, et morale peut se développer. Reste à savoir si le président Obama sera capable de diriger le pays de cette façon. Nous avons le devoir de prier pour lui, afin qu’il puisse le faire et qu’il le fasse.


Le quotidien romain qui a publié l'article de l’évêque Charles J. Chaput :

> Il Foglio

Et le reportage de www.chiesa avec l'article pro-Obama du cardinal Georges Cottier, publié par la revue internationale "30 Jours", auquel Chaput a répondu :

> Bienvenue à Obama. Le Vatican lui joue un prélude de fête (5.7.2009)


A propos du dernier livre de l’évêque Chaput, "Render unto Caesar" :

> Comment faire de la politique quand on est catholique. L'aide-mémoire de Denver (13.8.2008)



D’autres reportages de www.chiesa à propos des hauts et des bas dans les relations entre Obama et l’Eglise catholique :

> Obama diplômé à Notre Dame. Mais les évêques lui font repasser l'examen (26.5.2009)

> Ange ou démon? Au Vatican, Obama est l'un et l'autre (8.5.2009)


A propos des frictions entre la secrétairerie d’état du Vatican et les conférences des évêques des Etats-Unis, d'Italie et d’autres pays :

> L'Eglise, Obama et Berlusconi. La confusion au pouvoir (31.8.2009)


Autre texte relatif aux divergences entre la secrétairerie d’état du Vatican et les épiscopats nationaux, une analyse de Sandro Magister dans le quotidien "il Foglio" du 29 septembre 2009 :

> Il j'accuse di Magister. Perché la Realpolitik di Bertone non è in sintonia col papa



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

20.08.2009

Reportage en Judée et en Samarie: la Hilltop Youth

Les jeunes des collines. Reportage en Judée et en Samarie

Voyage chez les colons israéliens de la dernière génération. Anarchistes et visionnaires, ils bravent les interdits gouvernementaux et l'hostilité non seulement arabe mais internationale. "Nous sommes le peuple de la Bible. Ici, nous sommes revenus chez nous". Une grande enquête sur le terrain


par Sandro Magister




ROME, le 20 août 2009 – Ce sont les enfants et les petits-enfants des premiers colons envoyés par les gouvernements israéliens pour "faire fleurir le désert" dans les territoires disputés après la guerre des Six Jours de 1967. Ils ont la Bible à la main et le fusil à l’épaule, beaucoup d’enfants, une vie de sacrifices, un esprit nationaliste et religieux.

Ils sont environ 300 000. Dans un discours au Caire, le président américain Barack Obama a dit qu’ils étaient le principal obstacle à la paix entre "deux peuples et deux états" qui est aussi l'objectif de la politique vaticane.

En ce qui concerne les trois quarts d’entre eux, l'obstacle ne paraît pas insurmontable. Ils vivent à proximité de la Ligne Verte qui date du vieil armistice entre Israël et la Jordanie, à l’est de Jérusalem et dans les grandes implantations d’Ariel, Gush Etzion, Ma'aleh Adumim, Givat Zeev, Latrun, qui ne représentent pas plus de 5% des territoires disputés, négociables.

Mais il y a les autres, 50 000 personnes qui vivent dans de petites ou très petites implantations de quelques centaines ou dizaines d’habitants, ou dans les outposts, les avant-postes.

Les avant-postes, situés dans les endroits les plus inaccessibles et les plus perdus, sont la nouvelle forme des implantations. Il y en a maintenant une centaine. Ils se sont multipliés ces dernières années, avec la Hilltop Youth, la "jeunesse des collines", nouvelle générations de colons, et ils sont tous illégaux. Les jeunes les construisent, l’armée israélienne les détruit. Mais il en ressurgit sans cesse de nouveaux.

Qui sont ces jeunes des collines ? Comment vivent-ils ? Quelle vision biblique les anime ? Pourquoi s’aventurent-ils là ? Accepteront-ils de s’en aller ?

Le reportage qui suit répond à ces questions. Il est de Giulio Meotti, dont les lecteurs de www.chiesa ont pu lire une enquête-choc - traduite en plusieurs langues, elle a fait le tour du monde - sur la Rotterdam musulmane.

L'article est paru le 8 août 2009 dans le quotidien "il Foglio", avec une suite dans le même journal le 13 août. En septembre, Meotti publiera un livre-enquête sur Israël.




"Notre devoir, c’est de construire des petits paradis"

par Giulio Meotti



"Nous sommes revenus à la maison", proclame le panneau à l’entrée de Givat Assaf, un avant-poste israélien qui porte le nom d’un colon juif tué par les Palestiniens. Voici comment le leader de la communauté, Benny Gal, explique leur présence : "A cet endroit précis, il y a 3 800 ans, la terre d'Israël a été promise au peuple juif. Si on nous chasse d’ici, l'aéroport international Ben Gourion sera en danger".

Givat Assaf est l’un des points d’appui de la "Hilltop Youth", la jeunesse des collines, cette deuxième génération de colons qui est en train d’organiser la résistance à l'évacuation des implantations jugées illégales, les "outposts", qui sont au cœur des tractations entre le premier ministre israélien Netanyahu et l'administration Obama.

Pour ces jeunes, la renaissance juive passe par la confrontation au coude à coude avec les Arabes, comme au début du XXe siècle. Les règles du processus de paix ne semblent pas les perturber. Les soldats israéliens, avec qui les colons partagent unités et uniformes, doivent entraîner ceux-ci de force quand l'ordre d’évacuation arrive de Jérusalem. Ceux qui restent vivent main dans la main avec la mort. En avril dernier, l’un de ces jeunes a été tué à coups de hache. En cas de conflit ce n’est pas la loi de l’Etat qui compte, mais celle du Seigneur. C’est comme la frontière américaine de l'épopée western.

Il ne faut pas y voir un phénomène d’extrême-droite, catégorie sans signification en Israël. Quand Ariel Sharon était premier ministre, 44 avant-postes ont été créés. Selon les données de Peace Now, 39 autres ont été construits sous Rabin, Peres et Barak, les protagonistes des négociations d’Oslo. Les dirigeants travaillistes n’ont presque rien fait pour empêcher la multiplication des avant-postes, qu’Israël ne considère pas comme des enclaves rebelles, du moins si l’on en juge par les importantes forces de sécurité consacrées à leur protection. Certains ont des routes pavées, des arrêts d’autobus, des synagogues et même des terrains de sport. Les installations vont du simple container placé en haut d’une colline ou de quelques rangées de baraques, jusqu’à de véritables installations en préfabriqué, du type après-séisme. Pour la prière du shabbat il faut un minyan, le quorum nécessaire de dix hommes. Cela suffit pour créer un outpost. C’est ainsi que dix familles péruviennes converties au judaïsme se sont fixées dans un avant-poste tout proche de l'implantation d’Efrat, entre Bethléem et Hébron.

David Ha'ivri, originaire de Long Island et l’un des leaders de la jeunesse des collines, vit avec sa femme et ses enfants à Kfar Tapuach. Le village est célèbre pour le miel qui y est produit mais surtout parce qu’il est cité dans la Bible, au chapitre 12 du livre de Josué. C’est l’une des trente villes conquises par les Juifs à leur arrivée, il y a des milliers d’années. Aujourd’hui c’est l’une des implantations de pointe en Cisjordanie, que les colons appellent, comme dans la Bible, Judée et Samarie. La "Hilltop Youth" regroupe des jeunes nés et élevés dans les colonies, qui ont décidé d’abandonner le toit paternel dans les grandes agglomérations pour aller s’installer au sommet des collines. Les synagogues où ils prient sont souvent bâties en terre séchée. Ils construisent leur maison de leurs propres mains, sont célibataires ou jeunes mariés, parents depuis très peu de temps. Ils se considèrent comme la nouvelle avant-garde des colons. Leur devise est : "Construisons et le permis viendra". Ils vivent à une portée de fusil des Arabes. Ils se déplacent à cheval ou à âne. C’est une nouvelle génération dont le nationalisme mystique s’associe à l’esprit pionnier et à l'ascétisme, elle rejette l’esprit de consommation des grandes villes de la côte et vit d’idéologie et d’ardeur. Les femmes portent le mitpahat, équivalent juif, moins enveloppant et plus délicat, du tchador islamique. Les hommes ont les cheveux au vent, des anglaises sur les côtés du visage et des chemises à carreaux.

"Ce sont des jeunes qui incarnent l'idéologie de la Torah et le sacrifice de soi", nous explique Ha'ivri. "Le salut d’Israël et du peuple juif ne peut pas venir de politiciens qui pensent que la lutte pour la terre est un jeu tactique. Il y a dix ans, nous avons commencé à créer des avant-postes. Ce sont de très jeunes couples qui ont décidé d’être des pionniers comme leurs parents, ils croient au sionisme, ils sont idéalistes, prêts à renoncer à une existence confortable dans les grandes villes ou dans les grandes colonies. Ils veulent être autosuffisants, avec toutes les limites que cela comporte".

Shani Simkovitz, américaine, mère de cinq enfants, dirige la Gush Etzion Foundation. "C’est une terre disputée, à négocier, pas une terre occupée", explique-t-elle. "Il y a plus de 3 000 ans, nos pères nous ont donné une terre, qui n’est ni Rome, ni New-York, mais celle-ci : la terre juive. On nous a envoyés ici pour construire, cultiver, vivre, on nous a toujours soutenus, surtout Rabin, Peres et les autres travaillistes. Jusqu’à aujourd’hui. Mes enfants sont nés ici, mais il n’y a plus de terre où construire légalement, le gouvernement n’accorde plus de permis de construire depuis longtemps, c’est pour cela que naissent les outposts. Les avant-postes sont des extensions de communautés existantes. Mais c’est pareil à Jérusalem, où des milliers d’Israéliens habitent au-delà de la Ligne Verte".

Un autre leader des collines vit dans un groupe de caravanes accrochées au mont Artis, appelé Pisgat Yaakov, "la colline de Jacob", un endroit isolé l’hiver parce qu’il y neige beaucoup. Parmi trente familles se trouve celle de Yishai Fleischer, fondateur de Kumah, une organisation d’aide à l’alyah, l’immigration des Juifs en Israël, et responsable d’un programme de radio qui a beaucoup de succès. "Notre vie est idyllique et proche de la nature, la région est très belle, au milieu des montagnes", nous dit Yishai. "Nos pères ont marché jusqu’ici il y a 3 000 ans, nous sommes un peu des nouveaux hippies. Nous travaillons la terre. Il y a beaucoup de musique, de religion, c’est une vie heureuse. Nous prions, nous méditons, nous menons une vie spirituelle. Nous sommes le peuple aborigène. Je vivais à New-York ; comme étudiant, je croyais au sionisme et j’ai décidé que c’était ici que je devais vivre. Nous avons ce dont nous avons besoin. Nous nous sentons des pionniers, nous sommes de vrais sionistes. Beaucoup de mes amis sont très religieux et travaillent dans le high tech. Nos enfants grandissent avec des valeurs authentiques". Yishai admet qu’il mène une vie très dangereuse. "Je hais les pistolets ; je circule armé, cela ne veut pas dire que je dois m’en servir, mais je dois protéger ma famille. Notre village étant cité plusieurs fois dans la Bible, il attire beaucoup de gens. Vous vivez à Rome, c’est une ville sainte pour votre peuple ; le mien est né et a grandi en Israël. Ici, nous sentons que nous faisons partie de la terre et du ciel. Nous avons grandi en sachant que le prochain pas, c’est nous qui le ferions".

Yishai sait bien que les Israéliens qui vivent sur la côte n’aiment pas les colons. "Nous sommes isolés dans l'opinion publique, mais nous travaillons chaque jour pour améliorer notre image. Aujourd’hui, le nationalisme n’est pas "cool", il n’est pas politiquement correct. Je ne m’attends pas à conquérir le cœur des gens qui ne vivent pas ici. C’est simple : ici, c’est notre terre. Selon les règles internationales, selon la Bible, selon l’histoire. Nous vivons une époque excitante où le peuple juif revient chez lui. En nous réveillant, le matin, nous ne pensons pas à la paix, mais à mener une vie heureuse, digne et pleine d’amour. Nous devons être vigilants, il y a des gens qui veulent nous tuer parce que nous sommes Juifs. Ils ont la même idéologie que les nazis. Les Européens ne se sont pas intéressés au sort des Juifs il y a 60 ans : qu’ils restent loin de nous aujourd’hui ! Nous savons pourquoi nous sommes ici, nous avons une mission que nous accomplissons chaque jour. Notre place, c’est ici".

Voici comment David Ha'ivri décrit les jeunes des collines : "Beaucoup sont agriculteurs ou bergers, il y a des étudiants, ce sont tous des pionniers qui vivent dans des zones désertiques, vides, inhabitées ; il n’y a pas de Palestiniens à qui on ait pris quoi que ce soit. Les colons plantent des arbres, cultivent la terre, font venir l’eau, les aliments, l’électricité. Dans les grandes implantations, la sécurité est bien organisée mais, dans ces communautés de quelques familles, le poids de la sécurité est énorme. La deuxième génération est beaucoup plus attachée à la terre que la première ; ils sont nés ici, leur sang vient d’ici. Ils sont même plus religieux que leurs pères".

Beaucoup de ces avant-postes ont été créés dans les années où les Palestiniens avaient tué un colon. C’est ainsi qu’Itay Zar vit aujourd’hui dans un outpost qui porte le nom de son frère tué. Vingt familles, une douzaine de boîtes de métal, quarante enfants et un manège pour chevaux. "Nous ne sommes pas venus ici pour nous amuser. Il y avait le désert, aujourd’hui la terre produit". Le leader spirituel de l'outpost, Ariel Lipo, dit que leur devoir est de construire de "petits paradis".

Maoz Esther, sept baraques de tôle et cinq familles, près de Ramallah, a été le premier avant-poste dans le collimateur de Netanyahu depuis son arrivée au pouvoir. Il a déjà été déplacé trois fois. Et reconstruit trois fois. La dernière, il y a quelques jours. Quand le leader de la communauté, Avraham Sandack, est arrivé sur cette hauteur, il venait directement de l’une des colonies démantelées à Gaza par Ariel Sharon. Il étudie pour devenir rabbin et, pour le moment, il fait le ménage dans une synagogue. "Notre esprit est le même que celui de nos pères", nous dit Avraham. "Il y a deux ans, au moment de la fête de Hanukkah, nous sommes partis d’une implantation voisine et nous avons construit une maison de pierre. Une maman toute seule avec ses trois fillettes a passé deux mois sur la colline. Elles n’avaient ni l’électricité ni l’eau. Mais elles savaient qu’elles appartenaient à la terre d'Israël. Dans la Bible il est question de cette terre, à cause de la prophétie du royaume de Dieu. Cela nous donne des forces pour progresser. Hier, nous avons commencé à reconstruire ce que l'armée a détruit. Ici, nous réussissons à être équitables avec notre âme. Ici il y a quelque chose de métaphysique. Dieu n’est pas au ciel ou quelque part. Dieu fait partie de nous, il est dans toute notre vie".



Le quotidien qui a publié l’enquête :

> Il Foglio


Tous les articles de www.chiesa sur ce thème :

> Focus JUIFS


Le reportage de Giulio Meotti sur Rotterdam islamisée, également publié dans "il Foglio" et repris par www.chiesa :

> L'Eurabie a une capitale : Rotterdam (19.5.2009)


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

www.chiesa

26.05.2009

Obama diplômé à Notre Dame. Mais les évêques lui font repasser l'examen

La conférence des évêques des Etats-Unis veut que, dans la lutte contre l'avortement, le président passe des promesses aux faits. Beaucoup de catholiques n'ont pas confiance en lui et accusent aussi le Vatican de céder. Ont-ils raison? Une analyse à contre-courant par le théologien Robert Imbelli


Par Sandro Magister





ROME, le 26 mai 2009 – Le diplôme "honoris causa" remis, la semaine dernière, au président Barack Obama par l'université catholique de Notre Dame, à South Bend, dans l’Indiana, a provoqué un nouveau sursaut de protestations.

Mais elle a aussi donné des motifs de réflexion et d’action plus calmes.

Les protestataires les plus sévères ont été les chefs de file de la pensée catholique néoconservatrice: Michael Novak, George Weigel, Deal Hudson.

Leur protestation a surtout visé le Vatican et "L'Osservatore Romano", accusés d’être trop indulgents pour Obama malgré ses positions contraires à la doctrine de l’Eglise en matière de bioéthique.

Deal Hudson, depuis le site "Insidecatholic.com" dont il est le fondateur, a demandé la tête de Giovanni Maria Vian, directeur du quotidien du Saint-Siège et il a invité ses lecteurs à en réclamer la destitution en écrivant au secrétaire d’état du Vatican, le cardinal Tarcisio Bertone. D’après Hudson il faudrait aussi renvoyer le père Federico Lombardi, directeur de la salle de presse du Vatican.

George Weigel, sur "National Review Online", a dit que "L'Osservatore Romano" n’exprime pas automatiquement à chaque ligne les positions du Saint-Siège mais qu’il a en tout cas démontré, par son attitude dans cette affaire, la présence au Vatican d’un fort courant pro-Obama et une "triste ignorance de l’histoire américaine récente" et de l'attaque du nouveau président contre la doctrine de l’Eglise en matière de vie.

Michael Novak, dans un commentaire publié par le quotidien italien "Liberal", a lui aussi accusé "L'Osservatore Romano" de ne pas comprendre la réalité américaine, ce qui fait qu’il "s’est mis du côté des pro-avortement et contre la minorité marginalisée des fidèles catholiques pratiquants". C’est comme si les papes qui ont qualifié l'avortement de "mal intrinsèque" avaient parlé en vain: "Nous avons demandé du pain à Rome et 'L'Osservatore Romano' nous a donné des pierres".

Hudson, Weigel et Novak n’ont montré aucune confiance en l’offre de dialogue lancée par Obama aux défenseurs de la vie naissante, dans son discours du 17 mai à l'université de Notre Dame. Selon eux, le nouveau président reste ferme sur ses positions pro-avortement. Aux "pro life" et à eux seuls il demande d’accepter des compromis: ainsi, en fin de compte, ce qu’il appelle dialogue "n’est qu’une demande de reddition sans conditions".


***


Certains évêques – parmi ceux qui, à plus de 70, avaient critiqué avant le 17 mai la décision de l'université catholique de Notre Dame de récompenser le président "pro-avortement" – ont aussi réagi négativement à l’offre de dialogue lancée par Obama dans son discours à la cérémonie de remise de diplômes.

Au contraire les dirigeants de la conférence des évêques des Etats-Unis ont montré qu’ils trouvaient dans le discours d’Obama des éléments positifs, tout en gardant de fortes réserves sur certaines décisions déjà prises par le président.

Dans une note officielle du 22 mai, le président de la conférence, le cardinal Francis E. George, archevêque de Chicago, a remercié le président de ce qu’il avait dit à propos du droit à l'objection de conscience pour les opérateurs sanitaires opposés à l’avortement. Il a ajouté que personne ne doit être obligé de financer les avortements avec l’argent de ses impôts. Il l’a invité à concrétiser ses promesses et l’a assuré de la volonté de la conférence des évêques de "travailler avec l'administration et les législateurs" pour réduire le plus possible les avortements.

Le même jour, le secrétaire général de la conférence des évêques, Mgr David Malloy a de nouveau critiqué le décret par lequel, le 9 mars, Obama a levé l’interdiction de détruire des embryons à des fins de recherche: une décision dans laquelle "ni la science ni l'éthique n’ont été prises en compte".

"L'Osservatore Romano", dans son édition du 24 mai, a parlé de ces deux prises de position, sous le titre, repris en première page: "Les évêques des Etats-Unis parlent de recherche et d’objection de conscience. Les limites infranchissables du dialogue avec la Maison Blanche et le Congrès en matière d’éthique".


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La note du 22 mai du cardinal George fait donc naître cette question naturelle: qu’a dit précisément Obama dans son discours à Notre Dame, pour amener le président des évêques des Etats-Unis à lui faire confiance, même si c’est avec prudence et dans des limites "infranchissables"?

En effet, dans le feu des polémiques, le discours d’Obama a été peu lu et analysé. Il doit pourtant s’y trouver quelque chose de significatif pour qu’en Italie un commentateur au-dessus de tout soupçon comme Giuliano Ferrara – le plus "ratzingerien" des défenseurs laïcs de la vie naissante – l'ait publié intégralement dans le quotidien "il Foglio" qu’il dirige et qu’il y ait reconnu un terrain commun sur lequel "pro life" et "pro choice" puissent agir ensemble pour réduire le nombre de femmes qui cherchent à avorter.

Un autre discours important du 17 mai à Notre Dame a été encore moins lu et analysé: celui du juge John T. Noonan, qui a reçu en 1984 la plus haute distinction de cette université catholique, la médaille "Laetare".

La note ci-dessous comble ce manque. Elle analyse les discours d’Obama et de Noonan. Elle en fait ressortir les éléments de conflit mais surtout d’espoir. Avec des observations aiguës et surprenantes.

Son auteur, Robert Imbelli, prêtre du diocèse de New-York, enseigne la théologie au Boston College.

Mais il écrit aussi pour "L'Osservatore Romano". Le 28 janvier 2009, il y a publié un commentaire du discours de prise de fonctions du nouveau président, intitulé "Obama, Lincoln et les anges", qui se terminait ainsi:

"Cela reste l’espérance et la prière de l'Amérique. Mais nous prions aussi pour que les anges des enfants conçus mais pas encore nés ne soient pas négligés. Nous prions pour que les liens d'amour du pays aillent jusqu’à eux. Pour qu’ils ne soient pas exclus du pacte de citoyenneté".

Précédemment, le 12 août 2008, toujours dans "L'Osservatore Romano", Imbelli avait fait un compte-rendu favorable du livre "Render Unto Caesar" de l'archevêque de Denver, Charles J. Chaput, qui est aujourd’hui l’un des critiques les plus sévères de la présidence Obama.

C’est donc un commentateur équitable qui écrit...



Conflit et espoir à l'université de Notre Dame

par Robert Imbelli



Cette année, la cérémonie de remise des diplômes à l'université de Notre Dame, dans l'Indiana, a été l’une des plus controversées de la prestigieuse histoire de cette éminente université catholique. Le motif: Barack Obama, le nouveau président des Etats-Unis, a été invité à faire un discours aux diplômés et à recevoir un diplôme "honoris causa" en droit. Ce qui a provoqué une explosion de critiques, c’est notamment l’attribution d’une récompense honorifique à un président dont la politique défend le droit à l’avortement et soutient la recherche sur les cellules souches embryonnaires.

En un blâme public sans précédent, plus de 70 évêques catholiques des Etats-Unis ont sévèrement reproché à Notre Dame d’avoir violé les indications de la conférence des évêques sur l’attribution de récompenses honorifiques à ceux qui s’opposent à l'enseignement de l’Eglise catholique sur des points fondamentaux. L’évêque du diocèse où se trouve Notre Dame a boycotté la cérémonie en signe de protestation. De plus, Mary Ann Glendon, ex-ambassadeur près le Saint-Siège et professeur de droit à Harvard, qui avait été choisie pour recevoir la médaille "Laetare", la plus haute récompense à Notre Dame, l’a refusée en raison de la désobéissance de Notre Dame à la directive des évêques.

La polémique, ayant fait rage pendant plusieurs semaines avant la cérémonie, a été l’objet d’une large couverture par les médias laïcs et religieux. Puis le débat a continué avec la même vigueur sur des sites web catholiques, des journaux et des revues. Je propose ici quelques réflexions inspirées à la fois par le discours du président et par celui qu’a prononcé, pour la médaille "Laetare", John Noonan, juge à la cour d'appel des Etats-Unis, ancien professeur de droit à Notre Dame et auteur apprécié de nombreux essais sur le développement de l’enseignement moral catholique.

Comme on pouvait s’y attendre, le président Obama a fait un discours à la rhétorique puissante et efficace. Il a combiné d’émouvantes références à son histoire personnelle et un appel passionné à la courtoisie et au dialogue, notamment quand des citoyens ont des croyances et des points de vue différents. Il en a fait une condition préalable pour un échange constructif dans une démocratie et pour créer un "terrain commun". Il a mis en garde contre la tentation de diaboliser ceux avec qui l’on n’est pas d’accord.

Obama a dit que, jeune travailleur social à Chicago, il avait été inspiré par feu le cardinal Joseph Bernardin, qu’il a qualifié d’"homme gentil, bon et sage". Il a aussi indiqué combien il avait été impressionné par les Eglises chrétiennes qui, dans la zone de Chicago, travaillaient ensemble au service des pauvres et des marginaux. C’est leur témoignage qui l’a incité à devenir membre de l’une des paroisses protestantes.

Même ceux qui ont critiqué l’invitation de Notre Dame et le discours du président reconnaissent qu’il a fait des gestes en direction des préoccupations de ceux qui le critiquent. Il a parlé d’un effort commun pour réduire le nombre d’avortements, promouvoir l'adoption d’enfants en bas âge et protéger par une "clause de conscience" les médecins et infirmiers opposés à l’avortement. Ce serait des pas significatifs, s’ils entraient en vigueur.

Mais les critiques soulignent que l'appel du président au dialogue, s’il est habile stratégiquement, sert à camoufler des questions d’une importance considérable. Selon eux, son appel à une discussion courtoise masque un soutien inflexible au droit à l’avortement, qui frappe le droit à la vie des plus vulnérables créatures de Dieu. Et, clairement, l'invitation à continuer le dialogue peut être un expédient commode puisque, en définitive, le pouvoir de décision et de mise en œuvre est uniquement aux mains de celui qui lance l'appel et détient l’impressionnant pouvoir de la présidence.

Alors, dans cette impasse apparente, où se trouve l’espoir? Je voudrais attirer l'attention sur trois points du discours présidentiel qui ont été peu commentés jusqu’à présent. D’abord, il n’a pas simplement dit que, grâce au témoignage de chrétiens socialement engagés, il était devenu membre d’une Eglise. Il a dit une chose plus remarquable: que, grâce à leur témoignage, "il avait été conduit au Christ". Aller au Christ, bien sûr, comporte des conséquences morales, mais, au-delà de la morale, cela implique un nouvel ordre de relations et une conversion permanente.

Deuxième point: est-ce à la lumière de cette venue au Christ que le président Obama a pu parler, de façon presque augustinienne, de "péché originel"? Je ne me souviens pas d’avoir entendu le concept de péché originel dans la bouche d’un précédent président américain et sûrement pas avec la force et la conviction dont Obama a fait preuve. Il a parlé de "notre égoïsme, notre orgueil, notre obstination, notre volonté de posséder, nos incertitudes, nos egos", tout ce qui nous atteint tous, brouille notre intelligence et diminue notre amour.

Enfin, le président Obama a fait appel à la "loi qui unit tous les peuples croyants et incroyants... C’est bien sûr la règle d’or: l'appel à traiter l'autre comme nous voulons être traités, l'appel à l'amour, l'appel à servir". Même s’il n’a pas employé le mot, c’est ce que dit la tradition catholique quand elle parle de la loi naturelle inscrite dans le cœur des hommes par leur Créateur.

Donc, si à un premier niveau le président a paru se concentrer surtout sur un dialogue respectueux et sur des "mots impartiaux", à un niveau plus profond il a semblé chercher des principes unificateurs, peut-être même différents de ses positions précédemment exprimées. En effet ces principes, s’ils étaient pleinement développés, pourraient même amener le président – non sans sacrifices personnels – à revoir certaines des pratiques qu’il soutient actuellement.

En un généreux hommage, le président Obama a appelé Notre Dame un "phare spécifique, qui apporte les lumières de la sagesse de la tradition catholique". Un bel exemple de cette sagesse catholique est le juge John Noonan, qui a fait le discours "Laetare" à la place de l'ambassadeur Glendon. Il est regrettable que son discours mesuré n’ait presque pas été cité dans les comptes-rendus des médias, obsédés par les célébrités et les polémiques. Mais ses propos, concis, respectueux, mais ciblés, méritent une grande attention. Il a parlé d’une voix douce et calme, comme un murmure de la conscience.

Le juge Noonan a parlé du développement de la sensibilité morale de l’homme, qui a amené le monde civilisé à dénoncer les génocides, les tortures, l’esclavage comme d’inqualifiables maux moraux. Mais il a bien montré que cette netteté morale est le fruit de siècles de conflits, d’expériences, d’intuitions douloureuses et "de la lumière qu’irradie l’Evangile". Et il a insisté sur le fait que, si la "conscience" doit être toujours respectée et jamais contrainte, toutes les consciences ne sont pas aussi éclairées moralement et aussi droites.

De manière significative, Noonan a choisi un exemple frappant pour expliquer sa pensée: le débat entre le président Abraham Lincoln et l'ancien esclave Frederick Douglass. La clarté morale et la conviction de Douglass contribuèrent à guider la démarche morale de Lincoln jusqu’à ce qu’il publie la "Proclamation d’émancipation" qui donna la liberté aux esclaves dans les Etats sécessionnistes. Cela implique, de manière subtile mais tout à fait claire, que le président Obama peut, comme Lincoln qu’il vénère, parvenir à plus de clarté à propos de la grave question morale de l'avortement.

Un autre aspect du discours du juge Noonan, qui a échappé même à ceux qui ont pris la peine de l’écouter, est la référence implicite à John Henry Newman. Dans une phrase qui fait écho à Newman à la fois quant au fond et à la forme, Noonan a dit: "Par la conscience nous percevons ce que Dieu attend de nous... Ce guide mystérieux, impalpable, imprescriptible, indestructible et indispensable gouverne notre vie morale". Pour Newman comme pour Noonan, la conscience n’est ni un besoin atavique, ni une impulsion émotionnelle, ni une création de l’homme, mais la voix de Dieu. Ainsi comprise, la conscience est, pour reprendre la forte formule de Newman, "le premier de tous les vicaires du Christ". Comme Newman l’écrivit dans sa célèbre lettre au duc de Norfolk: "La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs; mais aujourd’hui, pour bien des gens, la conscience a tout à fait le droit et la liberté de faire abstraction de la conscience, de ne pas tenir compte du Législateur et Juge, de se libérer des obligations invisibles".

L’enjeu du conflit sur l’avortement, aux Etats-Unis et ailleurs, est de savoir quelle forme de conscience prévaudra: la conscience comme volonté de Dieu ou comme volonté personnelle? L’espoir qui soutient ceux qui ont été formés dans la tradition de la sagesse catholique est la formule inscrite sur la médaille "Laetare", citée par le juge Noonan en conclusion de son discours: "Magna est Veritas et praevalebit", la Vérité est grande et elle prévaudra.

Mais il y a un autre espoir, tissé presque imperceptiblement dans le tissu des toges académiques de Notre Dame, y compris celle que portait le président Obama pour recevoir son diplôme honoraire. Trois mots latins - Vita, Dulcedo, Spes - qui viennent, bien sûr, de la vieille prière à la Vierge, le "Salve Regina". Marie est vie, douceur et espérance, trois valeurs incarnées dans le fruit de ses entrailles et des entrailles de toutes les mères: "benedictum fructum ventris". Puisse la Mère de Dieu, Siège de la Sagesse, guider et inspirer son université afin que la Vérité de l’Evangile puisse effectivement prévaloir.


Le texte intégral du discours d’Obama à l'université de Notre Dame:

> Commencement Address


Et celui du juge John T. Noonan:

> "Laetare" Remarks


Trois commentaires critiques contre le Vatican et "L'Osservatore Romano". Celui de Deal Hudson sur "Insidecatholic.com":

> "L'Osservatore Romano" Needs a New Editor

Celui de George Weigel sur "National Review Online":

> Parsing the Vatican Newspaper

Celui de Michael Novak dans le quotidien italien "Liberal":

> Osservatore traditore


La note (22 mai) du cardinal Francis E. George, président de la conférence des évêques des Etats-Unis:

> Cardinal George grateful for Obama promise...


Et celle du secrétaire de la conférence, David Malloy:

> USCCB General Secretary urges respect for human life...


Le commentaire de Robert Imbelli sur le discours de prise de fonctions d’Obama, dans "L'Osservatore Romano" du 28 janvier 2009:

> Obama, Lincoln e gli angeli

Et son analyse du livre "Render Unto Caesar" de l'archevêque de Denver, Charles J. Chaput, dans "L'Osservatore Romano" du 12 août 2008:

> Comment faire de la politique quand on est catholique. L'aide-mémoire de Denver


A propos d’Obama, Notre Dame et "L'Osservatore Romano", le précédent article de www.chiesa:

> Ange ou démon? Au Vatican, Obama est l'un et l'autre (8.5.2009)



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.