02.09.2009
L'Eglise, Obama et Berlusconi. La confusion au pouvoir
L'Eglise, Obama et Berlusconi. La confusion au pouvoir
Parmi les évêques et le clergé italiens, c'est celui qui crie le plus fort contre le gouvernement et son chef qui gagne. Le cardinal secrétaire d'état cherche à rétablir l'ordre, mais le journal catholique "Avvenire" finit lui aussi dans la confusion. Même situation aux Etats-Unis, avec un désaccord entre le Vatican et les évêques
par Sandro Magister

ROME, le 31 août 2009 – Depuis quelques mois, dans deux pays clés du catholicisme mondial, deux leaders politiques de premier plan sont observés de manière critique par les hiérarchies de l’Eglise : Barack Obama aux Etats-Unis et Silvio Berlusconi en Italie.
Dans les deux cas, l’approche du Saint-Siège diffère de celle de l’épiscopat national. Les autorités vaticanes paraissent préférer des rapports pacifiques et détendus, les épiscopats nationaux se montrant plus critiques et combatifs.
Dans ces deux conflits, deux journaux ecclésiastiques entrent aussi en jeu : "L'Osservatore Romano", organe du Vatican, et "Avvenire", le quotidien qui appartient à la conférence des évêques d’Italie.
1. LE CAS OBAMA
A propos de Barack Obama, la ligne du Saint-Siège diverge tellement de celle d’un nombre important d’évêques américains que, plusieurs fois, certains d’entre eux ont protesté avec vigueur auprès des autorités vaticanes elles-mêmes.
Par exemple l'éditorial de "L'Osservatore Romano" commentant, le 30 avril 2009, les 100 premiers jours du nouveau président a scandalisé certains évêques américains.
Non seulement le quotidien du Saint-Siège jugeait de manière globalement positive le lancement de la présidence Obama, mais il y voyait même un "rééquilibrage en faveur de la maternité", c’est-à-dire sur le point où les critiques des évêques étaient et sont les plus vives.
Autre sujet de conflit : la décision de l'Université Notre Dame - la plus connue des universités catholiques aux Etats-Unis - de conférer à Obama, le 17 mai, un diplôme honoris causa. Quelque 80 évêques - un tiers de l'épiscopat des Etats-Unis - ont déclaré qu’il était inopportun d’honorer ainsi un leader politique dont les positions en matière de bioéthique étaient manifestement contraires à la doctrine de l’Eglise.
Parmi ceux qui critiquent la présidence Obama figurent des personnalités importantes de la hiérarchie américaine : du cardinal Francis George, président de la conférence des évêques, à Charles Chaput, l’évêque de Denver. En tant qu’archevêque de Chicago, George est le concitoyen d’Obama et le successeur de Joseph Bernardin, le cardinal-archevêque mort en 1996, que l’actuel président des Etats-Unis évoque souvent avec beaucoup de sympathie et d’émotion comme inspirateur d’un christianisme non de conflit mais de dialogue.
Avant et après la remise du diplôme à l’Université Notre Dame, plusieurs évêques américains ont exprimé leur déception de voir leurs critiques presque ignorées par le Vatican.
Ce n’est pas tout. Ce qui les a encore plus irrités est que le Vatican ne s’est pas borné à négliger leurs critiques, mais qu’il a adressé à Obama des éloges vraiment enthousiastes, comme à un nouveau Constantin, chef d’un empire moderne favorable à l’Eglise.
Une impression due à un article du théologien et cardinal suisse Georges Cottier, théologien émérite de la maison pontificale, publié à la veille de la visite d’Obama à Benoît XVI dans une revue liée aux diplomates de la curie, "30 Giorni".
Une intervention de Benoît XVI a un peu rassuré les évêques américains les plus critiques : recevant le président américain en audience, le 10 juillet, il a mis à la première place "la défense et la promotion de la vie et le droit à l’objection de conscience" et lui a offert les documents publiés par l’Eglise à ce sujet.
Mais les dernières semaines ont montré que le conflit entre les évêques et Obama est loin d’être apaisé. Un nouveau sujet de dispute est apparu : le projet de réforme du système de santé, dont ils craignent qu’il ne comporte un financement de l’avortement par des fonds publics.
La controverse ouverte par le diplôme de l’Université Notre Dame reste d’ailleurs vive au sein de cette hiérarchie. "America", la revue "liberal" des jésuites de New-York, a publié, dans son dernier numéro du mois d’août, deux commentaires opposés : l’un, très critique envers Obama et les catholiques qui pensent comme lui, est de John M. D'Arcy, évêque du diocèse de Fort Wayne-South Bend, dans l'Indiana, où se trouve l'université ; le second est de John R. Quinn, l'archevêque émérite de San Francisco, chef de file du catholicisme progressiste, partisan d’une "policy of cordiality" envers l'administration Obama.
Le cœur de la controverse est revenu au premier plan fin août, à l’occasion de la mort du sénateur Ted Kennedy, un catholique qui - il l’a écrit lui-même dans une lettre à Benoît XVI rendue publique ces jours-ci - s’est battu toute sa vie pour l'aide aux pauvres, le soin des malades, l'accueil des migrants, l'abolition de la peine de mort.
"S’il avait ajouté à ces bonnes causes la protection de l’enfant à naître dans le sein maternel, s’il avait témoigné plus fortement d’une éthique cohérente de la vie, je crois que la douleur et la prière de la communauté catholique auraient été plus intenses et plus profondes", a commenté Robert Imbelli, prêtre et théologien de Boston.
Le père Imbelli est aussi commentateur pour "L'Osservatore Romano", dans lequel il a écrit des choses semblables à propos d’Obama. S’il n’y avait que lui, les évêques américains critiques n’auraient pas eu de raisons de protester contre le journal du Vatican.
2. LE CAS BERLUSCONI
En ce qui concerne Silvio Berlusconi, le chef du gouvernement italien, il y a deux motifs principaux de friction avec l’Eglise depuis quelques mois.
Le premier est l'immigration. Le gouvernement Berlusconi applique des règles très sévères pour sélectionner les entrées et refouler les clandestins. Ce qui provoque les réactions critiques d’une bonne partie des organisations de l’Eglise, pour lesquelles "l'accueil" est le premier précepte, sinon le seul.
La ligne officielle de la conférence des évêques - selon laquelle l’accueil doit au contraire être toujours accompagné et contrebalancé par la légalité et la sécurité - est donc accusée par les membres du clergé et les laïcs catholiques les plus engagés dans le "social" et même par certains évêques d’être trop modérée ou, pire, soumise au gouvernement Berlusconi. Il en est de même pour "Avvenire", le quotidien qui appartient aux évêques.
Mais si l’on compare "Avvenire" et "L'Osservatore Romano", ce dernier est, de loin, le plus respectueux des décisions du gouvernement en matière d’immigration. Giovanni Maria Vian, le professeur d’histoire qui dirige le journal du Vatican, a déclaré, dans une interview du 31 août au "Corriere della Sera", que des articles d’"Avvenire" avaient été si "excessifs et imprudents" dans leurs critiques du gouvernement qu’ils avaient déconcerté le Vatican. Il en a cité deux en particulier : un éditorial qui comparait un naufrage d’immigrants africains en Méditerranée à l’extermination des Juifs dans l'indifférence générale ; et un autre article qui contestait l'affirmation du ministre italien des Affaires étrangères selon laquelle l'Italie est le pays européen qui a secouru le plus d’immigrés en mer.
A vrai dire, même au Vatican, les voix discordantes ne manquent pas. L'archevêque Agostino Marchetto, secrétaire du conseil pontifical pour les migrants, est très critique envers la ligne du gouvernement italien et il est très apprécié par les journaux d’opposition, bien que la secrétairerie d’état ait fait savoir plus d’une fois qu’il parle à titre personnel et ne représente que lui-même.
Un autre dirigeant de la curie qui parle tant et plus contre la politique gouvernementale en matière d'immigration est le cardinal Renato Martino. Mais il a été récemment remplacé, comme président du conseil pontifical pour les migrants, par l'archevêque Antonio Maria Vegliò, qui vient de la diplomatie et est la prudence en personne.
En somme, "les rapports entre les deux rives du Tibre sont excellents", a affirmé le professeur Vian dans cette interview, les deux rives désignant ici le gouvernement italien et le Saint-Siège.
Pour le confirmer, le directeur de "L'Osservatore Romano" a évoqué et défendu le silence total de son journal sur le second élément de l’actuel conflit entre Berlusconi et l’Eglise.
***
Ce second élément concerne la vie privée du premier ministre, notamment ses écarts de conduite qu’il a résumés ainsi : "Il y a beaucoup de jolies filles en Italie et je ne suis pas un saint".
La campagne d’accusations contre la vie privée de Berlusconi, a été lancée, à la mi-juin, d’abord par sa seconde épouse - dont il est en train de se séparer – et surtout par "la Repubblica", le principal journal de la gauche italienne, qui, paradoxalement, demande depuis toujours la suppression des liens de la morale catholique.
Depuis lors, cette curiosité quant à la vie sexuelle de Berlusconi remplit sans cesse les pages de nombreux journaux, non seulement en Italie mais dans le monde. Mais pas celles de "L'Osservatore Romano". Pas une ligne. Et cela "pour d’excellentes raisons", répète Vian, qui refuse d’associer le journal du pape à un journalisme "qui semble être devenu la poursuite de la lutte politique par d’autres moyens".
Au début, il en était de même dans "Avvenire", le journal des évêques italiens. Le silence. Ou au maximum un souhait très mesuré que le premier ministre fasse disparaître des "ombres" et des "situations gênantes pour tous".
Mais depuis, parmi les évêques, dans le clergé et chez les laïcs, la tendance à lancer une ferme protestation contre Berlusconi, à cause de certains de ses comportements contraires à la morale catholique, s’est faite de plus en plus forte. Et elle s’est exprimée surtout dans "Avvenire".
Fin juin, deux fois de suite, le journal a publié côte à côte deux opinions : la première fois, celles de deux éditorialistes du journal, Marina Corradi et Piero Chinellato ; la seconde, celles de deux commentateurs extérieurs au journal, Antonio Airò et le professeur Pietro De Marco. La partie s’est achevée sur un score de 3 à 1. Seul Chinellato a choisi la critique publique "ad personam". Les autres ont affirmé, avec des arguments différents, que l’on critique le péché mais pas le pécheur et qu’un homme politique doit être jugé sur son action politique en matière d'emploi, de famille, d’école, d'immigration, etc., mais pas sur sa vie privée, qui relève du "for interne".
Et l'éditeur d’"Avvenire", c’est-à-dire la conférence des évêques ? Le 6 juillet, fête de sainte Maria Goretti, toute jeune martyre morte en défendant sa virginité, le secrétaire de la CEI, Mariano Crociata, a fait une critique de "l’étalage d’un libertinage joyeux et irresponsable" que les médias ont tous interprétée – sans être démentis – comme une allusion à Berlusconi.
Cette homélie a été comme la rupture d’une digue. A partir de ce moment, ce que des évêques, des prêtres et des laïcs faisaient déjà - critiquer la vie sexuelle du premier ministre - le directeur d’"Avvenire", Dino Boffo, a dû le faire aussi, pour répondre aux pressions de plus en plus nombreuses des lecteurs, dont certains sont haut placés.
Boffo disait quelque chose et d’autres gens arrivaient ponctuellement pour lui dire qu’il devait en dire plus. Un exemple de cette irrésistible pression à la hausse est la lettre d’un curé de Milan, publiée le 12 août, avec la énième réponse de Boffo.
Cherchant à remédier à ce spectacle - mis involontairement en scène par "Avvenire" - d’une conférence des évêques dépourvue d’un guide faisant autorité et énergique, où celui qui commande est celui qui crie le plus fort contre un gouvernement pourtant si attentif aux intérêts de l’Eglise dans les domaines de la vie et la famille, le secrétaire d’état du Vatican, Tarcisio Bertone, a organisé une rencontre avec le premier ministre Berlusconi à L'Aquila, le 28 août, à l’occasion de la fête du "Pardon" instituée par le pape Célestin V.
A la veille de cette rencontre, le cardinal Bertone a accordé à "L'Osservatore Romano" une longue interview, très apaisante dans sa manière de présenter les rapports entre l’Eglise et le gouvernement italien.
Le même jour, dans "la Repubblica", l'éditorialiste-théologien Vito Mancuso accusait le secrétaire d’état de vouloir déjeuner à la table d’Hérode au lieu de critiquer ses méfaits. "L'Osservatore Romano" lui a tout de suite répondu que l’Eglise n’accepte pas un "engagement partisan dans des affaires politiques contingentes", parce que ce qui l’intéresse est "le soin individuel des consciences" et non la condamnation publique du pécheur.
L’annulation, à la dernière minute, de la rencontre entre Berlusconi et le cardinal Bertone a été provoquée par l'attaque inattendue lancée contre le directeur d’"Avvenire", Boffo, par "il Giornale", le quotidien appartenant au frère de Berlusconi.
Le 28 août, "il Giornale", dirigé par Vittorio Feltri, titrait sur une pleine page : "Accident sexuel pour le directeur d’'Avvenire'. Le supermoraliste condamné pour harcèlement. Dino Boffo, directeur du journal des évêques italiens et engagé dans la violente campagne de presse contre les péchés du premier ministre, intimidait l’épouse de l'homme avec lequel il avait une relation".
Les jours suivants, il est apparu que les fondements de l'attaque étaient douteux. Boffo a clamé son innocence. L’actuel président de la CEI, le cardinal Angelo Bagnasco, l’a pleinement défendu, comme son prédécesseur, le cardinal Camillo Ruini, qui avait voulu Boffo comme directeur d’"Avvenire" et lui avait confirmé sa confiance même après que, à partir de 2002, des accusations eurent commencé à circuler contre lui. Accusations sous forme de billets anonymes mis en circulation à chaque fois que l’on voulait attaquer, à travers Boffo, la présidence de la CEI, par exemple lors de la querelle à propos de la nomination du recteur de l'Université Catholique de Milan : dans cette affaire, le cardinal Angelo Sodano, alors secrétaire d’état, l'ancien président de la République italienne Oscar Luigi Scalfaro, l'ancien président du conseil Emilio Colombo et Carlo Balestrero, alors directeur administratif de l’université - tous membres de l'Institut Giuseppe Toniolo qui supervise l’Université Catholique et dont Boffo fait aussi partie – s’opposèrent infatigablement à Lorenzo Ornaghi, l'homme de Ruini.
Récemment, des papiers anonymes ont recommencé à circuler, avec comme objectif un changement de direction à la tête des journaux, télévisions, radios, de l’Eglise italienne, actuellement tous concentrés dans les mains de Boffo. Le 31 août, l’évêque de Mazara del Vallo, Domenico Mogavero, ancien sous-secrétaire de la CEI et actuel président du conseil pour les affaires juridiques, s’est fait le porte-parole de ces demandes en déclarant que "pour le bien de l’Eglise et de son journal" Boffo "pourrait se demander s’il ne devrait pas démissionner".
A propos de l'attaque lancée contre Boffo par "il Giornale" - au détriment de son éditeur, Berlusconi, qui a intérêt à avoir des rapports pacifiques avec l’Eglise -"L'Osservatore Romano" n’a publié qu’une très courte citation du cardinal Bagnasco.
En ce qui concerne la confusion que l’on constate au sein de l’Eglise italienne, le cardinal Bertone sera maintenant tenté de reprendre en main sa lettre du 25 mars 2007 au cardinal Bagnasco, à l’occasion de sa nomination comme président de la CEI, dans laquelle il revendiquait "la respectueuse direction du Saint-Siège, ainsi que la mienne [...] en matière de rapports avec les institutions politiques".
Ecrite alors que l’extraordinaire leadership du cardinal Ruini était encore à son apogée, cette lettre fut interprétée par la CEI comme une gifle. Et retournée à l’expéditeur.
Aujourd’hui, elle retrouve étrangement son actualité.
A propos du cas Berlusconi, voir l'interview accordée par le cardinal Tarcisio Bertone à "L'Osservatore Romano" du 28 août 2009, peu de temps avant la rencontre avec le chef du gouvernement italien, qui fut ensuite annulée :
> Il progetto di Chiesa e di società di Benedetto XVI
Ainsi que le quotidien appartenant à la conférence des évêques d’Italie :
> Avvenire
A propos du cas Obama, voici les deux commentaires opposés publiés par "America" dans son numéro daté du 31 août 2009.
Celui "contre" de John M. D'Arcy, évêque de Fort Wayne-South Bend :
> The Church and the University. A pastoral reflection on the controversy at Notre Dame
Et celui "pour" de John R. Quinn, archevêque émérite de San Francisco :
> The Public Duty Of Bishops. Lessons from the storm in South Bend
Sur les antécédents de la controverse, voir dans www.chiesa :
> Bienvenue à Obama. Le Vatican lui joue un prélude de fête (5.7.2009)
> Obama diplômé à Notre Dame. Mais les évêques lui font repasser l'examen (26.5.2009)
> Ange ou démon? Au Vatican, Obama est l'un et l'autre (8.5.2009)
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
www.chiesa
17:00 Écrit par Père Walter dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : agostino marchetto, renato martino, antonio maria, morale catholique, vie sexuelle, denver, constantin, georges cottier, peine de mort, eglise, barack obama, silvio berlusconi, avvenire, italie, etats-unis, vatican, eveques, saint-siege, osservatorer romano, notre dame university, francis george, charles chaput, chicago, joseph bernardin, dialogue, conflit, 30giorni, diplomatie, benoit xvi, avortement, amercia, jesuites, new-york, john m d arcy, fort wayne-south bend, indiana, john r quinn, san francisco, policy of cordiality, ted kennedy, pauvrete, maladie, migrants, ethique, robert imbelli, giovanni maria vian, corriere della serra, immigrants africains, extermination des juifs |
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26.05.2009
Obama diplômé à Notre Dame. Mais les évêques lui font repasser l'examen
La conférence des évêques des Etats-Unis veut que, dans la lutte contre l'avortement, le président passe des promesses aux faits. Beaucoup de catholiques n'ont pas confiance en lui et accusent aussi le Vatican de céder. Ont-ils raison? Une analyse à contre-courant par le théologien Robert Imbelli
Par Sandro Magister
ROME, le 26 mai 2009 – Le diplôme "honoris causa" remis, la semaine dernière, au président Barack Obama par l'université catholique de Notre Dame, à South Bend, dans l’Indiana, a provoqué un nouveau sursaut de protestations.
Mais elle a aussi donné des motifs de réflexion et d’action plus calmes.
Les protestataires les plus sévères ont été les chefs de file de la pensée catholique néoconservatrice: Michael Novak, George Weigel, Deal Hudson.
Leur protestation a surtout visé le Vatican et "L'Osservatore Romano", accusés d’être trop indulgents pour Obama malgré ses positions contraires à la doctrine de l’Eglise en matière de bioéthique.
Deal Hudson, depuis le site "Insidecatholic.com" dont il est le fondateur, a demandé la tête de Giovanni Maria Vian, directeur du quotidien du Saint-Siège et il a invité ses lecteurs à en réclamer la destitution en écrivant au secrétaire d’état du Vatican, le cardinal Tarcisio Bertone. D’après Hudson il faudrait aussi renvoyer le père Federico Lombardi, directeur de la salle de presse du Vatican.
George Weigel, sur "National Review Online", a dit que "L'Osservatore Romano" n’exprime pas automatiquement à chaque ligne les positions du Saint-Siège mais qu’il a en tout cas démontré, par son attitude dans cette affaire, la présence au Vatican d’un fort courant pro-Obama et une "triste ignorance de l’histoire américaine récente" et de l'attaque du nouveau président contre la doctrine de l’Eglise en matière de vie.
Michael Novak, dans un commentaire publié par le quotidien italien "Liberal", a lui aussi accusé "L'Osservatore Romano" de ne pas comprendre la réalité américaine, ce qui fait qu’il "s’est mis du côté des pro-avortement et contre la minorité marginalisée des fidèles catholiques pratiquants". C’est comme si les papes qui ont qualifié l'avortement de "mal intrinsèque" avaient parlé en vain: "Nous avons demandé du pain à Rome et 'L'Osservatore Romano' nous a donné des pierres".
Hudson, Weigel et Novak n’ont montré aucune confiance en l’offre de dialogue lancée par Obama aux défenseurs de la vie naissante, dans son discours du 17 mai à l'université de Notre Dame. Selon eux, le nouveau président reste ferme sur ses positions pro-avortement. Aux "pro life" et à eux seuls il demande d’accepter des compromis: ainsi, en fin de compte, ce qu’il appelle dialogue "n’est qu’une demande de reddition sans conditions".
***
Certains évêques – parmi ceux qui, à plus de 70, avaient critiqué avant le 17 mai la décision de l'université catholique de Notre Dame de récompenser le président "pro-avortement" – ont aussi réagi négativement à l’offre de dialogue lancée par Obama dans son discours à la cérémonie de remise de diplômes.
Au contraire les dirigeants de la conférence des évêques des Etats-Unis ont montré qu’ils trouvaient dans le discours d’Obama des éléments positifs, tout en gardant de fortes réserves sur certaines décisions déjà prises par le président.
Dans une note officielle du 22 mai, le président de la conférence, le cardinal Francis E. George, archevêque de Chicago, a remercié le président de ce qu’il avait dit à propos du droit à l'objection de conscience pour les opérateurs sanitaires opposés à l’avortement. Il a ajouté que personne ne doit être obligé de financer les avortements avec l’argent de ses impôts. Il l’a invité à concrétiser ses promesses et l’a assuré de la volonté de la conférence des évêques de "travailler avec l'administration et les législateurs" pour réduire le plus possible les avortements.
Le même jour, le secrétaire général de la conférence des évêques, Mgr David Malloy a de nouveau critiqué le décret par lequel, le 9 mars, Obama a levé l’interdiction de détruire des embryons à des fins de recherche: une décision dans laquelle "ni la science ni l'éthique n’ont été prises en compte".
"L'Osservatore Romano", dans son édition du 24 mai, a parlé de ces deux prises de position, sous le titre, repris en première page: "Les évêques des Etats-Unis parlent de recherche et d’objection de conscience. Les limites infranchissables du dialogue avec la Maison Blanche et le Congrès en matière d’éthique".
***
La note du 22 mai du cardinal George fait donc naître cette question naturelle: qu’a dit précisément Obama dans son discours à Notre Dame, pour amener le président des évêques des Etats-Unis à lui faire confiance, même si c’est avec prudence et dans des limites "infranchissables"?
En effet, dans le feu des polémiques, le discours d’Obama a été peu lu et analysé. Il doit pourtant s’y trouver quelque chose de significatif pour qu’en Italie un commentateur au-dessus de tout soupçon comme Giuliano Ferrara – le plus "ratzingerien" des défenseurs laïcs de la vie naissante – l'ait publié intégralement dans le quotidien "il Foglio" qu’il dirige et qu’il y ait reconnu un terrain commun sur lequel "pro life" et "pro choice" puissent agir ensemble pour réduire le nombre de femmes qui cherchent à avorter.
Un autre discours important du 17 mai à Notre Dame a été encore moins lu et analysé: celui du juge John T. Noonan, qui a reçu en 1984 la plus haute distinction de cette université catholique, la médaille "Laetare".
La note ci-dessous comble ce manque. Elle analyse les discours d’Obama et de Noonan. Elle en fait ressortir les éléments de conflit mais surtout d’espoir. Avec des observations aiguës et surprenantes.
Son auteur, Robert Imbelli, prêtre du diocèse de New-York, enseigne la théologie au Boston College.
Mais il écrit aussi pour "L'Osservatore Romano". Le 28 janvier 2009, il y a publié un commentaire du discours de prise de fonctions du nouveau président, intitulé "Obama, Lincoln et les anges", qui se terminait ainsi:
"Cela reste l’espérance et la prière de l'Amérique. Mais nous prions aussi pour que les anges des enfants conçus mais pas encore nés ne soient pas négligés. Nous prions pour que les liens d'amour du pays aillent jusqu’à eux. Pour qu’ils ne soient pas exclus du pacte de citoyenneté".
Précédemment, le 12 août 2008, toujours dans "L'Osservatore Romano", Imbelli avait fait un compte-rendu favorable du livre "Render Unto Caesar" de l'archevêque de Denver, Charles J. Chaput, qui est aujourd’hui l’un des critiques les plus sévères de la présidence Obama.
C’est donc un commentateur équitable qui écrit...
Conflit et espoir à l'université de Notre Dame
par Robert Imbelli
Cette année, la cérémonie de remise des diplômes à l'université de Notre Dame, dans l'Indiana, a été l’une des plus controversées de la prestigieuse histoire de cette éminente université catholique. Le motif: Barack Obama, le nouveau président des Etats-Unis, a été invité à faire un discours aux diplômés et à recevoir un diplôme "honoris causa" en droit. Ce qui a provoqué une explosion de critiques, c’est notamment l’attribution d’une récompense honorifique à un président dont la politique défend le droit à l’avortement et soutient la recherche sur les cellules souches embryonnaires.
En un blâme public sans précédent, plus de 70 évêques catholiques des Etats-Unis ont sévèrement reproché à Notre Dame d’avoir violé les indications de la conférence des évêques sur l’attribution de récompenses honorifiques à ceux qui s’opposent à l'enseignement de l’Eglise catholique sur des points fondamentaux. L’évêque du diocèse où se trouve Notre Dame a boycotté la cérémonie en signe de protestation. De plus, Mary Ann Glendon, ex-ambassadeur près le Saint-Siège et professeur de droit à Harvard, qui avait été choisie pour recevoir la médaille "Laetare", la plus haute récompense à Notre Dame, l’a refusée en raison de la désobéissance de Notre Dame à la directive des évêques.
La polémique, ayant fait rage pendant plusieurs semaines avant la cérémonie, a été l’objet d’une large couverture par les médias laïcs et religieux. Puis le débat a continué avec la même vigueur sur des sites web catholiques, des journaux et des revues. Je propose ici quelques réflexions inspirées à la fois par le discours du président et par celui qu’a prononcé, pour la médaille "Laetare", John Noonan, juge à la cour d'appel des Etats-Unis, ancien professeur de droit à Notre Dame et auteur apprécié de nombreux essais sur le développement de l’enseignement moral catholique.
Comme on pouvait s’y attendre, le président Obama a fait un discours à la rhétorique puissante et efficace. Il a combiné d’émouvantes références à son histoire personnelle et un appel passionné à la courtoisie et au dialogue, notamment quand des citoyens ont des croyances et des points de vue différents. Il en a fait une condition préalable pour un échange constructif dans une démocratie et pour créer un "terrain commun". Il a mis en garde contre la tentation de diaboliser ceux avec qui l’on n’est pas d’accord.
Obama a dit que, jeune travailleur social à Chicago, il avait été inspiré par feu le cardinal Joseph Bernardin, qu’il a qualifié d’"homme gentil, bon et sage". Il a aussi indiqué combien il avait été impressionné par les Eglises chrétiennes qui, dans la zone de Chicago, travaillaient ensemble au service des pauvres et des marginaux. C’est leur témoignage qui l’a incité à devenir membre de l’une des paroisses protestantes.
Même ceux qui ont critiqué l’invitation de Notre Dame et le discours du président reconnaissent qu’il a fait des gestes en direction des préoccupations de ceux qui le critiquent. Il a parlé d’un effort commun pour réduire le nombre d’avortements, promouvoir l'adoption d’enfants en bas âge et protéger par une "clause de conscience" les médecins et infirmiers opposés à l’avortement. Ce serait des pas significatifs, s’ils entraient en vigueur.
Mais les critiques soulignent que l'appel du président au dialogue, s’il est habile stratégiquement, sert à camoufler des questions d’une importance considérable. Selon eux, son appel à une discussion courtoise masque un soutien inflexible au droit à l’avortement, qui frappe le droit à la vie des plus vulnérables créatures de Dieu. Et, clairement, l'invitation à continuer le dialogue peut être un expédient commode puisque, en définitive, le pouvoir de décision et de mise en œuvre est uniquement aux mains de celui qui lance l'appel et détient l’impressionnant pouvoir de la présidence.
Alors, dans cette impasse apparente, où se trouve l’espoir? Je voudrais attirer l'attention sur trois points du discours présidentiel qui ont été peu commentés jusqu’à présent. D’abord, il n’a pas simplement dit que, grâce au témoignage de chrétiens socialement engagés, il était devenu membre d’une Eglise. Il a dit une chose plus remarquable: que, grâce à leur témoignage, "il avait été conduit au Christ". Aller au Christ, bien sûr, comporte des conséquences morales, mais, au-delà de la morale, cela implique un nouvel ordre de relations et une conversion permanente.
Deuxième point: est-ce à la lumière de cette venue au Christ que le président Obama a pu parler, de façon presque augustinienne, de "péché originel"? Je ne me souviens pas d’avoir entendu le concept de péché originel dans la bouche d’un précédent président américain et sûrement pas avec la force et la conviction dont Obama a fait preuve. Il a parlé de "notre égoïsme, notre orgueil, notre obstination, notre volonté de posséder, nos incertitudes, nos egos", tout ce qui nous atteint tous, brouille notre intelligence et diminue notre amour.
Enfin, le président Obama a fait appel à la "loi qui unit tous les peuples croyants et incroyants... C’est bien sûr la règle d’or: l'appel à traiter l'autre comme nous voulons être traités, l'appel à l'amour, l'appel à servir". Même s’il n’a pas employé le mot, c’est ce que dit la tradition catholique quand elle parle de la loi naturelle inscrite dans le cœur des hommes par leur Créateur.
Donc, si à un premier niveau le président a paru se concentrer surtout sur un dialogue respectueux et sur des "mots impartiaux", à un niveau plus profond il a semblé chercher des principes unificateurs, peut-être même différents de ses positions précédemment exprimées. En effet ces principes, s’ils étaient pleinement développés, pourraient même amener le président – non sans sacrifices personnels – à revoir certaines des pratiques qu’il soutient actuellement.
En un généreux hommage, le président Obama a appelé Notre Dame un "phare spécifique, qui apporte les lumières de la sagesse de la tradition catholique". Un bel exemple de cette sagesse catholique est le juge John Noonan, qui a fait le discours "Laetare" à la place de l'ambassadeur Glendon. Il est regrettable que son discours mesuré n’ait presque pas été cité dans les comptes-rendus des médias, obsédés par les célébrités et les polémiques. Mais ses propos, concis, respectueux, mais ciblés, méritent une grande attention. Il a parlé d’une voix douce et calme, comme un murmure de la conscience.
Le juge Noonan a parlé du développement de la sensibilité morale de l’homme, qui a amené le monde civilisé à dénoncer les génocides, les tortures, l’esclavage comme d’inqualifiables maux moraux. Mais il a bien montré que cette netteté morale est le fruit de siècles de conflits, d’expériences, d’intuitions douloureuses et "de la lumière qu’irradie l’Evangile". Et il a insisté sur le fait que, si la "conscience" doit être toujours respectée et jamais contrainte, toutes les consciences ne sont pas aussi éclairées moralement et aussi droites.
De manière significative, Noonan a choisi un exemple frappant pour expliquer sa pensée: le débat entre le président Abraham Lincoln et l'ancien esclave Frederick Douglass. La clarté morale et la conviction de Douglass contribuèrent à guider la démarche morale de Lincoln jusqu’à ce qu’il publie la "Proclamation d’émancipation" qui donna la liberté aux esclaves dans les Etats sécessionnistes. Cela implique, de manière subtile mais tout à fait claire, que le président Obama peut, comme Lincoln qu’il vénère, parvenir à plus de clarté à propos de la grave question morale de l'avortement.
Un autre aspect du discours du juge Noonan, qui a échappé même à ceux qui ont pris la peine de l’écouter, est la référence implicite à John Henry Newman. Dans une phrase qui fait écho à Newman à la fois quant au fond et à la forme, Noonan a dit: "Par la conscience nous percevons ce que Dieu attend de nous... Ce guide mystérieux, impalpable, imprescriptible, indestructible et indispensable gouverne notre vie morale". Pour Newman comme pour Noonan, la conscience n’est ni un besoin atavique, ni une impulsion émotionnelle, ni une création de l’homme, mais la voix de Dieu. Ainsi comprise, la conscience est, pour reprendre la forte formule de Newman, "le premier de tous les vicaires du Christ". Comme Newman l’écrivit dans sa célèbre lettre au duc de Norfolk: "La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs; mais aujourd’hui, pour bien des gens, la conscience a tout à fait le droit et la liberté de faire abstraction de la conscience, de ne pas tenir compte du Législateur et Juge, de se libérer des obligations invisibles".
L’enjeu du conflit sur l’avortement, aux Etats-Unis et ailleurs, est de savoir quelle forme de conscience prévaudra: la conscience comme volonté de Dieu ou comme volonté personnelle? L’espoir qui soutient ceux qui ont été formés dans la tradition de la sagesse catholique est la formule inscrite sur la médaille "Laetare", citée par le juge Noonan en conclusion de son discours: "Magna est Veritas et praevalebit", la Vérité est grande et elle prévaudra.
Mais il y a un autre espoir, tissé presque imperceptiblement dans le tissu des toges académiques de Notre Dame, y compris celle que portait le président Obama pour recevoir son diplôme honoraire. Trois mots latins - Vita, Dulcedo, Spes - qui viennent, bien sûr, de la vieille prière à la Vierge, le "Salve Regina". Marie est vie, douceur et espérance, trois valeurs incarnées dans le fruit de ses entrailles et des entrailles de toutes les mères: "benedictum fructum ventris". Puisse la Mère de Dieu, Siège de la Sagesse, guider et inspirer son université afin que la Vérité de l’Evangile puisse effectivement prévaloir.
Le texte intégral du discours d’Obama à l'université de Notre Dame:
> Commencement Address
Et celui du juge John T. Noonan:
> "Laetare" Remarks
Trois commentaires critiques contre le Vatican et "L'Osservatore Romano". Celui de Deal Hudson sur "Insidecatholic.com":
> "L'Osservatore Romano" Needs a New Editor
Celui de George Weigel sur "National Review Online":
> Parsing the Vatican Newspaper
Celui de Michael Novak dans le quotidien italien "Liberal":
> Osservatore traditore
La note (22 mai) du cardinal Francis E. George, président de la conférence des évêques des Etats-Unis:
> Cardinal George grateful for Obama promise...
Et celle du secrétaire de la conférence, David Malloy:
> USCCB General Secretary urges respect for human life...
Le commentaire de Robert Imbelli sur le discours de prise de fonctions d’Obama, dans "L'Osservatore Romano" du 28 janvier 2009:
> Obama, Lincoln e gli angeli
Et son analyse du livre "Render Unto Caesar" de l'archevêque de Denver, Charles J. Chaput, dans "L'Osservatore Romano" du 12 août 2008:
> Comment faire de la politique quand on est catholique. L'aide-mémoire de Denver
A propos d’Obama, Notre Dame et "L'Osservatore Romano", le précédent article de www.chiesa:
> Ange ou démon? Au Vatican, Obama est l'un et l'autre (8.5.2009)
Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
16:29 Écrit par Père Walter dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pro life, eveques, francis e george, embryons, insidecatholic com, barack obama, notre dame, honoris causa, south bend, indiana, usa, etats-unis, michael novak, george weigel, deal hudson, osservatore romano, vatican, bioethique, chicago, objection de conscience, david malloy, recherche, science, giovanni maria vian, tarcisio bertone, federico lombardi, national review online, liberal, maison blanche, pro choice, john t noonan, laetare, robert imbelli, new york, boston college, render unto caesar, denver, charles j chaput, mary ann glendon, saint-siege, harvard, joseph bernardin, clause de conscience, avortement, evangile, abraham lincoln, ethique, italie, giuliano ferrara, il foglio |
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