26.02.2012

Récompense ou punition. Comment Pékin sanctionne les évêques

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Récompense pour ceux qui obéissent au régime, punition pour ceux qui sont fidèles au pape. L'évêque qui a été invité à Munich par la Communauté de Sant'Egidio appartient à la première catégorie. Voici son portrait avec, lui faisant pendant, celui d'un évêque qui, au contraire, a été puni 

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04.02.2010

Chine: La trompette de Zen et la cloche de Bertone

Chine. La trompette de Zen et la cloche de Bertone

Deux points de vue s’opposent en ce qui concerne l'avenir de l'Eglise catholique chinoise, celui du cardinal de Hong-Kong et celui de la diplomatie vaticane. Un dossier du mensuel "30 Giorni" donne la parole à la seconde. Avec une interview d'un intellectuel proche du gouvernement de Pékin


par Sandro Magister




ROME, le 4 février 2010 – Le cardinal Joseph Zen Zekiun, évêque émérite de Hong-Kong et stratège passionné de l’Église catholique en Chine, n’a jamais ménagé ses critiques contre la diplomatie vaticane, qu’il trouve trop accommodante vis-à-vis du régime communiste de Pékin, ni aux prêtres et évêques qui lui paraissent trop soumis.

La dernière polémique – relatée par www.chiesa dans un précédent article – a porté sur l’affaire de l’évêque coadjuteur du diocèse Baoding, Joseph An Shuxin, rendu à la liberté après dix années passées en prison et qui s’est inscrit à l’Association Patriotique gouvernementale, geste que beaucoup ont interprété comme une reddition à l’ennemi.

D’après le cardinal Zen, la faiblesse de l’évêque de Baoding et d’autres comme lui serait encouragée de façon coupable par les autorités vaticanes qui considèrent que la période héroïque de l’Église clandestine est terminée et que ses évêques et ses prêtres devraient tous entrer dans l’Église officielle reconnue par le régime.

Mais en est-il vraiment ainsi ? Selon les autorités vaticanes, non : la situation n’est pas du tout celle que décrivent le cardinal Zen et l'agence "Asia News" dirigée par le père Bernardo Cervellera, de l’Institut Pontifical des Missions Étrangères.


***


La diplomatie vaticane ne s’exprime pas directement mais, pour connaître ses prises de position, il suffit de lire la revue qui reflète le mieux sa pensée : le mensuel international en six langues "30 Giorni", édité à Rome et dirigé par le vieux sénateur Giulio Andreotti, plusieurs fois président du conseil et ministre des Affaires étrangères de la république italienne, de tout temps très introduit à la curie.

 

 

 

 

Dans son dernier numéro, "30 Giorni" consacre un dossier à l’Église chinoise. Mais ce n’est pas tout. Il annonce aussi la diffusion en Chine, à un grand nombre d’exemplaires, d’un livret de prières intitulé "Qui prie est sauvé" (voir photo ci-dessus), traduit pour la première fois en mandarin et préfacé par l’évêque de Shanghai, Aloysius Jin Luxian, celui des évêques reconnus à la fois par le régime et par l’Église de Rome qui fait le plus autorité (et par le cardinal Joseph Ratzinger? ndlr).

Pour le moment, le nouveau numéro de "30 Giorni" n’a été publié qu’en italien. Mais bientôt il sortira aussi en anglais, français, espagnol, portugais et allemand, avec la possibilité pour tous de lire intégralement le dossier.

Celui-ci comprend une grande enquête de Gianni Valente qui reconstitue l’affaire de l’évêque de Baoding, avec des détails qui démentent la "trahison" de ce dernier et prouvent sa rectitude. Mais il fournit aussi deux documents d’un grand intérêt, qui appuient cette reconstitution des faits.

Le premier document est une lettre du 29 juin 2008, écrite par le cardinal Ivan Dias, préfet de la congrégation vaticane Propaganda Fide, aux prêtres, aux religieux et aux fidèles du diocèse de Baoding.

Dans cette lettre, le cardinal Dias – dont dépendent formellement les diocèses de Chine – défend pleinement les choix faits par l’évêque An Shuxin après sa sortie de prison et il enjoint au clergé et aux fidèles de faire preuve envers lui de respect et d’obéissance :


"Tout le monde doit savoir que l’estimé évêque jouit de la faveur et de la confiance totale du Saint-Siège. Personne ne peut donc se permettre de suspecter sa sincérité ou de s’opposer à son autorité, en diffusant des jugements inconsidérés qui troublent les fidèles. Non seulement cela réjouit beaucoup les ennemis de l’Église, mais c’est un grave manque de charité devant Dieu et devant l’Église ".


Le second document, datant de novembre dernier, est un long interrogatoire de l’évêque An Shuxin par un prêtre chinois en désaccord avec lui, diffusé par un site web lié à des groupes de l’Église catholique clandestine : www.ccccn.org.

La traduction intégrale du texte chinois de l'interrogatoire sera bientôt disponible sur le site web de "30 Giorni".

Le dossier de la revue comporte de graves critiques contre le cardinal Zen, accusé de se présenter abusivement comme le seul interprète véridique de la lettre adressée par Benoît XVI aux catholiques chinois en 2007, c’est-à-dire du document essentiel pour l’Église catholique de Chine.

Il défend également avec vigueur le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’état et donc chef de la diplomatie du Vatican.

Curieusement, Bertone et Zen sont salésiens l’un et l’autre mais se disputent même lors des réunions confidentielles de la commission créée par le Vatican pour suivre la mise en œuvre de la lettre-programme de Benoît XVI en Chine, commission dont ils font partie tous les deux.

On trouvera ci-dessous le texte intégral d’une autre pièce majeure du dossier di "30 Giorni" : l'interview accordée à Gianni Valente par le professeur Ren Yanli. Celui-ci, membre de l’académie chinoise des sciences sociales et de l’institut de recherches sur les religions mondiales, suit depuis des décennies la vie de l’Église catholique chinoise et les rapports entre la Chine et le Vatican.

Ren Yanli exprime le côté "soft" des positions des autorités chinoises en ce qui concerne l’Église catholique.

Mais, bien sûr, d’autres expriment le côté "hard". La Chine aussi a ses Bertone et ses Zen.



Hu Jintao et le pape. Cette audience manquée de peu

Interview de Ren Yanli



Q. – Professeur Ren Yanli, des opinions contradictoires circulent à propos de la situation de l’Église catholique chinoise...

R. – Les catholiques chinois sont des catholiques comme tous les autres. Ils ont la même foi, lisent la même Bible, vont librement à l’église pour la messe, pour prier et recevoir les sacrements. Ils aiment leur patrie, comme les autres catholiques, et ils veulent participer à la vie et à la modernisation de la Chine.

Q. – D’où viennent donc les problèmes ?

R. – Il y a eu un temps où, pour différentes raisons, il ne semblait pas possible d’aimer en même temps la patrie et l’Église. Quand la République Populaire de Chine est née, le Vatican était considéré comme un ennemi politique de la nouvelle Chine communiste. Ainsi, à la fin des années Cinquante, au plus fort du mouvement anti-impérialiste qui dominait alors la politique chinoise, les relations avec le Saint-Siège ont été rompues et l’Église chinoise a été poussée vers la ligne politique de l’indépendance et de la nomination autonome des évêques. Mais déjà alors, ceux qui, par patriotisme ou seulement en paroles, avaient adhéré à cette ligne ont fini par perdre leur tranquillité spirituelle. Ils semblaient profondément partagés. Comment une Église qui n’a pas de lien avec le siège apostolique peut-elle être catholique ? Et en effet, après la malheureuse période de la Révolution Culturelle, le souci principal des catholiques chinois, lors de la réouverture de la Chine réalisée par Deng Xiaoping, a été de rétablir, dans les temps et selon les modalités qui leur étaient possibles, les relations avec le Saint-Siège, le pape et l’Église catholique universelle.

Q. – Un désir qui a trouvé pour se réaliser des voies diverses.

R. – Certains ont serré les rangs autour des évêques ordonnés clandestinement qui étaient en communion avec le pape et qui refusaient tout rapport avec le pouvoir politique et tout contrôle de sa part. Mais les évêques qui avaient été ordonnés sans le consentement du siège apostolique ont commencé eux aussi à prendre cette voie et ont demandé à être reconnus et légitimés par le pape. Eux aussi, de fait, se sont détachés de la perspective de l’indépendance. Cela a été un phénomène général et on doit le considérer dans sa globalité.

Q. – Comment expliquez-vous ce phénomène ? Quelles en sont les causes profondes ?

R. – Il est de plus en plus clair pour moi que le facteur décisif a été la foi des catholiques chinois elle-même, qu’il s’agisse des laïcs ou du clergé. Aujourd’hui les prêtres ne sont pas disposés à devenir évêques si leur nomination ne vient pas du pape et si le mandat apostolique manque. Beaucoup de nouveaux évêques ont voulu, au début et à la fin de leur consécration, montrer en public la lettre de nomination reçue du pape, ne serait-ce que parce qu’ils savent très bien que les fidèles n’écouteront jamais des pasteurs élus et consacrés de façon autonome, sans le consentement du pape. Les derniers évêques nommés sans mandat pontifical restent isolés et personne ne veut recevoir l’eucharistie de leurs mains pendant la messe. Bref, s’il est vrai que certains ont eu par le passé quelque tentation de faire carrière dans une Église indépendante, la foi du peuple a aidé tout le monde à rendre irréalisable ce projet d’indépendance. Et cela a aidé le gouvernement à réorienter sa ligne d’action.

Q. – Où voyez-vous cette réorientation ? Il y a des gens qui disent que la position du pouvoir chinois reste rigoureusement la même.

R. – Le gouvernement a compris que, s’il veut que les évêques soient des pasteurs estimés et suivis par les fidèles et qu’ils ne soient pas perçus comme des fonctionnaires isolés et imposés de l’extérieur, il doit admettre - ce qu’il fait maintenant - que la nomination venant du pape et la pleine communion avec lui sont des éléments absolument indispensables. Cela veut dire que, dans les faits, l’idée d’imposer à l’Église une indépendance qui serait une séparation du pape et de l’Église universelle a été abandonnée. Le processus qui mène à une affirmation de plus en plus explicite de la communion des évêques chinois avec le pape – et de tout ce que cela comporte – est irréversible. Sur cette voie il ne pourra y avoir de retour en arrière.

Q. – Comment voyez-vous la phase récente des rapports entre la Chine et le Vatican ?

R. – Selon moi, continuer à parler de dégel n’a pas de sens parce que la glace est brisée depuis longtemps : il y a des années que les deux parties ont commencé à avoir des contacts directs. Mais il reste entre elles un climat d’agression-riposte : chaque fois qu’une partie considère les initiatives de l’autre comme des tentatives unilatérales pour se débarrasser d’elle, elle répond par des actions qui peuvent être interprétées comme des contre-attaques.

Q. – Un exemple ?

R. – Partons de 2005. Tous les évêques ordonnés cette année-là avaient déjà en poche, avant leur consécration, la nomination du pape. Cette année-là s’est entièrement déroulée dans la paix. En 2006, l’évêque de Hong-Kong, Joseph Zen, a été créé cardinal : aussitôt, en avril et en novembre, l’élection d’évêques sans mandat pontifical a recommencé en Chine. Un nouvel échange de déclarations sévères s’est alors ouvert entre le gouvernement chinois et la curie romaine. Mais en janvier 2007, quand la nouvelle que Benoît XVI allait envoyer une lettre pastorale à l’Église de Chine s’est répandue, les consécrations d’évêques non autorisés par Rome ont cessé. Cette année-là, le nouvel évêque de Pékin a été élu avec le consentement du pape. Mais ensuite le cinquantième anniversaire de l’Association Patriotique et des premières nominations épiscopales sans mandat pontifical qui avaient eu lieu en 1958, a été célébré en grande pompe en Chine. Au cours des cérémonies, les dirigeants politiques ont rappelé la ligne indépendantiste à laquelle doit se tenir l’Église chinoise.

Q. – Bref, un signal de raidissement, un énième retour en arrière.

R. – Dans ce contexte, le Saint-Siège a publié le "Compendium" de la Lettre écrite par Benoît XVI en 2007. Dans un appendice de ce nouveau document, il est indiqué que le Saint-Siège pourra, si c’est nécessaire, concéder de nouveau aux évêques chinois la faculté de consacrer d’autres évêques en demandant l’approbation pontificale dans un second temps. Concrètement, on avertit que les facultés spéciales qui avaient été révoquées par la lettre du Pape pourront être à nouveau attribuées aux communautés clandestines.

Q. – Quelles ont été les réactions du côté chinois ?

R. – On pouvait craindre le début d’une nouvelle phase de conflits. Mais ensuite, quand [en 2009] Hu Jintao est venu en Italie pour participer au G8, le pape lui a fait savoir qu’il serait heureux de le recevoir au Vatican. La rencontre n’a pas pu avoir lieu mais l’invitation du Pape a été appréciée.

Q. – Et maintenant ? Que se passe-t-il ?

R. – Le huitième congrès des catholiques chinois aurait dû se tenir ces derniers mois. Il s’agit de l’assemblée des délégués des diocèses enregistrés auprès de l’administration d’État des affaires religieuses, qui a aussi pour tâche de distribuer les charges à la tête des organismes officiels de l’Église de Chine, comme l’Association Patriotique et le collège des évêques, charges restées vacantes depuis que les évêques qui les occupaient sont morts. Mais les autorités politiques ont décidé de renvoyer le congrès à 2010.

Q. – Comment interprétez-vous ce renvoi ?

R. – Il est possible que l’on ne souhaite pas forcer la main. On a compris à Pékin que les chefs des organismes officiels doivent, pour être vraiment reconnus et respectés, être des évêques en communion avec le pape. Et les évêques légitimes, qui sont déjà un peu réticents, auraient du mal à assumer leur charge s’il y avait une opposition explicite du Saint-Siège. Il faut du temps pour organiser les choses de manière à ce que le choix tombe sur l’homme qui convient et que tout se passe bien. Les hommes politiques chinois d’aujourd’hui sont pragmatiques et tendent à résoudre les problèmes un par un. Sans changements de cap ostentatoires. Cela dit, ma crainte est que, si l’on ne commence pas par résoudre certains problèmes de fond, d’exténuantes phases d’un conflit désormais dépassé ne s’ouvrent à nouveau, ce qui nuirait à tout le monde.

Q. – Que faudrait-il faire en ce moment pour interrompre cette spirale d’actions-réactions que vous avez décrite ?

R. – Le Saint-Siège ferait bien, en ce qui le concerne, de tenir compte de l’Église chinoise et de l’impliquer dans les problèmes actuels : comme je l’ai dit, pendant tout ce temps, la fidélité des catholiques chinois à la foi des apôtres a été le facteur décisif, entre autres dans l’évolution des rapports avec les dirigeants politiques du pays.

Q. – Et qu’attendez-vous des leaders politiques chinois ?

R. – En mai dernier, une personnalité chinoise anonyme mais influente a signalé dans un journal de Hong-Kong que les autorités de Pékin pourraient proposer une révision des catégories d’autonomie, d’indépendance et d’autogouvernement telles qu’elles sont appliquées à l’Église locale. Ce sujet est déjà traité depuis quelque temps dans des séminaires d’étude réservés aux responsables politiques. La question est de savoir comment trouver une nouvelle définition de l’indépendance qui distingue l’aspect ecclésial et celui de la foi de l’aspect politique. Le concept d’indépendance ne peut plus être appliqué aux aspects de la vie de l’Église qui concernent la foi et ne doit être considéré que dans sa perspective politique.

Q. – Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Pouvez-vous donner un exemple concret ?

R. – Le gouvernement veut avoir la garantie que l’Église ne se comporte pas comme un corps politique ; que les évêques chinois sont indépendants d’éventuelles orientations politiques et géopolitiques de la curie romaine. Pratiquement, on veut éviter qu’un évêque ou un nonce puisse attaquer la politique du gouvernement. C’est pourquoi il y a à Pékin des gens qui s’obstinent à vouloir maintenir un certain contrôle sur la nomination des évêques.



L'édition italienne de la revue qui a publié le dossier, avec les liens vers les éditions en d’autres langues

> 30 Giorni


La lettre adressée le 27 mai 2007 par Benoît XVI aux catholiques chinois :

> Lettre du Pape...


Son "Compendium" par questions et réponses, diffusé le 23 mai 2009 :

> Compendium of the Letter of the Holy Father...


Et le guide de lecture de la lettre papale diffusé par le cardinal Zen le 18 novembre 2009 :

> An Aid for Reading the Holy Father's Letter to the Church in China



Tous les articles de www.chiesa sur ce thème :

> Focus CHINE



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

www.chiesa

04.12.2009

Chine: La volte-face d'un évêque relance la querelle entre Bertone et Zen

Chine. La volte-face d'un évêque relance la querelle entre Bertone et Zen

Pour le secrétaire d'Etat du Vatican, l'Eglise clandestine doit se montrer au grand jour et se mettre en règle avec les autorités chinoises. Pour le cardinal Zen, elle ne doit pas le faire, car ce serait se livrer à l'ennemi. L'affaire de l'évêque de Baoding


par Sandro Magister





ROME, le 3 décembre 2009 – En deux jours, les catholiques qui vivent en Chine ont reçu deux exhortations très différentes l’une de l’autre, écrites par deux poids lourds de l’Eglise mondiale : le cardinal Tarcisio Bertone et le cardinal Joseph Zen Zekiun.

Bertone et Zen sont tout à fait qualifiés pour s’occuper de la Chine. Le premier est secrétaire d’Etat et donc responsable de toute la géopolitique de l’Eglise, le second est évêque émérite de Hong-Kong et fait partie de la commission voulue par le Vatican pour suivre la mise en application de la lettre-programme écrite par Benoît XVI aux catholiques chinois en juin 2007.

Les cardinaux Bertone et Zen sont tous deux salésiens et se connaissent depuis très longtemps, ce qui ne les empêche pas d’être souvent en désaccord à propos de la Chine. Le premier paraît plus "réaliste", le second plus combatif. Chacun des deux estime faire la bonne interprétation de la lettre du pape.

Ces dernières semaines, une affaire concernant un évêque chinois a de nouveau fait éclater la divergence entre eux.


LES ANTÉCÉDENTS



L’évêque, c’est Francis An Shuxin (photo UCA News), 60 ans, coadjuteur du diocèse de Baoding, dont le premier titulaire, l’évêque James Su Zhimin, 75 ans, est détenu depuis 1996 dans un lieu inconnu.

Mgr An Shuxin a lui aussi été emprisonné. Dix ans. Il a été libéré le 24 août. Mais à un prix élevé : il a dû s’inscrire à l'Association patriotique, l’outil politique utilisé par les autorités chinoises pour contrôler l’Eglise nationale et la séparer de Rome.

La décision de l’évêque An Shuxin a troublé le clergé et les fidèles. Baoding se trouve dans le Hebei, la région de Chine ayant la plus forte concentration de catholiques, au moins un million et demi, pour la plupart non reconnus officiellement. En plus de Su Zhimin, deux autres évêques "clandestins" du Hebei sont actuellement en prison : Cosma Shi Enxiang, évêque de Yixian, 85 ans, arrêté et disparu le 13 avril 2001, et Julius Jia Zhiguo, évêque de Zhengding, 74 ans, de nouveau arrêté le 30 mars.

En même temps que l’évêque An Shuxin, deux prêtres de son diocèse sont sortis de prison en échange d’une inscription à l'Association patriotique. Certains évêques, prêtres et fidèles ont vu dans le geste des trois hommes une trahison, un passage à l’ennemi. Selon d’autres, c’est au contraire nécessaire pour sortir de la clandestinité, que Benoît XVI a définie, dans sa lettre de 2007, comme une situation "pas normale dans la vie de l’Eglise".

Le désarroi n’a pas été limité au Hebei, il a aussi atteint le Vatican. On entend souvent dire que la curie romaine incite les évêques et prêtres clandestins à obtenir la reconnaissance officielle pour normaliser la vie des diocèses, même s’il faut pour cela se plier à certains diktats du régime. Dans le cas de l’évêque An Shuxin, les soupçons se sont portés sur la congrégation vaticane pour l'évangélisation des peuples, au point qu’elle s’est sentie obligée d’affirmer – le 3 novembre, dans un communiqué – qu’elle n’avait jamais exercé de pressions sur lui.


LA LETTRE DE BERTONE



Dans ce contexte, le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat, envoie de Rome, le 16 novembre, une lettre aux prêtres de l’Eglise chinoise.

Le point de départ est l'Année Sacerdotale lancée dans le monde entier par le pape Joseph Ratzinger.

Dans sa lettre, datée du 10 novembre, Bertone ne parle pas de l’affaire de l’évêque de Baoding. Mais il est facile d’y voir une référence quand le cardinal exhorte "à une réconciliation au sein de la communauté catholique et à un dialogue respectueux et constructif avec les autorités civiles, sans renoncer aux principes de la foi catholique".

On peut aussi appliquer facilement aux communautés clandestines l'affirmation de Bertone selon laquelle "une communauté ne peut se replier sur elle-même, comme si elle était autosuffisante, mais elle doit rester en communion avec toutes les autres communautés catholiques".

Toutefois, dans l’ensemble, la lettre de Bertone est intéressante à d’autres titres. En exhortant les prêtres chinois à pratiquer les vertus, elle met en évidence leurs vices : la fréquente infidélité aux vœux de pauvreté et de chasteté, le côté batailleur, le faible zèle pastoral, l’insuffisance des études, le peu d’envie de susciter des vocations, l'absence d’élan missionnaire...

En effet les données chiffrées ne sont pas encourageantes. Sur les dix dernières années, la population catholique en Chine n’a pas varié. Les vocations sacerdotales baissent, ainsi que les vocations religieuses féminines. Les prêtres et les évêques sont trop vieux ou trop jeunes. Il manque la génération intermédiaire et les jeunes prêtres ne sont pas aptes à être évêques. Cet état de faiblesse de l’Eglise est perçu par le régime comme un encouragement à exercer sur elle de fortes pressions et des contrôles. Depuis deux ans, le Saint-Siège n’a pas réussi à nommer un seul nouvel évêque en Chine.


LES INSTRUCTIONS DE ZEN



A en juger d’après les 23 pages d’instructions diffusées le 18 novembre par le cardinal Zen – son énième commentaire de la lettre de Benoît XVI de 2007 – la responsabilité de ce décevant état de fait retombe pour une bonne part sur les autorités vaticanes.

D’après Zen, une idée est en train de prendre pied : l’époque héroïque de l’Eglise clandestine serait finie, tous ses évêques et prêtres devraient entrer dans l’Eglise officielle reconnue par le régime.

Selon Zen, cette idée produit en Chine un asservissement encore pire de l’Eglise vis-à-vis du pouvoir et elle est fondée sur une interprétation abusive de la lettre de Benoît XVI.

Dans son instruction diffusée ces jours-ci, en effet, le cardinal réexamine de fond en comble la lettre du pape, en l’expliquant d’une façon que Zen juge la seule correcte.

D’après Zen, quand Benoît XVI écrit que "la clandestinité est une situation qui n’est pas normale dans la vie de l’Eglise", il n’ordonne pas aux communautés clandestines de céder aux prétentions du gouvernement, mais il leur dit de résister aussi longtemps que la situation anormale qui provoque la clandestinité continuera à exister.

Selon Zen, le pape n’interdit pas aux communautés clandestines de demander et d’obtenir la reconnaissance officielle, mais il ne les incite pas non plus à le faire d’un cœur léger. Au contraire. Le pape les avertit que "presque toujours" le régime concède la reconnaissance à condition que soient accomplis des actes "inconciliables avec la doctrine catholique".

L'inscription à l'Association patriotique est, selon le cardinal Zen, un de ces actes qu’un évêque clandestin ne devrait jamais accomplir, pas même pour obtenir sa liberté.

A l'objection selon laquelle ni le pape ni les autorités vaticanes n’obligent les évêques officiellement reconnus qui se sont déjà inscrits à l'Association patriotique à la quitter, Zen répond que ce compromis est dû à des circonstances historiques. L'Eglise permet aux évêques illégitimes nommés par le gouvernement et qui, se repentant, reviennent à la communion avec Rome, de rester dans l'Association, mais seulement de façon provisoire et avec l’intention sincère de changer au plus tôt cet état de fait.


DERNIÈRES NOUVELLES DE PÉKIN



Au Vatican, l'instruction du cardinal Zen a été accueillie comme son énième acte d'accusation contre la ligne "diplomatique" de la curie.

Il y a encore quelques mois ceux qui, au Vatican, s’occupaient de la Chine étaient surtout Mgr Pietro Parolin, sous-secrétaire pour les rapports avec les Etats, et Mgr Gianfranco Rota Graziosi, chef de service à la même section.

Parolin était le plus compétent en la matière et il suivait aussi la situation de l’Eglise au Vietnam. Mais, cet été, il a été envoyé comme nonce apostolique au Venezuela et personne ne l’a remplacé à la curie avec une compétence égale à la sienne sur le dossier chinois.

Mais à Pékin, les 25 et 26 novembre, une centaine de dirigeants catholiques nommés par le gouvernement, dont 40 évêques, ont renvoyé à une date non précisée la convocation de l'Assemblée nationale des représentants catholiques.

L’Assemblée est la plus haute autorité qui gouverne l’Eglise catholique en Chine, elle est formellement supérieure à l'Association patriotique et à ce faux double de conférence des évêques qu’est le Conseil des évêques chinois. Aucune de ces trois institutions n’est compatible avec l’organisation de l’Eglise catholique. Parmi les pouvoirs de l'Assemblée, il y a celui de nommer les présidents de l'Association patriotique et du Conseil des évêques. Les deux charges sont vacantes depuis des années, parce qu’elles étaient occupées respectivement par l’évêque "patriotique" de Pékin, Michael Fu Tieshan, mort en 2007, et celui de Nankin, Joseph Liu Yuanren, mort en 2004.

Ces derniers mois, le cardinal Zen a tout fait pour inciter les évêques et les prêtres gouvernementaux à boycotter les assises. Il n’y a pas réussi. Mais les autorités chinoises ont renoncé à la contrainte. Et en reportant l'Assemblée nationale des représentants catholiques à plus tard, elles ont laissé place à la possibilité – ou à la tentation – d’un éventuel énième compromis avec les autorités vaticanes.



La lettre du cardinal Tarcisio Bertone aux prêtres chinois, diffusée le 16 novembre 2009 :

> "Cari fratelli nel sacerdozio..."


L'instruction du cardinal Joseph Zen Zekiun diffusée le 18 novembre 2009 :

> An Aid for Reading the Holy Father's Letter to the Church in China


La lettre-programme de base que Benoît XVI a adressée le 27 mai 2007 aux catholiques chinois :

> Lettre du Pape...

Et son "Résumé" sous forme de questions-réponses, diffusé le 23 mai 2009 et fortement voulu par le cardinal Zen :

> Compendium of the Letter of the Holy Father...




Deux agences catholiques très riches en informations et analyses sur l’Eglise en Chine :

> Asia News

> UCA News


Tous les articles de www.chiesa à ce sujet :

> Focus CHINE


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.