11/05/2009

La seconde visite de Benoît XVI dans une mosquée

Le dialogue avec l'islam a caractérisé l'étape jordanienne du pèlerinage en Terre Sainte, sur la voie ouverte à Ratisbonne. Un inédit: le texte intégral du discours adressé au pape par le prince musulman Ghazi Bin Muhammad Bin Talal

par Sandro Magister




ROME, le 11 mai 2009 – Benoît XVI a consacré à la Jordanie les trois premiers jours de son voyage en Terre Sainte. Lors des précédents voyages pontificaux, l’étape dans ce royaume musulman avait été plus brève, ainsi que les références à l'islam. Avec le pape Joseph Ratzinger, en revanche, est apparue cette nouveauté. Les rapports avec l'islam ont visiblement été au centre de la première partie de son voyage. Cela se verra encore plus à Jérusalem avec la visite à la Coupole du Rocher, que les musulmans considèrent comme l’endroit d’où Mahomet est monté au ciel.

Bien sûr, l'empreinte générale que Benoît XVI a, dès le début, donné à son voyage est celle du pèlerinage chrétien, très attentif aux racines juives.

En Jordanie, il a commencé par monter au sommet du Mont Nébo d’où, comme Moïse, il a regardé la Terre Promise. Il y a rappelé "le lien inséparable qui unit l’Eglise au peuple juif". Et il a terminé en se rendant à Béthanie "au-delà du Jourdain", là où le dernier des prophètes, Jean le Baptiste, a baptisé Jésus.

A chaque étape, il a rencontré et encouragé les chrétiens qui vivent sur cette terre, petites communautés très minoritaires dont la vie n’est pas facile.

Il a célébré avec eux, à Amman, la première messe publique du voyage, le dimanche 10 mai. Dans son homélie, il leur a tout de suite rappelé ce qui avait été proclamé peu de temps auparavant: que vraiment, en dehors de Jésus, "il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel il nous faille être sauvés" (Actes 4, 12).

Il les a exhortés à reconnaître la pleine dignité de la femme et à "sacrifier" leur vie au service d’autrui, à l'opposé de "façons de penser qui justifient de 'mettre fin' à des vies innocentes".

Mais c’est sur l'islam que Benoît XVI a tenu en Jordanie les propos les plus argumentés, en particulier à deux moments: quand il a béni, à Madaba, la première pierre d’une nouvelle université catholique destinée à des étudiants qui seront pour la plupart musulmans, et quand il a visité la mosquée Al-Hussein Bin Talal d’Amman.

A Madaba, le samedi 9 mai, le pape a notamment déclaré:



"Croire en Dieu ne dispense pas de la recherche de la vérité; tout au contraire, cela l’encourage. Saint Paul exhortait les premiers chrétiens à ouvrir leur esprit à 'tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et mérite des éloges' (Ph 4, 8). Bien sûr, la religion, comme la science et la technologie, comme la philosophie et toutes les expressions de notre quête de la vérité, peut être corrompue. La religion est défigurée quand elle est mise au service de l’ignorance et du préjugé, du mépris, de la violence et des abus. Dans ce cas, nous ne constatons pas seulement une perversion de la religion mais aussi une corruption de la liberté humaine, une étroitesse et un aveuglement de l’esprit. Il est clair qu’une telle issue n’est pas inévitable. En effet, quand nous promouvons l’éducation, nous exprimons au contraire notre confiance dans le don de la liberté. Le cœur humain peut être endurci par les conditionnements du milieu environnant, par les intérêts et les passions. Mais toute personne est aussi appelée à la sagesse et à l’intégrité, au choix décisif et fondamental du bien sur le mal, de la vérité sur la malhonnêteté, et elle peut être aidée dans cette tâche.

"L’appel à l’intégrité morale est perçu par la personne vraiment religieuse parce que le Dieu de la vérité, de l’amour et de la beauté, ne peut pas être servi d’une autre façon. Croire en Dieu de façon mûre est grandement utile à l’acquisition et à l’application même de la connaissance. Science et technologie offrent d’extraordinaires bienfaits à la société et ont grandement amélioré la qualité de vie des êtres humains. C’est là, sans aucun doute, une des espérances de ceux qui promeuvent cette Université dont la devise est 'Sapientia et Scientia'. En même temps, la science a ses limites. Elle ne peut répondre à toutes les questions qui concernent l’homme et son existence. En effet, la personne humaine, sa place et son rôle dans l’univers, ne peuvent être circonscrits dans les limites de la science. 'La nature raisonnable de la personne humaine trouve, et doit trouver, sa perfection dans la sagesse qui attire avec douceur l’esprit de l’homme à rechercher le vrai et le bien' (cf. Gaudium et Spes, n. 15). L’usage des connaissances scientifiques requiert la lumière de la sagesse éthique. Telle est la sagesse qui a inspiré le serment d’Hippocrate, ou la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, ou la Convention de Genève et d’autres louables Traités internationaux. De là, le fait que la sagesse éthique et religieuse, en répondant au questionnement du sens et des valeurs, joue un rôle central dans la formation professionnelle. En conséquence, les universités où la quête de la vérité est liée à la recherche de ce qui est bon et noble, offrent une contribution indispensable à la société".


Mais c’est à Amman, en visitant la mosquée Al-Hussein Bin Talal, que Benoît XVI est entré plus directement dans le vif du sujet.

Le lieu et les interlocuteurs étaient riches d’implications. Celui qui a fait les honneurs du lieu au pape était le prince Ghazi Bin Muhammad Bin Talal, 42 ans, cousin de l’actuel roi de Jordanie Abdullah II, lui-même fils du défunt roi Hussein dont la mosquée porte le nom.

Le prince Ghazi est le principal inspirateur de la lettre ouverte "Une parole commune entre vous et nous", adressée au pape et aux chefs des autres confessions chrétiennes en octobre 2007 par 138 personnalités musulmanes de nombreux pays.

Cette lettre est la suite la plus importante, du côté musulman, de l'ouverture au dialogue faite par Benoît XVI dans son mémorable discours à l'université de Ratisbonne, le 11 septembre 2006.

La lettre des 138 est à l’origine d’un forum permanent de dialogue catholico-musulman dont la première session a eu lieu à Rome du 4 au 6 novembre 2008 et s’est terminée par une rencontre avec le pape.

A Amman, samedi 9 mai, le prince Ghazi a d’abord accompagné Benoît XVI dans sa visite de la mosquée – où ils ont eu un "moment de recueillement" – puis, à l’extérieur de la mosquée, il lui a adressé un grand discours de bienvenue, qui a été suivi de l'intervention du pape.

On trouvera ci-dessous le texte intégral des deux discours. Celui du prince Ghazi, prononcé en anglais et jusqu’à présent inédit, a été retranscrit par "L'Osservatore Romano", mais celui-ci n’en a publié qu’un bref résumé.

Le discours du pape reprend des thèmes et sujets qu’il a déjà développés dans des interventions précédentes. Celui du prince Ghazi est plus inhabituel, surtout dans un monde musulman qui, dans sa quasi-totalité, n’a pas eu connaissance des démarches de dialogue en cours avec l’Eglise catholique.

Sur ce point aussi, en effet, la visite de Benoît XVI en Jordanie a constitué une nouveauté. Grâce à l'impact public mondial du voyage et à l’échange de discours entre le pape et le prince Ghazi, une "parole commune" de dialogue entre l’Eglise catholique et l'islam a aussi touché, pour la première fois, une partie de l'opinion publique musulmane, à un degré sans précédent.



"Ensemble, chrétiens et musulmans sont incités à chercher tout ce qui est juste et droit"


par Benoît XVI


Altesse Royale,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

C’est une source de grande joie pour moi de vous rencontrer ce matin dans ce lieu magnifique. Je souhaite remercier le Prince Ghazi Ben Mohammed Ben Talal pour ses aimables paroles de bienvenue. Les nombreuses initiatives de Votre Altesse Royale en vue de promouvoir le dialogue interreligieux et interculturel sont appréciées par le peuple du Royaume hachémite et sont très largement reconnues par la communauté internationale. Je sais que ces efforts reçoivent le soutien actif des autres membres de la famille royale comme du Gouvernement de la Nation, et qu’elles trouvent un large écho à travers de nombreuses initiatives de collaboration parmi les Jordaniens. Pour tout cela, je désire exprimer ma sincère admiration.

Des lieux de culte, comme cette splendide Mosquée Al-Hussein Ben Talal du nom du révéré Roi défunt, se dressent comme des joyaux sur la surface de la terre. Les anciens comme les modernes, les plus splendides comme les plus humbles, tous ces édifices nous orientent vers le  Divin, l’Unique transcendant, le Tout-Puissant. A travers les siècles, ces sanctuaires ont attiré des hommes et des femmes dans leur espace sacré pour qu’ils s’arrêtent, qu’ils prient, pour qu’ils reconnaissent la présence du Tout-Puissant et pour qu’ils confessent que nous sommes tous ses créatures.

Pour cette raison, nous ne pouvons pas manquer d’être interpellés par le fait qu’aujourd’hui,  avec une insistance croissante, certains affirment que la religion faillit dans son ambition à être, par nature, constructrice d’unité et d’harmonie, à être une expression de la communion entre les personnes et avec Dieu. Certains soutiennent même que la religion est nécessairement une cause de division dans notre monde; et ils prétendent que moins d’attention est prêtée à la religion dans la sphère publique, mieux cela est. Certainement et malheureusement, l’existence de tensions et de divisions entre les membres des différentes traditions religieuses, ne peut être niée. Cependant, ne convient-il pas de reconnaître aussi que c’est souvent la manipulation idéologique de la religion, parfois à des fins politiques, qui est le véritable catalyseur des tensions et des divisions et, parfois même, des violences dans la société? Face à cette situation, où les opposants à la religion cherchent non seulement à réduire sa voix au silence, mais à la remplacer par la leur, la nécessité pour les croyants d’être cohérents avec leurs principes et leurs croyances est ressentie toujours plus vivement. Musulmans et chrétiens, précisément à cause du poids de leur histoire commune si souvent marquée par les incompréhensions, doivent aujourd’hui s’efforcer d’être connus et reconnus comme des adorateurs de Dieu fidèles à la prière, fermement décidés à observer et à vivre les commandements du Très Haut, miséricordieux et compatissant, cohérents dans le témoignage qu’ils rendent à tout ce qui est vrai et bon, et toujours conscients de l’origine commune et de la dignité de toute personne humaine, qui se trouve au sommet du dessein créateur de Dieu à l’égard du monde et de l’histoire.

La détermination des éducateurs et des responsables civils et religieux jordaniens à s’assurer que le versant public de la religion reflète sa véritable nature, est digne d’éloge. Par l’exemple donné par des individus et des communautés, et par la prévision des cours et des programmes de formation, se met en évidence la contribution positive de la religion dans les secteurs éducatif, culturel, social et charitable de votre société civile. J’ai eu un exemple de première main de cet espoir. Hier, j’ai été le témoin du travail renommé en matière d’éducation et de réhabilitation du Centre Notre-Dame de la Paix, où chrétiens et musulmans transforment la vie de familles entières, en les assistant pour que leurs enfants handicapés puissent prendre leur juste place dans la société. Plus tôt ce matin, j’ai béni la première pierre de l’Université de Madaba où de jeunes adultes chrétiens et musulmans bénéficieront côte à côte d’un enseignement universitaire, les rendant aptes à contribuer de façon appropriée au développement économique et social de leur nation. Les nombreuses initiatives de dialogue interreligieux soutenues par la famille royale, par la communauté diplomatique, et parfois entrepris en coordination avec le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux sont aussi dignes d’éloge. Cela inclut le travail actuel accompli par l’Institut Royal pour les Etudes Interreligieuses et pour la Croyance Islamique, le Message d’Amman de 2004, le Message interreligieux d’Amman de 2005 et, plus récemment, la lettre Common Word (Parole commune) qui faisait écho à un thème consonant à celui de ma première Encyclique: le lien indissoluble entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et la nature fondamentalement contradictoire de l’usage de la violence et de l’exclusion au nom de Dieu (cf. Deus caritas est, n.16).

De telles initiatives conduisent clairement à une meilleure connaissance réciproque et elles favorisent un respect grandissant à la fois pour ce que nous avons en commun et pour ce que nous comprenons différemment. Ainsi devraient-elles pousser les chrétiens et les musulmans à explorer toujours plus profondément la relation essentielle entre Dieu et ce monde, de telle façon que nous puissions nous efforcer d’assurer que la société s’établisse en harmonie avec l’ordre divin. A cet égard, la coopération développée ici en Jordanie est une illustration exemplaire et encourageante pour la région, et même pour le monde, de la contribution positive et créatrice que la religion peut et doit apporter à la société civile.

Chers amis, je désire aujourd’hui mentionner une tâche dont j’ai parlé à de nombreuses reprises et dont je crois fermement que chrétiens et musulmans peuvent la prendre en charge, particulièrement à travers leurs contributions respectives à l’enseignement et à l’éducation ainsi qu’au service public. Il s’agit du défi de développer en vue du bien, en référence à la foi et à la vérité, le vaste potentiel de la raison humaine. Les chrétiens parlent en effet de Dieu, parmi d’autres façons, en tant que Raison créatrice, qui ordonne et gouverne le monde. Et Dieu nous rend capables de participer à sa raison et donc d’accomplir, en accord avec elle, ce qui est bon. Les musulmans rendent un culte à Dieu, le Créateur du ciel et de la terre, qui a parlé à l’humanité. En tant que croyants au Dieu unique, nous savons que la raison humaine est elle-même un don de Dieu et qu’elle s’élève sur les cimes les plus hautes quand elle est éclairée par la lumière de la vérité divine. En fait, quand la raison humaine accepte humblement d’être purifiée par la foi, elle est loin d’en être affaiblie, mais elle en est plutôt renforcée pour résister à la présomption et pour dépasser ses propres limitations. De cette façon, la raison humaine est stimulée à poursuivre le noble but de servir le genre humain, en traduisant nos aspirations communes les plus profondes et en élargissant le débat public, plutôt qu’en le manipulant ou en le confinant. Ainsi, l’adhésion authentique à la religion – loin de rendre étroits nos esprits – élargit-elle l’horizon de la compréhension humaine. Elle protège la société civile des excès de l’ego débridé qui tend à absolutiser le fini et à éclipser l’infini, elle assure que la liberté s’exerce «main dans la main» avec la vérité, et elle enrichit la culture avec des vues relatives à tout ce qui est vrai, bon et beau.

Cette manière de concevoir la raison, qui pousse continuellement l’esprit humain au-delà de lui-même dans la quête de l’Absolu, constitue un défi; elle oblige à la fois à l’espérance et à la prudence. Chrétiens et musulmans sont poussés, ensemble, à rechercher tout ce qui est juste et vrai. Nous sommes liés pour dépasser nos propres intérêts et pour encourager les autres, les fonctionnaires et les responsables en particulier, à agir de même pour faire leur la profonde satisfaction de servir le bien commun, même s’il doit en coûter personnellement. N’oublions pas que, parce que c’est notre commune dignité humaine qui donne naissance aux droits humains universels, ceux-ci valent également pour tout homme et toute femme, quelle que soit sa religion et quel que soit le groupe ethnique ou social auquel il appartient. À cet égard, nous devons noter que le droit à la liberté religieuse dépasse la seule question du culte et inclut le droit – spécialement pour les minorités – d’avoir accès au marché de l’emploi et aux autres sphères de la vie publique.

Avant de vous quitter, je voudrais ce matin mentionner de manière spéciale la présence parmi nous de Sa Béatitude Emmanuel III Delly, patriarche de Bagdad, que je salue chaleureusement. Sa présence me conduit à faire mémoire du peuple voisin, celui d’Irak, dont de nombreux membres ont trouvé refuge ici en Jordanie. Les efforts de la communauté internationale pour promouvoir la paix et la réconciliation, conjugués à ceux des responsables locaux, doivent continuer afin de porter des fruits dans la vie des Irakiens. Je souhaite exprimer ma reconnaissance à tous ceux qui sont engagés dans les efforts pour renouer la confiance et pour rebâtir les institutions et les infrastructures nécessaires au bien-être de ce pays. Et, une fois encore, j’invite avec insistance les diplomates et la communauté internationale qu’ils représentent, ainsi que les responsables politiques et religieux locaux, à faire tout ce qui est possible pour assurer à l’antique communauté chrétienne de cette noble terre ses droits fondamentaux à une coexistence pacifique avec l’ensemble des autres citoyens.

Chers amis, je crois que les sentiments que j’ai exprimés aujourd’hui nous donnent une espérance renouvelée face à l’avenir. Notre amour et notre service devant le Tout-Puissant s’expriment non seulement dans notre culte mais aussi dans notre amour et notre préoccupation pour les enfants et les jeunes – vos familles – et tous les Jordaniens. C’est pour eux que vous travaillez et ce sont eux qui motivent votre exigence de placer le bien de toute personne humaine au cœur des institutions, des lois et des travaux de la société. Puisse la raison, humble et ennoblie par la grandeur de la vérité de Dieu, continuer à modeler la vie et les institutions de ce pays, de telle sorte que les familles puissent prospérer et que tous puissent vivre en paix, en contribuant à la culture qui donne son unité à ce grand royaume et en la faisant grandir!



"Un pape qui a le courage moral d’agir et de parler selon sa conscience"


par Ghazi Bin Muhammad Bin Talal


"Pax Vobis". A l’occasion de cette visite historique à la mosquée Roi Hussein Bin Talal, ici à Amman, je souhaite à Votre Sainteté, pape Benoît XVI, la bienvenue de quatre façons.

D’abord en tant que musulman. Je souhaite aujourd’hui la bienvenue à Votre Sainteté, parce que je sais que cette visite est un geste délibéré de bonne volonté et de respect mutuel de la part du chef spirituel suprême et du pontife de la plus vaste dénomination de la plus grande religion du monde envers la deuxième plus grande religion du monde. En effet, les chrétiens et les musulmans représentent 55% de la population mondiale. Le fait que ce soit seulement la troisième fois dans l’histoire qu’un pape visite une mosquée est donc particulièrement significatif. La première visite a été faite en 2001 par votre bien-aimé prédécesseur, le pape Jean-Paul II, à ce monument de l’histoire, la mosquée des Omeyyades de Damas, où se trouvent les reliques de saint Jean-Baptiste. La seconde visite, c’est Votre Sainteté qui l’a faite à la magnifique Mosquée Bleue d’Istanbul, en 2006.

La belle mosquée Roi Hussein d’Amman est la mosquée d’Etat de la Jordanie. Elle a été construite et personnellement supervisée par le grand roi Hussein de Jordanie. Que Dieu ait pitié de son âme! C’est donc la première fois dans l’histoire qu’un pape visite cette nouvelle mosquée. Nous voyons dans cette visite un message clair quant à la nécessité d’une harmonie interreligieuse et d’un respect mutuel dans le monde actuel, ainsi qu’une preuve concrète de la volonté de Votre Sainteté de jouer personnellement un rôle de guide sur ce point.

Ce geste est d’autant plus remarquable que votre visite en Jordanie est d’abord un pèlerinage spirituel en Terre Sainte chrétienne, et en particulier sur le site où Jésus-Christ reçut le baptême de la main de Jean-Baptiste à Béthanie, sur l'autre rive du Jourdain (Jean 1, 28 et 3, 26).

Cependant Votre Sainteté a pris, dans son programme intense et lourd, fatigant pour un homme de n’importe quel âge, du temps pour faire cette visite à la mosquée Roi Hussein et honorer ainsi les musulmans.

Je dois aussi remercier Votre Sainteté d’avoir exprimé des regrets après votre discours à Ratisbonne, le 13 septembre 2006, pour le tort causé aux musulmans. Bien sûr, les musulmans savent que rien de ce qui peut se dire ou se faire en ce monde ne peut faire du mal au Prophète, qui est, comme l’attestent ses derniers mots, au Paradis avec le plus grand compagnon, Dieu lui-même.

Mais les musulmans se sont sentis blessés dans leur amour pour le prophète, qui est, comme le dit Dieu dans le Saint Coran, plus proche des croyants qu’ils ne le sont eux-mêmes. Donc, les musulmans ont aussi particulièrement apprécié l’éclaircissement donné par le Vatican, selon lequel ce qui a été dit à Ratisbonne ne reflétait pas l’opinion de Votre Sainteté, mais était simplement une citation dans un discours académique.

Il est presque superflu de dire, entre autres, que le prophète Mahomet – que les musulmans aiment, prennent pour modèle et connaissent comme réalité vivante et présence spirituelle – est complètement et entièrement différent de la description qui en a été faite historiquement en Occident depuis saint Jean Damascène. Ces portraits déformés - faits par des gens qui ne connaissent ni la langue arabe ni le Saint Coran ou qui ne comprennent pas le contexte historique et culturel de la vie du Prophète et qui par conséquent se méprennent et interprètent mal les motifs et les intentions spirituelles qui sous-tendent beaucoup de ses actions et de ses paroles - sont hélas responsables de beaucoup de tensions historiques et culturelles entre chrétiens et musulmans.

Il est donc urgent que les musulmans mettent en pratique l'exemple du prophète, surtout, par des actions vertueuses, par la charité, la piété et la bonne volonté, en se rappelant que le Prophète lui-même avait une nature élevée. En effet, dans le Coran Dieu affirme: "Vraiment vous avez dans le messager de Dieu un exemple de comportement, pour tous ceux qui espèrent en Dieu et en le dernier jour".

Enfin je dois remercier Votre Sainteté pour vos nombreux autres gestes d’amitié et de cordialité envers les musulmans, depuis votre élection en 2005, y compris les audiences accordées en 2005 à Sa Majesté le roi Abdullah II Bin Al-Hussein de Jordanie et en 2008 à Sa Majesté le roi Abdullah Bin Abd-Al-Haziz d'Arabie Saoudite, gardien des deux lieux saints. Je vous remercie aussi de l'affectueux accueil que vous avez fait à l’historique "parole commune entre vous et nous", la lettre ouverte du 13 octobre 2007 écrite par 138 éminents spécialistes musulmans du monde entier, dont le nombre continue à augmenter. Un résultat de cette initiative qui, en se basant sur le Saint Coran et sur la Sainte Bible, a reconnu la primauté de l'amour de Dieu et de l’amour du prochain à la fois dans le christianisme et dans l'islam, est que le premier séminaire du forum international catholico-musulman a eu lieu au Vatican, sous la direction personnelle de Votre Sainteté, du 4 au 6 novembre 2008.

D’ici peu nous examinerons avec l’éminent cardinal Tauran l'œuvre commencée lors de cette rencontre, mais pour le moment je désire citer des propos de Votre Sainteté, tirés de votre discours de clôture de ce premier séminaire: "Le thème que vous avez choisi pour votre rencontre – amour de Dieu, amour du prochain, la dignité de la personne humaine et le respect mutuel – est particulièrement significatif. Il est tiré de la Lettre ouverte qui présente l'amour de Dieu et l'amour du prochain comme le cœur aussi bien de l'islam que du christianisme. Ce thème souligne encore plus clairement les fondements théologiques et spirituels de l'enseignement central de nos religions respectives. [...] J'ai bien conscience que les musulmans et les chrétiens ont des approches différentes sur les sujets qui concernent Dieu. Mais nous pouvons et nous devons être des fidèles du Dieu unique qui nous a créés et se préoccupe de chaque personne dans tous les lieux du monde. [...] Il y a un important et vaste domaine dans lequel nous pouvons agir ensemble pour défendre et promouvoir les valeurs morales qui font partie de notre héritage commun".

Maintenant, je ne peux pas ne pas rappeler les paroles de Dieu dans le Saint Coran: "Tous ne sont pas égaux". Certaines personnes des Ecritures forment une communauté juste, ils récitent les versets la nuit en se prosternant. Ils croient en Dieu et au dernier jour, ils aiment la décence et interdisent l'indécence, ils rivalisent entre eux de bonnes œuvres. Ce sont des justes, et toute bonne action qu’ils accomplissent ne leur sera pas déniée parce que Dieu connaît ceux qui Le craignent. Je rappelle aussi ces paroles de Dieu: "Et vous trouverez, et vous trouverez en vérité, que les plus proches des croyants sont ceux qui disent: vraiment nous sommes chrétiens. Cela parce que certains d’entre eux sont prêtres et moines".

Je souhaite maintenant la bienvenue à Votre Sainteté en tant que hachémite et descendant du prophète Mahomet. Je vous souhaite aussi la bienvenue dans cette mosquée de Jordanie, en rappelant que le prophète accueillit ses voisins chrétiens de Nejran à Médine et qu’il les invita à prier dans sa mosquée, ce qu’ils firent en harmonie, sans que les uns compromettent la croyance religieuse des autres. Cela aussi constitue une leçon d’une inestimable valeur dont le monde doit absolument se souvenir.

Je vous souhaite encore la bienvenue en tant qu’arabe et descendant direct d’Ishmael Ali-Salaam, de qui, selon la Bible, Dieu aurait fait sortir une grande nation, en restant près de lui (Genèse 21, 18-20).

L’une des vertus cardinales des arabes, qui traditionnellement ont survécu dans des climats parmi les plus chauds et les plus hostiles du monde, est l'hospitalité. L'hospitalité naît de la générosité, elle reconnaît les besoins des autres, elle considère ceux qui sont loin ou qui viennent de loin comme des amis. En fait cette vertu est confirmée par Dieu dans le Saint Coran par ces mots: "Et adorez Dieu et associez-lui l’homme, soyez bons avec votre père, votre mère, vos parents, les orphelins, les pauvres, vos voisins proches et ceux qui sont lointains, les amis de chaque jour et les voyageurs" (4,36).

L’hospitalité arabe, ce n’est pas seulement aimer, donner et aider, c’est aussi être généreux d’esprit et donc savoir apprécier. En 2000, au moment de la visite du regretté pape Jean-Paul II en Jordanie, je travaillais avec les tribus jordaniennes et des gens ont dit qu’ils appréciaient vraiment le pape. Comme on leur demandait pourquoi, puisqu’il était chrétien et eux musulmans, ils ont répondu en souriant: "Parce qu’il nous a rendu visite". Certainement Jean-Paul II et vous-même, Saint-Père, auriez pu aller immédiatement en Palestine et en Israël, mais au contraire vous avez choisi de commencer votre pèlerinage par une visite chez nous, en Jordanie, et nous l’apprécions.

Enfin, je vous souhaite la bienvenue en tant que Jordanien. En Jordanie, tout le monde est à égalité devant la loi, indépendamment de la religion, de la race, de l'origine ou du sexe, et ceux qui travaillent au gouvernement doivent faire tout le possible pour protéger tout le monde dans le pays, avec compassion et justice. Cela a été l'exemple personnel et le message du regretté roi Hussein qui, pendant ses 47 ans de règne, a éprouvé pour tous les habitants du pays ce qu’il éprouvait pour ses propres enfants. C’est aussi le message de son fils, Sa Majesté le roi Abdullah II, qui a choisi, comme objectif spécifique de son règne et de sa vie, de rendre honorable, digne et heureuse la vie de tous ceux qui vivent en Jordanie et en fait, celle de tous ceux qu’il peut atteindre dans le monde, autant que le permettent les ressources limitées de la Jordanie.

Aujourd’hui, les chrétiens de Jordanie ont droit à 8% des sièges au parlement et à des quotas semblables à tous les niveaux de gouvernement et de société, même si en réalité ils sont moins nombreux que prévu. Les chrétiens, bénéficient de lois relatives à leur statut et de tribunaux religieux et, de plus, ils jouissent de la protection de l’Etat sur leurs lieux saints et sur leurs écoles. Votre Sainteté a pu s’en rendre compte personnellement à la nouvelle université catholique de Madaba. Si Dieu le veut, on verra bientôt se dresser la nouvelle cathédrale catholique et la nouvelle église melkite sur le site du baptême.

Donc, aujourd’hui, en Jordanie, les chrétiens prospèrent, comme d’ailleurs ils l’ont fait au cours des deux cents dernières années, dans la paix et l’harmonie, avec de la bonne volonté et des relations authentiquement fraternelles entre eux et avec les musulmans. Cela vient, en partie, du fait que les chrétiens représentaient autrefois un pourcentage de la population plus important qu’aujourd’hui. En raison de la baisse démographique chez les chrétiens et de leur niveau plus élevé d’instruction et de prospérité qui a fait qu’ils étaient très demandés en Occident, leur nombre a diminué. Cela tient aussi à ce que les musulmans apprécient le fait que les chrétiens étaient déjà ici 600 ans avant eux. En effet, les chrétiens jordaniens sont peut-être la plus ancienne communauté chrétienne du monde. Pour la plupart, ils ont toujours été orthodoxes, attachés au patriarcat orthodoxe de Jérusalem en Terre Sainte qui est, Votre Sainteté le sait mieux que moi, l’Eglise de saint Jacques, fondée pendant la vie de Jésus.

Beaucoup d’entre eux descendent d’anciennes tribus arabes et, au cours de l’histoire, ils ont partagé le sort et les luttes des musulmans. En effet, en 630, le Prophète étant vivant, ils sont entrés dans son armée, conduite par son fils adoptif et son cousin, et ils ont combattu contre l'armée byzantine des orthodoxes à la bataille de Mechtar. C’est de cette bataille qu’ils ont tiré leur nom tribal qui signifie "les renforts" et le patriarche latin Fouad Twal lui-même descend de ces tribus.

En 1099, au moment de la chute de Jérusalem, ils ont été massacrés par les croisés catholiques à côté de leurs compagnons d’armes. Plus tard, de 1916 à 1918, pendant la grande révolte arabe, ils ont combattu contre les musulmans turcs, à côté de leurs amis musulmans, sous mandat colonial protestant, et dans les guerres arabo-israéliennes de 1948, 1967 et 1973 ils ont combattu avec les musulmans arabes contre les juifs.

Non seulement les Jordaniens chrétiens ont toujours défendu la Jordanie, mais ils ont contribué infatigablement et patriotiquement à sa construction, jouant des rôles importants dans les domaines de l'éducation, de la santé, du commerce, du tourisme, de l'agriculture, de la science, de la culture et dans beaucoup d’autres secteurs. Tout cela pour dire que, alors que Votre Sainteté les considère comme ses coreligionnaires chrétiens, nous les considérons comme nos compatriotes jordaniens et ils font partie de cette terre comme la terre elle-même. J’espère que cet esprit unitaire jordanien d’harmonie interreligieuse, de bienveillance et de respect mutuel, sera un exemple pour le monde entier et que Votre Sainteté le portera à des endroits comme Mindanao et dans certaines parties de l'Afrique sub-saharienne, où les minorités musulmanes subissent de fortes pressions de la part de majorités chrétiennes, et aussi en d’autres endroits où c’est l’inverse qui se produit.

Aujourd’hui, comme j’ai accueilli Votre Sainteté à travers quatre aspects de ma personnalité, je vous reçois aussi à travers quatre aspects de la vôtre.

Je reçois en vous le leader spirituel, souverain pontife et successeur de Pierre pour 1,1 milliard de catholiques qui vivent partout à côté de musulmans et que je salue en vous recevant.

Je reçois en vous le pape Benoît XVI, vous dont le pontificat est caractérisé par le courage moral d’agir et de parler selon votre conscience, indépendamment des modes du moment, vous qui êtes aussi un maître théologien chrétien, auteur d’encycliques historiques sur les belles vertus cardinales de l'amour et de l’espérance, vous qui avez réintroduit la Messe traditionnelle en latin pour ceux qui le souhaitent et avez en même temps fait du dialogue interreligieux et intrareligieux la priorité de votre pontificat, pour répandre la bonne volonté et la compréhension entre toutes les populations de la terre.

Je reçois en vous le chef d’Etat, qui est aussi un leader mondial et global sur des questions vitales de morale, d’éthique, d’environnement, de paix, de dignité humaine, de soulagement de la pauvreté et de la souffrance et même de crise financière mondiale.

Je reçois en vous, enfin, un simple pèlerin de paix qui vient avec humilité et gentillesse prier là où Jésus-Christ, le Messie – la paix soit avec lui! – a été baptisé et a commencé sa mission il y a 2 000 ans.

Alors, bienvenue en Jordanie, Saint-Père, pape Benoît XVI! Dieu dit dans le Coran: "Que la paix soit avec les messagers et que Dieu, le Seigneur des mondes, soit loué".



Le programme, les discours, les homélies du voyage de Benoît XVI:

> Pélerinage en Terre-Sainte, 8-15-mai 2009


Tous les articles de www.chiesa à propos des rapports entre L’Eglise catholique et le monde musulman:

> Focus ISLAM



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

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