29/03/2009

Benoît XVI en Afrique : le vrai voyage

Jean Flouriot est géographe, spécialiste de l’Afrique où il séjourne plusieurs mois par an, consultant de plusieurs administrations africaines : il présente le voyage de Benoît XVI en rapprochant les propos du pape de la réalité de la situation locale.


BENOIT XVI est allé en Afrique comme « père » de l’Église universelle : « Je viens parmi vous comme un pasteur, je viens pour confirmer mes frères et sœurs dans la foi. C’est la mission que le Christ a confiée à Pierre à la dernière Cène, et c’est la mission des successeurs de Pierre. »

Le pape vient aussi en messager de la paix sur un continent trop souvent à la une de l’information pour les violences qui s’y perpètrent : « Et maintenant, je viens moi-même pour remettre l’Instrumentum laboris de la Deuxième Assemblée spéciale, qui se tiendra à Rome en octobre prochain. Les Pères du Synode réfléchiront ensemble sur le thème : L'Église en Afrique au service de la réconciliation, de la justice et de la paix : “Vous êtes le sel de la terre… vous êtes la lumière du monde” (Mt 5, 13-14). »

L’évangélisation et la paix par la justice : voilà les deux axes essentiels du voyage de Benoît XVI. Le pape va les décliner devant tous ses interlocuteurs.



Aux évêques, au clergé, aux religieux et religieuses : « annoncer l’Évangile »

Annoncer l’Évangile à tous « car nombreuses sont encore les personnes qui attendent le message d’espérance et d’amour qui leur permettra de connaître la liberté, la gloire des enfants de Dieu ». L’Angola célèbre le 500e anniversaire de son évangélisation : un royaume chrétien occupait le nord du pays aux XVIe et XVIIe siècles. Il a disparu et la pleine évangélisation n’a qu’un peu plus d’un siècle (et, au nord du Cameroun une cinquantaine d’années). Même dans des pays considérés comme « chrétiens » tels l’Angola ou la RD Congo, il n’y a que 50% de baptisés.

« L’annonce de l’Évangile est le propre de l’évêque. » Dans sa mission d’évangélisateur, l’évêque s’appuie sur les prêtres et les personnes consacrées. Envers elles, l’évêque a un devoir de vigilance car « l’authenticité de leur témoignage exige qu’il n’y ait pas d’écart entre ce qu’ils enseignent et ce qu’ils vivent tous les jours ». Le pape se réjouit des nombreuses candidatures au sacerdoce mais demande un « discernement sérieux ». Et surtout, le pape demande aux évêques d’être en communion entre eux et avec leurs prêtres, « d’être pour eux un père et un frère qui les aime, qui les écoute, qui les réconforte dans leurs épreuves, qui porte une attention privilégiée à leur bien-être humain et matériel ». L’évêque n’est pas un « chef », il est un père…

Benoît XVI met aussi en valeur le soutien matériel, moral et spirituel que l’évêque doit apporter aux catéchistes dont le rôle reste essentiel car « par eux se réalise une authentique inculturation de la foi ». Les catéchistes ont été les auxiliaires indispensables des missionnaires, auxquels le pape a rendu hommage, et ils sont encore bien souvent responsables des communautés aussi bien en ville qu’en milieu rural. En effet, les vocations sont nombreuses, les séminaires sont pleins mais il y a encore, proportionnellement, quatre fois moins de prêtres en Afrique qu’en Europe et la moitié des prêtres présents sur le continent sont des étrangers.


Et le travail apostolique est loin d’être terminé. La sorcellerie est omniprésente même chez les chrétiens et, parfois, au sein du clergé :

« Il vous revient, frères et sœurs, dans le sillage des saints et héroïques messagers de Dieu, de présenter le Christ ressuscité à vos concitoyens. Ils sont si nombreux à vivre dans la peur des esprits, des pouvoirs néfastes dont ils se croient menacés ; désorientés, ils en arrivent à condamner les enfants des rues et aussi les anciens, parce que – disent-ils – ce sont des sorciers. Qui ira auprès d’eux pour leur dire que le Christ a vaincu la mort et toutes les puissances des ténèbres (cf. Ep 1, 19-23 ; 6, 10-12) ? »


La beauté et la ferveur des cérémonies liturgiques auront une fois de plus frappé les observateurs et téléspectateurs. Le pape souhaite « que la joie ainsi exprimée ne soit pas un obstacle mais un moyen pour entrer en dialogue et en communion avec Dieu par une réelle intériorisation des structures et des paroles de la liturgie ».

Enfin, « l’Église est une véritable famille de Dieu, réunie dans l’amour fraternel, ce qui exclut tout ethnocentrisme et tout particularisme excessif et contribue à la réconciliation et à la collaboration entre les ethnies pour le bien de tous ». Les rivalités ethniques ne sont pas absentes des structures ecclésiales ; la mission de l’évêque est de « susciter et encourager l’exercice de la charité ».

Aux familles : « la dignité de la femme »

Le 19 mars, fête de saint Joseph, le pape célébrait la messe au stade de Yaoundé devant plusieurs dizaines de milliers de fidèles. Il a axé son homélie sur le rôle de la famille. On remarquera, au passage, que Benoît XVI respecte scrupuleusement la liturgie : ses homélies « expliquent un aspect des lectures scripturaires… de la messe du jour en tenant compte soit du mystère que l’on célèbre, soit des besoins particuliers des auditeurs [1] ».

Comme ailleurs, la famille est menacée :

« La famille connaît effectivement, dans votre pays et dans le reste de l’Afrique, une période difficile... Les rapports entre générations ont évolué de telle manière qu'ils ne favorisent plus comme avant la transmission des connaissances antiques et de la sagesse héritée des aïeux. Trop souvent, on assiste à un exode rural comparable à celui que de très nombreuses périodes humaines ont connu elles aussi. La qualité des liens familiaux s’en trouve profondément affectée. Déracinés et fragilisés, les membres des jeunes générations, souvent — hélas ! — sans véritable travail, cherchent des remèdes à leur mal de vivre dans des paradis éphémères et artificiels importés dont on sait qu’ils ne parviennent jamais à assurer à l’homme un bonheur profond et durable. Parfois aussi l’homme africain est contraint à fuir hors de lui-même et à abandonner tout ce qui faisait sa richesse intérieure. »


Avec Dieu tout est possible. Il faut espérer contre toute espérance :

« Chers pères et chères mères de famille qui m’écoutez, avez-vous confiance en Dieu qui fait de vous les pères et les mères de ses enfants d’adoption ? Acceptez-vous qu’Il compte sur vous pour transmettre à vos enfants les valeurs humaines et spirituelles que vous avez reçues et qui les feront vivre dans l’amour et le respect de son saint Nom ? Aujourd’hui où tant de personnes sans scrupule cherchent à imposer le règne de l’argent au mépris des plus démunis, il vous faut être très attentifs. L’Afrique en général, et le Cameroun, en particulier, sont en danger s’ils ne reconnaissent pas le Véritable Auteur de la Vie ! Frères et sœurs du Cameroun et de l’Afrique, vous qui avez reçu de Dieu tant de qualités humaines, ayez soin de vos âmes ! Ne vous laissez pas fasciner par de fausses gloires et de faux idéaux ! »


Cet encouragement vaut non seulement pour l’Afrique mais pour toutes les familles du monde affrontant les mêmes difficultés.

A Luanda, Benoît XVI a consacré une rencontre spéciale aux mouvements catholiques pour la promotion de la femme. La femme détient « les sources de la vie ». A Yaoundé, le pape a rappelé que « pour l’Écriture Sainte comme pour la meilleure sagesse de votre continent, l’arrivée d’un enfant est une grâce, une bénédiction de Dieu. L’humanité est aujourd’hui conviée à modifier son regard : en effet, tout être humain, tout petit d’homme, aussi pauvre soit-il, est créé “à l’image et à la ressemblance de Dieu” (Gn 1, 27). Il doit vivre ! La mort ne doit pas l’emporter sur la vie ! La mort n’aura jamais le dernier mot ! »

Il y a encore beaucoup à faire pour que soit reconnue l’égale dignité de l’homme et de la femme : « Je vous exhorte tous à une réelle prise de conscience des conditions défavorables auxquelles ont été – et continuent d’être – soumises de nombreuses femmes, en examinant dans quelle mesure la conduite des hommes, leur manque de sensibilité ou de responsabilité peuvent en être la cause. » À Yaoundé, le pape avait donné saint Joseph comme exemple aux pères de famille : « Comme saint Joseph, chers pères de famille, respectez et aimez votre épouse. »

Mais c’est dans son adresse aux hommes politiques que le Saint-Père se fera le plus précis et le plus exigeant :

« Est particulièrement bouleversant le joug opprimant des discriminations qui pèsent sur les femmes et sur les jeunes filles, sans parler de l’innommable pratique de la violence et de l’exploitation sexuelle qui leur cause tant d’humiliations et de traumatismes. Je dois également mentionner un autre grave sujet de préoccupation : les politiques de ceux qui, dans l’illusion de faire progresser l’“édifice social”, en menacent les fondements mêmes. Combien est amère l’ironie de ceux qui promeuvent l’avortement au rang des soins de la santé des “mamans” ! Combien est déconcertante la thèse de ceux qui prétendent que la suppression de la vie serait une question de santé reproductive (cf. Protocole de Maputo, art. 14 [2]) ! »


Aux autorités politiques et au corps diplomatique : "la paix par la justice"

Benoît XVI renvoie aux hommes politiques une image fort sombre du continent. La guerre dévore l’Afrique : « La guerre peut détruire tout ce qui est précieux (cf. 2 Ch 36, 19) : des familles, des communautés entières, le fruit du travail des hommes, les espoirs qui guident et soutiennent leurs vies et leur travail ! Une telle expérience est malheureusement trop familière à l’Afrique tout entière : le pouvoir destructeur de la guerre civile, la chute vertigineuse dans le tourbillon de la haine et de la vengeance, le gaspillage des efforts de générations de personnes honnêtes ».

Mais elle n’est pas le seul fléau qui accable le continent : « Nous pensons au fléau de la guerre, aux conséquences cruelles du tribalisme et des rivalités ethniques, à la cupidité qui corrompt le cœur de l’homme, réduit en esclavage les pauvres et prive les générations futures des ressources dont elles auront besoin pour créer une société plus solidaire et plus juste – une société vraiment et authentiquement africaine dans son génie et dans ses valeurs. Et que dire de l’égoïsme insidieux qui fait se replier les individus sur eux-mêmes, divise les familles et, supplantant les grands idéaux de générosité et de dévouement, conduit inévitablement à l’hédonisme, à la fuite vers de faux paradis à travers l’usage de la drogue, à l’irresponsabilité sexuelle, à l’affaiblissement du lien matrimonial, à la destruction des familles et à l’élimination de vies humaines innocentes par l’avortement. »

Benoît XVI ne manie pas la « langue de buis ». Sa parole est forte pour montrer le chemin de la paix par la justice.

« L’Angola sait qu’est arrivé pour l’Afrique le temps d’être le continent de l’espérance. Tout comportement humain droit est espérance en action. Nos actions ne sont jamais indifférentes devant Dieu ; et elles ne le sont pas non plus pour le développement de l’histoire. Chers amis, avec un cœur intègre, magnanime et plein de compassion, vous pouvez transformer ce continent, libérant votre peuple du fléau de l’avidité, de la violence et du désordre en le conduisant sur le chemin indiqué par les principes indispensables à toute démocratie civile moderne : le respect et la promotion des droits de l’homme, un gouvernement transparent, une magistrature indépendante, des moyens de communication sociale libres, une administration publique honnête, un réseau d’écoles et d’hôpitaux fonctionnant de façon adéquate, et la ferme détermination, basée sur la conversion des cœurs, d’éradiquer une fois pour toutes la corruption… les habitants de ce continent demandent à juste titre une conversion profonde, authentique et durable des cœurs à la fraternité. Leur exigence vis-à-vis de ceux qui œuvrent dans la politique, dans l’administration publique, dans les agences internationales et dans les compagnies multinationales est avant tout celle-ci : soyez à nos côtés de façon vraiment humaine, accompagnez-nous, ainsi que nos familles et nos communautés ! »


Aux Africains de prendre leurs responsabilités mais à la communauté internationale de tenir ses promesses : quand les pays riches réaliseront-ils leur promesse de consacrer 0,7% de leur PIB au développement des pays pauvres ?

Le message du pape a été reçu en Afrique par des foules joyeuses et ferventes bien loin des polémiques européennes. Benoît XVI a donné à l’Afrique un message d’espérance. L’Église qui est en Afrique va maintenant se mettre en route pour le synode du mois d’octobre. L’un des objectifs du voyage était la présentation de l’instrumentum laboris de ce synode. Ce document préparé par le conseil spécial pour l’Afrique du synode des évêques fait un tableau des ombres et des lumières de l’Afrique au sud du Sahara. Il nous dit comment l’Église perçoit l’Afrique et son avenir chrétien. Il mérite une chronique spéciale qui paraîtra prochainement.

 

26 mars 2009 | Jean Flouriot

libertepolitique.com