02.07.2009

Un livre aux photos magnifiques édité par le Vatican

Les Loges restent fermées, mais la Bible de Raphaël est maintenant ouverte au public


Un livre aux photos magnifiques, édité par le Vatican, permet pour la première fois d'admirer dans toute sa splendeur le chef d'œuvre, généralement inaccessible aux visiteurs, de l'immense artiste. Un art sublime qui a été un aliment de la piété populaire. Et qui pourrait le redevenir


par Sandro Magister





ROME, le 26 juin 2009 – Antonio Paolucci, directeur des Musées du Vatican et historien d’art de réputation internationale, en est tout à fait convaincu: "Raphaël est, dans l’absolu, le plus grand peintre du dernier millénaire et les Loges sont ce qu’il nous a laissé de plus significatif".

Les Loges sont pourtant l'œuvre la moins connue de Raphaël. Chaque année, les millions de visiteurs des Musées du Vatican passent à côté, sans pouvoir entrer. Elles se trouvent dans l’une des trois galeries vitrées - celle du centre - qui font face au palais où habite le pape, quand on regarde depuis la place Saint-Pierre. Quand elles ont été construites, au début du XVIe siècle, elles donnaient sur un jardin. Les treize arcades des Loges peintes à fresque par Raphaël n’ont été protégées par des vitres qu’au XIXe siècle. A l’origine elles étaient ouvertes sur le lumineux ciel de Rome, qui rendait leurs couleurs encore plus brillantes.

Si les Loges sont inaccessibles au grand public, un livre magnifique, aux photos originales d’une rare beauté, permet maintenant de les admirer dans toute leur splendeur. L’ouvrage, publié en plusieurs langues, est le second de la collection "Monumenta Vaticana Selecta", qui présente chaque année une partie du patrimoine artistique du Vatican et dont le premier volume a "dévoilé" la Chapelle Sixtine. Son auteur est Nicole Dacos, historienne d’art française, qui a consacré quarante ans d’études à cet extraordinaire chef d’œuvre.


***


Aujourd’hui, au Vatican, les visiteurs vont droit à Michel-Ange, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant des siècles, les chefs-d’œuvre préférés ont été les statues classiques, le Laocoon, l'Apollon du Belvédère. Et surtout Raphaël, le Raphaël des Chambres et plus encore celui des Loges. Pour des générations d’artistes, les Loges furent le modèle suprême dont il fallait s’inspirer. Elles firent école dans toute l’Europe et connurent un immense succès. A la fin du XVIIIe siècle, Catherine de Russie les fit reproduire, grandeur nature, dans une aile de l'immense musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.

Mais les Loges sont bien plus qu’une étape majeure dans l’histoire de l’art. Elles sont un chef d’œuvre chrétien qui, comme tel, a aussi exercé une immense influence. Sur la voûte, 52 scènes de l’histoire sainte sont peintes successivement. C’est ce que l’on appelle la Bible de Raphaël, dont les images se retrouvent dans d’innombrables gravures, peintures, livres, des siècles suivants, dans les histoires saintes illustrées, et même dans les images de première communion modernes. Un art sublime, très raffiné, mais aussi devenu tout de suite "populaire" et accessible à tous, qui a donné forme à la foi de générations entières.

La première des treize arcades illustre en quatre scènes la création du monde, la seconde représente Adam et Eve, la troisième Noé et le déluge, la quatrième Abraham, la cinquième Isaac, la sixième Jacob, la septième Joseph, les huitième et neuvième Moïse, la dixième Josué, la onzième David, la douzième Salomon, la treizième Jésus dans quatre scènes: l'adoration des bergers, l'adoration des mages, le baptême dans le Jourdain et la Cène.

Quelques-uns des meilleurs artistes de l’époque ont travaillé ensemble aux Loges - un peu comme cela se faisait pour la construction des cathédrales - mais tous sous la direction de Raphaël. Les scènes bibliques s’insèrent dans un décor de stucs et de fresques inspirés de l’art romain - surtout de la Maison Dorée et du Colisée - dans une explosion de fleurs, de fruits, d’oiseaux aux couleurs vives, sur fond de ciel bleu foncé. "Gloire de l'antiquité classique et gloire de la nature, le tout sanctifié par la révélation chrétienne", a résumé Paolucci, présentant le livre.

Les 52 scènes bibliques de la voûte s’inspirent aussi de l’antiquité, des statues grecques et romaines ou des mosaïques du Ve siècle de la basilique romaine de Sainte Marie Majeure. Les personnages sont habillés comme à l’âge classique, pour un récit qui a le rythme de l’épopée. Et il y a aussi un rappel évident de la peinture de Michel-Ange, mais sans rien de tragique ou de tourmenté. La Bible de Raphaël est paisible, rassurante. Les scènes qui racontent l’histoire de chaque personnage ont toujours une fin positive. Pour représenter la passion, la mort et la résurrection du Christ, Raphaël s’est limité à la Cène.

Raphaël a terminé la décoration des Loges en 1519. Elles lui avaient été commandées par le pape Léon X et la révolte de Luther commençait. Mais dans la Bible des Loges il y a déjà l’esprit de la Réforme catholique, son retour à une foi purifiée, à un regard renouvelé sur cette beauté qui coïncide avec la gloire de Dieu et avec ses "gesta" salvifiques dans l’histoire des hommes.

La Bible de Raphaël mérite encore aujourd’hui d’être admirée, lorsque l’on tourne les pages du merveilleux ouvrage qui nous la révèle.



Le livre est disponible en italien, anglais, allemand et bientôt en d’autres langues :

Nicole Dacos, "Le Logge di Raffaello. L'antico, la Bibbia, la bottega, la fortuna", Musei Vaticani - Libreria Editrice Vaticana - Jaca Book, Città del Vaticano, 2008, 352 pp., 130,00 euros.


L’article de www.chiesa consacré à "La Sixtine dévoilée" de Heinrich Pfeiffer, le précédent volume de la collection "Monumenta Vaticana Selecta":

> Une lecture incontournable pour les visiteurs de la Chapelle Sixtine: l'encyclique "Spe salvi"



A propos de ces sujets, sur www.chiesa:

> Focus ARTS ET MUSIQUE


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

(www.chiesa)

18.05.2009

Benoît XVI confie ses premières impressions aux journalistes

Le dialogue interreligieux, l’œcuménisme et la paix


ROME, Vendredi 15 mai 2009 (ZENIT.org) - Le dialogue interreligieux - exigence interne de la foi -, l'œcuménisme et la paix, voila trois axes de son pèlerinage de paix que Benoît XVI a développés dans l'avion devant les journalistes qui l'ont accompagné dans le Boeing 777 de la compagnie israélienne El Al, pendant le retour de Tel Aviv à Rome, au terme de son pèlerinage en Terre Sainte. Nous publions ci-dessous le texte de la déclaration du pape.

* * *

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Chers amis,

Merci de votre travail. J'imagine que ça a été difficile, avec tant de problèmes, de déplacements, etc., et je voudrais vous remercier d'avoir accepté toutes des difficultés pour informer le monde sur ce pèlerinage, pour inviter ainsi les autres aussi au pèlerinage en ces lieux saints.

J'ai déjà fait un bref résumé de ce voyage dans le discours de l'aéroport, je ne voudrais pas ajouter grand chose. Je pourrais évoquer tant, tant de détails : l'émouvante descente au point le plus bas de la terre, au Jourdain, qui est aussi pour nous un symbole de la descente de Dieu, de la descente du Christ dans les endroits les plus profonds de l'existence humaine.

Le Cénacle où le Seigneur nous a donné l'eucharistie, où a eu lieu la Pentecôte, la descente de l'Esprit Saint ; le Saint-Sépulcre, tant d'autres impressions, mais cela ne me semble pas le moment de le faire.

Il y a peut-être trois impressions fondamentales. La première, que j'ai trouvée partout, dans tous les milieux, musulmans, chrétiens, juifs : une volonté décidée au dialogue interreligieux, à la rencontre, à la collaboration entre les religions.

Et il est important que tous voient cela, non seulement comme une action, disons, pour des motifs politiques dans une situation donnée, mais comme un fruit du coeur même de la foi, parce que croire en un Dieu unique qui nous a tous créés, croire en ce Dieu qui a créé l'humanité comme une famille, croire que Dieu est amour, et qui veut que l'amour soit la force dominante dans le monde, implique cette rencontre, cette nécessité de la rencontre, de la collaboration en tant qu'une exigence de la foi même.

Second point : j'ai trouvé aussi un climat œcuménique très encourageant. Nous avons eu tant de rencontres avec le monde orthodoxe dans une grande cordialité ; j'ai pu aussi parler avec un représentant de l'Eglise anglicane et deux représentants luthériens, et l'on voit que précisément ce climat de la Terre Sainte encourage aussi l'œcuménisme.

Troisième point : il y a de grandes difficultés, nous le savons, nous l'avons vu et entendu.  Mais j'ai aussi vu qu'il y a chez tous un profond désir de paix. Les difficultés sont plus visibles et nous ne devons pas nous cacher les difficultés : elles existent et doivent encore être clarifiées. Mais le désir commun de paix, de fraternité n'est pas autant visible, et je crois que nous devons parler de cela aussi, encourager tous dans cette volonté de trouver à ces difficultés des solutions certainement pas faciles.

Je suis venu en pèlerin de la paix. Le pèlerinage est un élément essentiel de nombreuses religions, et justement il en est ainsi de l'islam, du judaïsme et du christianisme. C'est aussi l'image de notre existence, qui est une marche vers Dieu et ainsi également vers la communion de l'humanité.

Je suis venu en pèlerin et j'espère que beaucoup suivront ces traces et qu'ainsi ils encourageront les peuples de cette Terre sainte à l'unité, et deviendront aussi des messagers de paix. Merci.

© Copyright du texte original en italien : Librairie Editrice du Vatican

Traduit de l'italien par Zenit

 

15.05.2009

A Jérusalem et Bethléem. Là où l'on peut "toucher" les bases de la foi

Benoît XVI exhorte les chrétiens à ne pas quitter la Terre Sainte. "Ici, il y a de la place pour tous", a-t-il dit. Pour deux peuples et pour deux Etats en paix l'un avec l'autre. Et pour les trois religions issues d'Abraham, unies dans le service de la famille humaine

par Sandro Magister




ROME, le 14 mai 2009 – Benoît XVI a passé toute la journée de mercredi dans les Territoires palestiniens : à Bethléem et au camp de réfugiés d’Aïda.

C’était, inévitablement, la journée la plus "politique" de son voyage. Le pape a rencontré plusieurs fois le président Abou Mazen, a adressé des discours à celui-ci et à la population palestinienne, a marché à des endroits marqués par le conflit. A Aïda, le haut mur qui sépare Israël des Territoires était très visible, menaçant.

Benoît XVI ne s’est pas dérobé aux attentes. Il a appelé à dépasser le conflit en se référant à deux peuples et deux Etats. Il a réclamé la sécurité pour Israël. Il a dit aux Palestiniens de refuser le terrorisme. Il a souhaité que le mur soit abattu.

L’un des objectifs du pape, dans ce voyage, était d’obtenir l’assentiment des catholiques arabes, très hostiles à Israël. En Jordanie, il y est parvenu. A l’ouest du Jourdain, l’entreprise était plus difficile. Mais les étapes de Bethléem et d’Aïda ont été utiles. C’est de manière très sobre que le pape a rappelé les raisons d’Israël mais de manière très explicite et concernée qu’il a évoqué les raisons des Palestiniens et surtout leur souffrance.

Mais il serait réducteur et trompeur de faire une lecture uniquement politique du message global que Benoît XVI a voulu adresser aux chrétiens de Terre Sainte.

Selon le pape, l’Eglise sera influente – y compris sur le terrain politique – si elle sait faire autre chose et surtout si elle aide à "supprimer les murs que nous construisons autour de nos cœurs, les barrières que nous dressons contre notre prochain".

Benoît XVI vise avant tout à tourner vers Dieu les esprits et les cœurs. Il l’a dit et écrit plusieurs fois.

Et il est resté très fidèle à cette "priorité" même pendant un voyage aussi chargé politiquement que celui qu’il fait en Terre Sainte.

Pour s’en rendre compte, il suffit de repenser aux gestes et aux propos par lesquels il rythme le voyage.

On trouvera ci-dessous une brève anthologie de ce qu’il a dit mercredi 13 mai à Bethléem et Aïda, et la veille à Jérusalem.

Les passages les plus directement politiques sont présentés les premiers. Mais même dans ceux-là, on sent que le regard de Benoît XVI va plus loin.

Et ce "plus loin" il l’a expliqué surtout dans les homélies des messes célébrées le 12 mai à Jérusalem dans la Vallée de Josaphat et le 13 mai à Bethléem sur la Place de la Mangeoire, en présence de milliers de fidèles dont certains étaient venus de Gaza.

Aux chrétiens, il a dit de ne pas quitter la Terre Sainte, comme ils l’ont fait surtout dans les dernières années. Mais pourquoi rester ? La réponse du pape, surprenante, est à lire absolument. Elle renvoie au "voir" et au "toucher" des premiers disciples de Jésus. A la base sensible de la foi.

D’autres aperçus de la vision que Benoît XVI veut transmettre sont donnés par les passages consacrés à Jérusalem et à Bethléem : à la puissance symbolique, prophétique, théologique de ces villes saintes.

Enfin il faut lire entièrement le discours que Benoît XVI a adressé aux dirigeants musulmans le matin du 12 mai à Jérusalem, après avoir visité – une véritable première pour un pape – la Coupole du Rocher, lieu du sacrifice d’Abraham et de la montée au ciel de Mahomet.

Une magnifique synthèse de la manière dont le pape voit le service que le judaïsme, le christianisme et l’islam peuvent rendre à l'unité de la famille humaine.

Voici donc l'anthologie, en cinq chapitres :



1. LE PAPE "POLITIQUE". EXTRAITS DES DISCOURS DANS LES TERRITOIRES


A Bethléem, le matin du mercredi 13 mai:


Monsieur le Président, le Saint-Siège soutient le droit de votre peuple à une patrie palestinienne souveraine sur la terre de ses ancêtres, sûre et en paix avec ses voisins, à l’intérieur de frontières reconnues au niveau international. [...]

C’est mon espérance la plus chère que les sérieuses inquiétudes concernant la sécurité en  Israël et dans les Territoires Palestiniens seront bientôt suffisamment apaisées pour permettre une plus grande liberté de mouvement, surtout en ce qui concerne les contacts entre les membres d’une même famille et l’accès aux lieux saints.

Et je prie aussi pour que, avec l’aide de la  communauté internationale, les travaux de reconstruction puissent avancer d’un bon pas là où des maisons, des écoles ou des hôpitaux ont été endommagés ou détruits par les combats, afin que tous les habitants de cette terre puissent vivre dans des conditions qui favorisent une paix durable et la prospérité. [...]

Aux nombreux jeunes qui vivent aujourd’hui sur l’ensemble des Territoires Palestiniens, je lance  cet appel : ne permettez pas que les pertes en vies humaines et les destructions dont vous avez été les témoins nourrissent en vos coeurs l’amertume ou le ressentiment. Ayez le courage de résister à toutes les tentations que vous pourriez ressentir de vous livrer à des actes de violence ou de terrorisme.


Au camp de réfugiés d’Aïda, l’après-midi du mercredi 13 mai:


Chers amis, cet après-midi, ma visite au Camp de réfugiés Aïda me donne l’opportunité d’exprimer ma  solidarité à l’ensemble des Palestiniens qui n’ont pas de maison et qui attendent de pouvoir retourner sur leur terre natale, ou d’habiter de façon durable dans une patrie qui soit à eux. [...]

Je sais que beaucoup de vos familles sont séparées – à cause de l’emprisonnement de membres de la famille,  ou des restrictions dans la liberté de déplacement – et que beaucoup d’entre vous ont connu le deuil pendant les hostilités. Mon coeur va vers tous ceux qui ont ainsi souffert. Soyez assurés que tous les réfugiés palestiniens à travers le monde, spécialement ceux qui ont perdu leurs maisons et des êtres chers durant le récent conflit à Gaza, sont présents dans mes prières. [...]

Combien les gens de ce camp, de ces Territoires, et de la région tout entière attendent la paix ! En ces jours, ce long désir prend un relief particulier quand vous vous souvenez des événements de mai 1948 et des années de conflit, non encore résolu, qui suivirent ces événements. Vous vivez maintenant dans des conditions précaires et difficiles, avec des possibilités limitées de trouver un emploi. Il est compréhensible que vous vous sentiez souvent frustrés. Vos aspirations légitimes à un logement stable, à un État palestinien indépendant, demeurent non satisfaites. Au contraire, vous vous trouvez piégés, comme beaucoup d’autres en cette région et à travers le monde sont piégés, dans une spirale de violence, d’attaque et de contre-attaque, de vengeance et de destruction continuelle. Le monde entier soupire pour que cette spirale soit brisée et pour que par la paix soit mis fin à ces combats qui ne cessent pas de durer.

Dominant au-dessus de nous qui sommes rassemblés ici cet après-midi, s’érige le mur, rappel incontournable de l’impasse où les relations entre Israéliens et Palestiniens semble avoir abouti. Dans un monde où les frontières sont de plus en plus ouvertes – pour le commerce, pour les voyages, pour le déplacement des personnes, pour les échanges culturels – il est tragique de voir des murs continuer à être construits. Comme il nous tarde de voir les fruits d’une tâche bien plus difficile, celle de construire la paix ! Comme nous prions constamment pour la fin des hostilités qui sont à l’origine de ce mur!

De part et d’autres du mur, un grand courage est nécessaire pour dépasser la peur et la défiance, pour résister au désir de se venger des pertes ou des torts subis. Il faut de la magnanimité pour rechercher la réconciliation après des années d’affrontement. Pourtant l’histoire a montré que la paix ne peut advenir que lorsque les parties en conflit sont désireuses d’aller au-delà de leurs griefs et de travailler ensemble pour des buts communs, prenant chacune au sérieux les inquiétudes et les peurs de l’autre et s’efforçant de créer une atmosphère de confiance. Il faut de la bonne volonté pour prendre des initiatives imaginatives et audacieuses en vue de la réconciliation : si chaque partie insiste en priorité sur les concessions que doit faire l’autre, le résultat ne peut être qu’une impasse.

L’aide humanitaire, comme celle qui est fournie dans ce camp, a un rôle essentiel à jouer,  mais la solution à long terme à un conflit tel que celui-ci ne peut être que politique. Personne n’attend que les Palestiniens et les Israéliens y parviennent seuls. Le soutien de la communauté internationale est vital, et c’est pourquoi, je lance un nouvel appel à toutes les parties concernées pour jouer de leur influence en faveur d’une solution juste et durable, respectant les requêtes légitimes de toutes les parties et reconnaissant leur droit de vivre dans la paix et la dignité, en accord avec la loi internationale. En même temps, toutefois, les efforts diplomatiques ne pourront aboutir heureusement que si les Palestiniens et les Israéliens ont la volonté de rompre avec le cycle des agressions.


A Bethléem, le soir du mercredi 13 mai:


Monsieur le Président, chers amis, [...] Avec angoisse, j’ai été le témoin de la situation des réfugiés qui,  comme la Sainte Famille, ont été obligés de fuir de leurs maisons. Près du Camp et surplombant une partie de Bethléem, j’ai vu également le mur qui fait intrusion dans vos territoires, séparant des voisins et divisant des familles. Bien que les murs peuvent être facilement construits, nous savons que ils ne subsistent pas toujours. Ils peuvent être abattus. Il est d’abord nécessaire d’ôter les murs construits autour de nos coeurs, les barrières érigées contre nos voisins.



2. CHRETIENS DE TERRE SAINTE. POURQUOI RESTER


Extrait de l’homélie de la messe dans la Vallée de Josaphat, mardi 12 mai:


Chers frères et soeurs, [...] Ici, je voudrais parler sans détours de la tragique réalité – qui ne peut manquer d’être source  de préoccupations pour tous ceux qui aiment cette Ville et cette terre – du départ de tant de membres de la Communauté chrétienne depuis ces dernières années. S’il est bien compréhensible que certaines raisons puissent pousser un grand nombre – spécialement les jeunes - à prendre la décision d’émigrer, il reste que cette décision a pour conséquence un véritable appauvrissement culturel et spirituel de la Ville. Je veux répéter aujourd’hui ce que j’ai déjà dit en d’autres occasions : en Terre Sainte, il y a de la place pour tous ! En demandant aux Autorités civiles de respecter et de soutenir la présence chrétienne ici, je veux également vous assurer de la solidarité, de l’amour et du soutien de toute l'Église et du Saint-Siège.

Chers amis, dans l’Évangile qui vient d’être proclamé, saint Pierre et saint Jean courent vers le tombeau vide, et Jean, nous dit-on : « vit et crut » (Jn 20, 8). Ici, sur la Terre Sainte, avec les yeux de la foi, vous avez la grâce, avec tous les pèlerins du monde entier qui affluent dans ses églises et ses sanctuaires, de « voir » les lieux sanctifiés par la présence du Christ, par son ministère ici-bas, sa passion, sa mort et sa résurrection ainsi que par le don de l’Esprit Saint. Ici, tout comme l’Apôtre saint Thomas, vous pouvez « toucher » les réalités historiques qui sont à la base de notre profession de foi dans le Fils de Dieu. Ma prière pour vous aujourd’hui est que vous puissiez continuer, jour après jour, à « voir et reconnaitre dans la foi » les signes de la Providence de Dieu et de sa miséricorde infinie, que vous puissiez « écouter » avec une foi et une espérance renouvelées les paroles réconfortantes de la prédication apostolique, et « toucher » les sources de la grâce dans les sacrements afin d’incarner pour d’autres leur promesse de commencements nouveaux, la liberté qui jaillit du pardon, la lumière intérieure et la paix qui peuvent apporter guérison et espérance dans les réalités humaines les plus sombres.

Dans la Basilique du Saint-Sépulcre, les pèlerins de chaque siècle ont vénéré la pierre qui,  selon la tradition, fermait l’entrée du tombeau au matin de la résurrection du Christ. Revenons souvent vers ce tombeau vide. Affirmons notre foi dans la victoire de la Vie et prions pour que chaque « lourde pierre » qui ferme nos coeurs, et bloque notre totale adhésion au Seigneur dans la foi, l’espérance et l’amour, puisse voler en éclats sous la puissance de la lumière et de la vie qui, au premier matin de Pâques, s’est répandue de Jérusalem jusqu’au bout du monde.


Extrait de l’homélie de la messe sur la Place de la Mangeoire, mercredi 13 mai:


Chers frères et soeurs, [...] « Ne craignez pas ! » C’est le message que le Successeur de saint Pierre désire vous laisser  aujourd’hui, se faisant l’écho du message des anges et c’est la mission que notre bien-aimé Pape Jean-Paul II vous laissa lorsqu’il vint chez vous en l’année du Grand Jubilé de la naissance du Christ. Appuyez-vous sur la prière et la solidarité de vos frères et soeurs de l'Église universelle et, par des initiatives concrètes, travaillez à consolider votre présence ici et à offrir de nouvelles opportunités à ceux qui sont tentés de partir. Soyez des ponts de dialogue et de coopération constructive pour l’édification d’une culture de paix qui doit remplacer l’impasse actuelle des peurs et des agressions. Soyez des pierres vivantes de vos Églises locales, faisant d’elles des ateliers de dialogue, de tolérance et d’espérance, en même temps que des havres de solidarité et de charité concrète.

Par-dessus tout, soyez les témoins de la puissance de la vie, de la vie nouvelle apportée par le Christ ressuscité, la vie qui peut illuminer et transformer les situations humaines les plus sombres et les plus désespérantes. Votre patrie n’a pas seulement besoin de structures économiques et politiques nouvelles, mais d’une manière bien plus importante, pourrions-nous dire, il lui faut une nouvelle infrastructure « spirituelle », capable de galvaniser les énergies de tous les hommes et de toutes les femmes de bonne volonté pour le service de l’éducation, du développement et de la promotion du bien commun. Vous avez chez vous les ressources humaines pour construire cette culture de paix et de respect mutuel qui pourra garantir un avenir meilleur à vos enfants. Voilà la noble entreprise qui vous attend. N’ayez pas peur !


3. LE MYSTERE DE JERUSALEM



Extrait de l’homélie de la messe dans la Vallée de Josaphat, mardi 12 mai:


Chers frères et soeurs, [...] L’exhortation de Paul à « rechercher les réalités d’en haut » (Col 3, 1).   doit résonner sans cesse en nos coeurs. Par ses paroles, il nous oriente vers le plein accomplissement de la vision de foi dans la Jérusalem céleste, là où, conformément aux antiques prophéties, Dieu essuiera toute larme de nos yeux et préparera pour le salut de tous les peuples un festin (cf. Is 25 6-8 ; Ap 21, 2-4). Voilà l’espérance, voilà la vision, qui inspire tous ceux qui aiment la Jérusalem terrestre et qui la voient comme une prophétie, la promesse de la réconciliation universelle et de la paix que Dieu désire pour toute la famille humaine.
 [...]

Tandis que nous sommes ici rassemblés au pied des remparts de cette cité, que les disciples  de trois grandes religions considèrent comme sacrés, comment pouvons-nous ne pas songer à la vocation universelle de Jérusalem ? Annoncée par les prophètes, cette vocation apparaît aussi comme un fait indiscutable, comme une réalité à jamais enracinée dans l’histoire complexe de cette ville et de ses habitants. Les Juifs, les Musulmans tout comme les Chrétiens considèrent cette cité comme leur patrie spirituelle. Comme il reste beaucoup à faire pour faire en sorte qu’elle soit véritablement une « cité de paix » pour tous les peuples, où tous peuvent venir en pèlerinage pour chercher Dieu et écouter sa voix, une voix qui « annonce la paix » (cf. Ps 85, 9) !

De fait, Jérusalem est depuis toujours une ville où résonne dans les rues l’écho de langues  différentes, où cheminent sur les pavés des peuples de toute race et langue, et dont les murs sont un symbole de l’amour providentiel de Dieu pour la famille humaine tout entière. Comme un microcosme de notre univers mondialisé, cette Ville, si elle veut vivre en conformité à sa vocation universelle, doit être un lieu qui enseigne l’universalité, le respect des autres, le dialogue et la compréhension mutuelle ; un lieu où les préjugés, l’ignorance et la peur qui les alimentent, sont mis en échec par l’honnêteté, le bon droit et la recherche de la paix. Il ne devrait pas y avoir place, à l’intérieur de ces murs, pour la violence, l’étroitesse d’esprit, l’oppression et la vengeance. Ceux qui croient en un Dieu miséricordieux – qu’ils se reconnaissent comme Juifs, Chrétiens ou Musulmans – doivent être les premiers à promouvoir cette culture de réconciliation et de paix, sans se laisser décourager par la pénible lenteur des progrès ni par le lourd fardeau des souvenirs du passé.


4. LE MYSTERE DE BETHLEEM


Extrait de l’homélie de la messe sur la Place de la Mangeoire, mercredi 13 mai:


Chers frères et soeurs, [...] Le Seigneur des armées, dont les « origines remontent aux  temps anciens, à l’aube des siècles » (Mi 5, 1), a souhaité inaugurer son Royaume en prenant naissance dans cette petite bourgade, entrant en notre monde dans le silence et l’humilité d’une grotte, et reposant, comme un enfant sans défense, dans une mangeoire.

Ici, à Bethléem, au  milieu de toutes sortes de contradictions, les pierres continuent à proclamer cette « bonne nouvelle », le message de la rédemption, que cette ville, plus que toute autre, est appelée à proclamer au monde. Car c’est ici que, d’une manière qui surpassa toute espérance et toute attente humaine, Dieu s’est montré fidèle à ses promesses. Par la naissance de son Fils, il a révélé la venue du Royaume de l’amour : un amour divin qui se penche sur nous afin de nous apporter la guérison et de nous relever ; un amour qui est manifesté dans l’humiliation et la faiblesse de la Croix, et qui cependant triomphe dans la gloire de la Résurrection pour une nouvelle vie.

Le Christ a apporté un Royaume qui n’est pas de ce monde, mais c’est un Royaume capable de  changer ce monde, car il a le pouvoir de changer les coeurs, d’illuminer les esprits et de fortifier les volontés, de briser tous les murs de séparation. En prenant notre chair, avec toutes ses faiblesses et en la transfigurant par la puissance de son Esprit, Jésus a fait de nous les témoins de sa victoire sur le péché et la mort.

Et c’est bien ce que le message de Bethléem nous appelle  à être : témoins du triomphe de l’Amour de Dieu sur la haine, l’égoïsme, la peur et le ressentiment qui paralysent les relations humaines et engendrent la division là où des frères devraient habiter ensemble dans l’unité, les destructions là où les hommes devraient construire, le désespoir là où l’espérance devrait fleurir !



5. JUIFS, CHRETIENS ET MUSULMANS POUR L'UNITE DE LA FAMILLE HUMAINE


Extrait du discours après la visite de la Coupole du Rocher, à Jérusalem, mardi 12 mai:


Le dôme du Rocher invite nos cœurs et nos esprits à réfléchir sur le mystère de la création et  sur la foi d’Abraham. Ici, les chemins des trois grandes religions monothéistes du monde se rencontrent, nous rappelant ce qu’elles ont en commun. Chacune croit en un Dieu unique, créateur et régissant toute chose. Chacune reconnaît en Abraham un ancêtre, un homme de foi auquel Dieu accorda une bénédiction spéciale. Chacune a rassemblé de nombreux disciples tout au long des siècles et a inspiré un riche patrimoine spirituel, intellectuel et culturel. [...]

Puisque les enseignements des traditions religieuses concernent, en fin de compte, la réalité de Dieu, le sens de la vie et la destinée commune de l’humanité – c’est-à-dire, tout ce qu’il y a de plus sacré et de plus précieux pour nous -, on peut être tenté ici de s’engager dans un tel dialogue avec crainte et doute quant aux possibilités de succès. Néanmoins, nous pouvons commencer par nous appuyer sur la foi au Dieu unique, source infinie de justice et de miséricorde, puisqu’en lui ces deux qualités existent dans un parfaite unité. Ceux qui croient en son nom ont le devoir de s’efforcer inlassablement d’être justes en imitant son pardon, car les deux qualités sont orientées intrinsèquement vers la coexistence pacifique et harmonieuse de la famille humaine.

Pour cette raison, il est de la plus haute importance que ceux qui adorent le Dieu Unique puissent montrer qu’ils sont à la fois enracinés dans et orientés vers l’unité de la famille humaine tout entière. En d’autres termes, la fidélité au Dieu Unique, le Créateur, le Très-Haut, conduit à reconnaître que les êtres humains sont fondamentalement en relation les uns avec les autres, puisque tous doivent leur existence véritable à une seule source et tous marchent vers une fin commune. Marqués du sceau indélébile du divin, ils sont appelés à jouer un rôle actif en réparant les divisions et en promouvant la solidarité humaine.

Cela fait peser sur nous une grande responsabilité. Ceux qui honorent le Dieu Unique croient qu’il tiendra les êtres humains responsables de leurs actions. Les Chrétiens affirment que le don divin de la raison et de la liberté est à la base de ce devoir de répondre de ses actes. La raison ouvre l’esprit à la compréhension de la nature et de la destinée communes de la famille humaine, tandis que la liberté pousse les cœurs à accepter l’autre et à le servir dans la charité. L’amour indivisible pour le Dieu Unique et la charité envers le prochain deviennent ainsi le pivot autour duquel tout tourne. C’est pourquoi nous travaillons infatigablement pour préserver les cœurs humains de la haine, de la colère ou de la vengeance.

Chers amis, je suis venu à Jérusalem pour un pèlerinage de foi. Je remercie Dieu de cette occasion qui m’est donnée de vous rencontrer comme Évêque de Rome et Successeur de l’Apôtre Pierre, mais aussi comme fils d’Abraham, en qui « seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12, 3 ; cf. Rm 4, 16-17). Je vous assure que l’Église désire ardemment coopérer au bien-être de la famille humaine. Elle croit fermement que la réalisation de la promesse faite à Abraham est universelle dans son ampleur, embrassant tout homme et toute femme, sans considération pour sa provenance ou pour son statut social. Tandis que Musulmans et Chrétiens poursuivent le dialogue respectueux qu’ils ont entamé, je prie pour qu’ils cherchent comment l’Unicité de Dieu est liée de façon inextricable à l’unité de la famille humaine. En se soumettant à son dessein d’amour sur la création, en étudiant la loi inscrite dans le cosmos et gravée dans le cœur de l’homme, en réfléchissant sur le don mystérieux de l’autorévélation de Dieu, puissent les croyants continuer à maintenir leurs regards fixés sur la bonté absolue de Dieu, sans jamais perdre de vue la manière dont elle se reflète sur le visage des autres !

Avec ces sentiments, je demande humblement au Tout-Puissant de vous apporter la paix et de bénir l’ensemble des populations bien-aimées de cette région. Puissions-nous nous efforcer de vivre dans un esprit d’harmonie et de coopération, rendant témoignage au Dieu Unique en servant généreusement les autres !


Le programme, les discours, les homélies du voyage de Benoît XVI :

> Pèlerinage en Terre-Sainte, 8-15-mai 2009

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11.05.2009

La seconde visite de Benoît XVI dans une mosquée

Le dialogue avec l'islam a caractérisé l'étape jordanienne du pèlerinage en Terre Sainte, sur la voie ouverte à Ratisbonne. Un inédit: le texte intégral du discours adressé au pape par le prince musulman Ghazi Bin Muhammad Bin Talal

par Sandro Magister




ROME, le 11 mai 2009 – Benoît XVI a consacré à la Jordanie les trois premiers jours de son voyage en Terre Sainte. Lors des précédents voyages pontificaux, l’étape dans ce royaume musulman avait été plus brève, ainsi que les références à l'islam. Avec le pape Joseph Ratzinger, en revanche, est apparue cette nouveauté. Les rapports avec l'islam ont visiblement été au centre de la première partie de son voyage. Cela se verra encore plus à Jérusalem avec la visite à la Coupole du Rocher, que les musulmans considèrent comme l’endroit d’où Mahomet est monté au ciel.

Bien sûr, l'empreinte générale que Benoît XVI a, dès le début, donné à son voyage est celle du pèlerinage chrétien, très attentif aux racines juives.

En Jordanie, il a commencé par monter au sommet du Mont Nébo d’où, comme Moïse, il a regardé la Terre Promise. Il y a rappelé "le lien inséparable qui unit l’Eglise au peuple juif". Et il a terminé en se rendant à Béthanie "au-delà du Jourdain", là où le dernier des prophètes, Jean le Baptiste, a baptisé Jésus.

A chaque étape, il a rencontré et encouragé les chrétiens qui vivent sur cette terre, petites communautés très minoritaires dont la vie n’est pas facile.

Il a célébré avec eux, à Amman, la première messe publique du voyage, le dimanche 10 mai. Dans son homélie, il leur a tout de suite rappelé ce qui avait été proclamé peu de temps auparavant: que vraiment, en dehors de Jésus, "il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel il nous faille être sauvés" (Actes 4, 12).

Il les a exhortés à reconnaître la pleine dignité de la femme et à "sacrifier" leur vie au service d’autrui, à l'opposé de "façons de penser qui justifient de 'mettre fin' à des vies innocentes".

Mais c’est sur l'islam que Benoît XVI a tenu en Jordanie les propos les plus argumentés, en particulier à deux moments: quand il a béni, à Madaba, la première pierre d’une nouvelle université catholique destinée à des étudiants qui seront pour la plupart musulmans, et quand il a visité la mosquée Al-Hussein Bin Talal d’Amman.

A Madaba, le samedi 9 mai, le pape a notamment déclaré:



"Croire en Dieu ne dispense pas de la recherche de la vérité; tout au contraire, cela l’encourage. Saint Paul exhortait les premiers chrétiens à ouvrir leur esprit à 'tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et mérite des éloges' (Ph 4, 8). Bien sûr, la religion, comme la science et la technologie, comme la philosophie et toutes les expressions de notre quête de la vérité, peut être corrompue. La religion est défigurée quand elle est mise au service de l’ignorance et du préjugé, du mépris, de la violence et des abus. Dans ce cas, nous ne constatons pas seulement une perversion de la religion mais aussi une corruption de la liberté humaine, une étroitesse et un aveuglement de l’esprit. Il est clair qu’une telle issue n’est pas inévitable. En effet, quand nous promouvons l’éducation, nous exprimons au contraire notre confiance dans le don de la liberté. Le cœur humain peut être endurci par les conditionnements du milieu environnant, par les intérêts et les passions. Mais toute personne est aussi appelée à la sagesse et à l’intégrité, au choix décisif et fondamental du bien sur le mal, de la vérité sur la malhonnêteté, et elle peut être aidée dans cette tâche.

"L’appel à l’intégrité morale est perçu par la personne vraiment religieuse parce que le Dieu de la vérité, de l’amour et de la beauté, ne peut pas être servi d’une autre façon. Croire en Dieu de façon mûre est grandement utile à l’acquisition et à l’application même de la connaissance. Science et technologie offrent d’extraordinaires bienfaits à la société et ont grandement amélioré la qualité de vie des êtres humains. C’est là, sans aucun doute, une des espérances de ceux qui promeuvent cette Université dont la devise est 'Sapientia et Scientia'. En même temps, la science a ses limites. Elle ne peut répondre à toutes les questions qui concernent l’homme et son existence. En effet, la personne humaine, sa place et son rôle dans l’univers, ne peuvent être circonscrits dans les limites de la science. 'La nature raisonnable de la personne humaine trouve, et doit trouver, sa perfection dans la sagesse qui attire avec douceur l’esprit de l’homme à rechercher le vrai et le bien' (cf. Gaudium et Spes, n. 15). L’usage des connaissances scientifiques requiert la lumière de la sagesse éthique. Telle est la sagesse qui a inspiré le serment d’Hippocrate, ou la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, ou la Convention de Genève et d’autres louables Traités internationaux. De là, le fait que la sagesse éthique et religieuse, en répondant au questionnement du sens et des valeurs, joue un rôle central dans la formation professionnelle. En conséquence, les universités où la quête de la vérité est liée à la recherche de ce qui est bon et noble, offrent une contribution indispensable à la société".


Mais c’est à Amman, en visitant la mosquée Al-Hussein Bin Talal, que Benoît XVI est entré plus directement dans le vif du sujet.

Le lieu et les interlocuteurs étaient riches d’implications. Celui qui a fait les honneurs du lieu au pape était le prince Ghazi Bin Muhammad Bin Talal, 42 ans, cousin de l’actuel roi de Jordanie Abdullah II, lui-même fils du défunt roi Hussein dont la mosquée porte le nom.

Le prince Ghazi est le principal inspirateur de la lettre ouverte "Une parole commune entre vous et nous", adressée au pape et aux chefs des autres confessions chrétiennes en octobre 2007 par 138 personnalités musulmanes de nombreux pays.

Cette lettre est la suite la plus importante, du côté musulman, de l'ouverture au dialogue faite par Benoît XVI dans son mémorable discours à l'université de Ratisbonne, le 11 septembre 2006.

La lettre des 138 est à l’origine d’un forum permanent de dialogue catholico-musulman dont la première session a eu lieu à Rome du 4 au 6 novembre 2008 et s’est terminée par une rencontre avec le pape.

A Amman, samedi 9 mai, le prince Ghazi a d’abord accompagné Benoît XVI dans sa visite de la mosquée – où ils ont eu un "moment de recueillement" – puis, à l’extérieur de la mosquée, il lui a adressé un grand discours de bienvenue, qui a été suivi de l'intervention du pape.

On trouvera ci-dessous le texte intégral des deux discours. Celui du prince Ghazi, prononcé en anglais et jusqu’à présent inédit, a été retranscrit par "L'Osservatore Romano", mais celui-ci n’en a publié qu’un bref résumé.

Le discours du pape reprend des thèmes et sujets qu’il a déjà développés dans des interventions précédentes. Celui du prince Ghazi est plus inhabituel, surtout dans un monde musulman qui, dans sa quasi-totalité, n’a pas eu connaissance des démarches de dialogue en cours avec l’Eglise catholique.

Sur ce point aussi, en effet, la visite de Benoît XVI en Jordanie a constitué une nouveauté. Grâce à l'impact public mondial du voyage et à l’échange de discours entre le pape et le prince Ghazi, une "parole commune" de dialogue entre l’Eglise catholique et l'islam a aussi touché, pour la première fois, une partie de l'opinion publique musulmane, à un degré sans précédent.



"Ensemble, chrétiens et musulmans sont incités à chercher tout ce qui est juste et droit"


par Benoît XVI


Altesse Royale,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

C’est une source de grande joie pour moi de vous rencontrer ce matin dans ce lieu magnifique. Je souhaite remercier le Prince Ghazi Ben Mohammed Ben Talal pour ses aimables paroles de bienvenue. Les nombreuses initiatives de Votre Altesse Royale en vue de promouvoir le dialogue interreligieux et interculturel sont appréciées par le peuple du Royaume hachémite et sont très largement reconnues par la communauté internationale. Je sais que ces efforts reçoivent le soutien actif des autres membres de la famille royale comme du Gouvernement de la Nation, et qu’elles trouvent un large écho à travers de nombreuses initiatives de collaboration parmi les Jordaniens. Pour tout cela, je désire exprimer ma sincère admiration.

Des lieux de culte, comme cette splendide Mosquée Al-Hussein Ben Talal du nom du révéré Roi défunt, se dressent comme des joyaux sur la surface de la terre. Les anciens comme les modernes, les plus splendides comme les plus humbles, tous ces édifices nous orientent vers le  Divin, l’Unique transcendant, le Tout-Puissant. A travers les siècles, ces sanctuaires ont attiré des hommes et des femmes dans leur espace sacré pour qu’ils s’arrêtent, qu’ils prient, pour qu’ils reconnaissent la présence du Tout-Puissant et pour qu’ils confessent que nous sommes tous ses créatures.

Pour cette raison, nous ne pouvons pas manquer d’être interpellés par le fait qu’aujourd’hui,  avec une insistance croissante, certains affirment que la religion faillit dans son ambition à être, par nature, constructrice d’unité et d’harmonie, à être une expression de la communion entre les personnes et avec Dieu. Certains soutiennent même que la religion est nécessairement une cause de division dans notre monde; et ils prétendent que moins d’attention est prêtée à la religion dans la sphère publique, mieux cela est. Certainement et malheureusement, l’existence de tensions et de divisions entre les membres des différentes traditions religieuses, ne peut être niée. Cependant, ne convient-il pas de reconnaître aussi que c’est souvent la manipulation idéologique de la religion, parfois à des fins politiques, qui est le véritable catalyseur des tensions et des divisions et, parfois même, des violences dans la société? Face à cette situation, où les opposants à la religion cherchent non seulement à réduire sa voix au silence, mais à la remplacer par la leur, la nécessité pour les croyants d’être cohérents avec leurs principes et leurs croyances est ressentie toujours plus vivement. Musulmans et chrétiens, précisément à cause du poids de leur histoire commune si souvent marquée par les incompréhensions, doivent aujourd’hui s’efforcer d’être connus et reconnus comme des adorateurs de Dieu fidèles à la prière, fermement décidés à observer et à vivre les commandements du Très Haut, miséricordieux et compatissant, cohérents dans le témoignage qu’ils rendent à tout ce qui est vrai et bon, et toujours conscients de l’origine commune et de la dignité de toute personne humaine, qui se trouve au sommet du dessein créateur de Dieu à l’égard du monde et de l’histoire.

La détermination des éducateurs et des responsables civils et religieux jordaniens à s’assurer que le versant public de la religion reflète sa véritable nature, est digne d’éloge. Par l’exemple donné par des individus et des communautés, et par la prévision des cours et des programmes de formation, se met en évidence la contribution positive de la religion dans les secteurs éducatif, culturel, social et charitable de votre société civile. J’ai eu un exemple de première main de cet espoir. Hier, j’ai été le témoin du travail renommé en matière d’éducation et de réhabilitation du Centre Notre-Dame de la Paix, où chrétiens et musulmans transforment la vie de familles entières, en les assistant pour que leurs enfants handicapés puissent prendre leur juste place dans la société. Plus tôt ce matin, j’ai béni la première pierre de l’Université de Madaba où de jeunes adultes chrétiens et musulmans bénéficieront côte à côte d’un enseignement universitaire, les rendant aptes à contribuer de façon appropriée au développement économique et social de leur nation. Les nombreuses initiatives de dialogue interreligieux soutenues par la famille royale, par la communauté diplomatique, et parfois entrepris en coordination avec le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux sont aussi dignes d’éloge. Cela inclut le travail actuel accompli par l’Institut Royal pour les Etudes Interreligieuses et pour la Croyance Islamique, le Message d’Amman de 2004, le Message interreligieux d’Amman de 2005 et, plus récemment, la lettre Common Word (Parole commune) qui faisait écho à un thème consonant à celui de ma première Encyclique: le lien indissoluble entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et la nature fondamentalement contradictoire de l’usage de la violence et de l’exclusion au nom de Dieu (cf. Deus caritas est, n.16).

De telles initiatives conduisent clairement à une meilleure connaissance réciproque et elles favorisent un respect grandissant à la fois pour ce que nous avons en commun et pour ce que nous comprenons différemment. Ainsi devraient-elles pousser les chrétiens et les musulmans à explorer toujours plus profondément la relation essentielle entre Dieu et ce monde, de telle façon que nous puissions nous efforcer d’assurer que la société s’établisse en harmonie avec l’ordre divin. A cet égard, la coopération développée ici en Jordanie est une illustration exemplaire et encourageante pour la région, et même pour le monde, de la contribution positive et créatrice que la religion peut et doit apporter à la société civile.

Chers amis, je désire aujourd’hui mentionner une tâche dont j’ai parlé à de nombreuses reprises et dont je crois fermement que chrétiens et musulmans peuvent la prendre en charge, particulièrement à travers leurs contributions respectives à l’enseignement et à l’éducation ainsi qu’au service public. Il s’agit du défi de développer en vue du bien, en référence à la foi et à la vérité, le vaste potentiel de la raison humaine. Les chrétiens parlent en effet de Dieu, parmi d’autres façons, en tant que Raison créatrice, qui ordonne et gouverne le monde. Et Dieu nous rend capables de participer à sa raison et donc d’accomplir, en accord avec elle, ce qui est bon. Les musulmans rendent un culte à Dieu, le Créateur du ciel et de la terre, qui a parlé à l’humanité. En tant que croyants au Dieu unique, nous savons que la raison humaine est elle-même un don de Dieu et qu’elle s’élève sur les cimes les plus hautes quand elle est éclairée par la lumière de la vérité divine. En fait, quand la raison humaine accepte humblement d’être purifiée par la foi, elle est loin d’en être affaiblie, mais elle en est plutôt renforcée pour résister à la présomption et pour dépasser ses propres limitations. De cette façon, la raison humaine est stimulée à poursuivre le noble but de servir le genre humain, en traduisant nos aspirations communes les plus profondes et en élargissant le débat public, plutôt qu’en le manipulant ou en le confinant. Ainsi, l’adhésion authentique à la religion – loin de rendre étroits nos esprits – élargit-elle l’horizon de la compréhension humaine. Elle protège la société civile des excès de l’ego débridé qui tend à absolutiser le fini et à éclipser l’infini, elle assure que la liberté s’exerce «main dans la main» avec la vérité, et elle enrichit la culture avec des vues relatives à tout ce qui est vrai, bon et beau.

Cette manière de concevoir la raison, qui pousse continuellement l’esprit humain au-delà de lui-même dans la quête de l’Absolu, constitue un défi; elle oblige à la fois à l’espérance et à la prudence. Chrétiens et musulmans sont poussés, ensemble, à rechercher tout ce qui est juste et vrai. Nous sommes liés pour dépasser nos propres intérêts et pour encourager les autres, les fonctionnaires et les responsables en particulier, à agir de même pour faire leur la profonde satisfaction de servir le bien commun, même s’il doit en coûter personnellement. N’oublions pas que, parce que c’est notre commune dignité humaine qui donne naissance aux droits humains universels, ceux-ci valent également pour tout homme et toute femme, quelle que soit sa religion et quel que soit le groupe ethnique ou social auquel il appartient. À cet égard, nous devons noter que le droit à la liberté religieuse dépasse la seule question du culte et inclut le droit – spécialement pour les minorités – d’avoir accès au marché de l’emploi et aux autres sphères de la vie publique.

Avant de vous quitter, je voudrais ce matin mentionner de manière spéciale la présence parmi nous de Sa Béatitude Emmanuel III Delly, patriarche de Bagdad, que je salue chaleureusement. Sa présence me conduit à faire mémoire du peuple voisin, celui d’Irak, dont de nombreux membres ont trouvé refuge ici en Jordanie. Les efforts de la communauté internationale pour promouvoir la paix et la réconciliation, conjugués à ceux des responsables locaux, doivent continuer afin de porter des fruits dans la vie des Irakiens. Je souhaite exprimer ma reconnaissance à tous ceux qui sont engagés dans les efforts pour renouer la confiance et pour rebâtir les institutions et les infrastructures nécessaires au bien-être de ce pays. Et, une fois encore, j’invite avec insistance les diplomates et la communauté internationale qu’ils représentent, ainsi que les responsables politiques et religieux locaux, à faire tout ce qui est possible pour assurer à l’antique communauté chrétienne de cette noble terre ses droits fondamentaux à une coexistence pacifique avec l’ensemble des autres citoyens.

Chers amis, je crois que les sentiments que j’ai exprimés aujourd’hui nous donnent une espérance renouvelée face à l’avenir. Notre amour et notre service devant le Tout-Puissant s’expriment non seulement dans notre culte mais aussi dans notre amour et notre préoccupation pour les enfants et les jeunes – vos familles – et tous les Jordaniens. C’est pour eux que vous travaillez et ce sont eux qui motivent votre exigence de placer le bien de toute personne humaine au cœur des institutions, des lois et des travaux de la société. Puisse la raison, humble et ennoblie par la grandeur de la vérité de Dieu, continuer à modeler la vie et les institutions de ce pays, de telle sorte que les familles puissent prospérer et que tous puissent vivre en paix, en contribuant à la culture qui donne son unité à ce grand royaume et en la faisant grandir!



"Un pape qui a le courage moral d’agir et de parler selon sa conscience"


par Ghazi Bin Muhammad Bin Talal


"Pax Vobis". A l’occasion de cette visite historique à la mosquée Roi Hussein Bin Talal, ici à Amman, je souhaite à Votre Sainteté, pape Benoît XVI, la bienvenue de quatre façons.

D’abord en tant que musulman. Je souhaite aujourd’hui la bienvenue à Votre Sainteté, parce que je sais que cette visite est un geste délibéré de bonne volonté et de respect mutuel de la part du chef spirituel suprême et du pontife de la plus vaste dénomination de la plus grande religion du monde envers la deuxième plus grande religion du monde. En effet, les chrétiens et les musulmans représentent 55% de la population mondiale. Le fait que ce soit seulement la troisième fois dans l’histoire qu’un pape visite une mosquée est donc particulièrement significatif. La première visite a été faite en 2001 par votre bien-aimé prédécesseur, le pape Jean-Paul II, à ce monument de l’histoire, la mosquée des Omeyyades de Damas, où se trouvent les reliques de saint Jean-Baptiste. La seconde visite, c’est Votre Sainteté qui l’a faite à la magnifique Mosquée Bleue d’Istanbul, en 2006.

La belle mosquée Roi Hussein d’Amman est la mosquée d’Etat de la Jordanie. Elle a été construite et personnellement supervisée par le grand roi Hussein de Jordanie. Que Dieu ait pitié de son âme! C’est donc la première fois dans l’histoire qu’un pape visite cette nouvelle mosquée. Nous voyons dans cette visite un message clair quant à la nécessité d’une harmonie interreligieuse et d’un respect mutuel dans le monde actuel, ainsi qu’une preuve concrète de la volonté de Votre Sainteté de jouer personnellement un rôle de guide sur ce point.

Ce geste est d’autant plus remarquable que votre visite en Jordanie est d’abord un pèlerinage spirituel en Terre Sainte chrétienne, et en particulier sur le site où Jésus-Christ reçut le baptême de la main de Jean-Baptiste à Béthanie, sur l'autre rive du Jourdain (Jean 1, 28 et 3, 26).

Cependant Votre Sainteté a pris, dans son programme intense et lourd, fatigant pour un homme de n’importe quel âge, du temps pour faire cette visite à la mosquée Roi Hussein et honorer ainsi les musulmans.

Je dois aussi remercier Votre Sainteté d’avoir exprimé des regrets après votre discours à Ratisbonne, le 13 septembre 2006, pour le tort causé aux musulmans. Bien sûr, les musulmans savent que rien de ce qui peut se dire ou se faire en ce monde ne peut faire du mal au Prophète, qui est, comme l’attestent ses derniers mots, au Paradis avec le plus grand compagnon, Dieu lui-même.

Mais les musulmans se sont sentis blessés dans leur amour pour le prophète, qui est, comme le dit Dieu dans le Saint Coran, plus proche des croyants qu’ils ne le sont eux-mêmes. Donc, les musulmans ont aussi particulièrement apprécié l’éclaircissement donné par le Vatican, selon lequel ce qui a été dit à Ratisbonne ne reflétait pas l’opinion de Votre Sainteté, mais était simplement une citation dans un discours académique.

Il est presque superflu de dire, entre autres, que le prophète Mahomet – que les musulmans aiment, prennent pour modèle et connaissent comme réalité vivante et présence spirituelle – est complètement et entièrement différent de la description qui en a été faite historiquement en Occident depuis saint Jean Damascène. Ces portraits déformés - faits par des gens qui ne connaissent ni la langue arabe ni le Saint Coran ou qui ne comprennent pas le contexte historique et culturel de la vie du Prophète et qui par conséquent se méprennent et interprètent mal les motifs et les intentions spirituelles qui sous-tendent beaucoup de ses actions et de ses paroles - sont hélas responsables de beaucoup de tensions historiques et culturelles entre chrétiens et musulmans.

Il est donc urgent que les musulmans mettent en pratique l'exemple du prophète, surtout, par des actions vertueuses, par la charité, la piété et la bonne volonté, en se rappelant que le Prophète lui-même avait une nature élevée. En effet, dans le Coran Dieu affirme: "Vraiment vous avez dans le messager de Dieu un exemple de comportement, pour tous ceux qui espèrent en Dieu et en le dernier jour".

Enfin je dois remercier Votre Sainteté pour vos nombreux autres gestes d’amitié et de cordialité envers les musulmans, depuis votre élection en 2005, y compris les audiences accordées en 2005 à Sa Majesté le roi Abdullah II Bin Al-Hussein de Jordanie et en 2008 à Sa Majesté le roi Abdullah Bin Abd-Al-Haziz d'Arabie Saoudite, gardien des deux lieux saints. Je vous remercie aussi de l'affectueux accueil que vous avez fait à l’historique "parole commune entre vous et nous", la lettre ouverte du 13 octobre 2007 écrite par 138 éminents spécialistes musulmans du monde entier, dont le nombre continue à augmenter. Un résultat de cette initiative qui, en se basant sur le Saint Coran et sur la Sainte Bible, a reconnu la primauté de l'amour de Dieu et de l’amour du prochain à la fois dans le christianisme et dans l'islam, est que le premier séminaire du forum international catholico-musulman a eu lieu au Vatican, sous la direction personnelle de Votre Sainteté, du 4 au 6 novembre 2008.

D’ici peu nous examinerons avec l’éminent cardinal Tauran l'œuvre commencée lors de cette rencontre, mais pour le moment je désire citer des propos de Votre Sainteté, tirés de votre discours de clôture de ce premier séminaire: "Le thème que vous avez choisi pour votre rencontre – amour de Dieu, amour du prochain, la dignité de la personne humaine et le respect mutuel – est particulièrement significatif. Il est tiré de la Lettre ouverte qui présente l'amour de Dieu et l'amour du prochain comme le cœur aussi bien de l'islam que du christianisme. Ce thème souligne encore plus clairement les fondements théologiques et spirituels de l'enseignement central de nos religions respectives. [...] J'ai bien conscience que les musulmans et les chrétiens ont des approches différentes sur les sujets qui concernent Dieu. Mais nous pouvons et nous devons être des fidèles du Dieu unique qui nous a créés et se préoccupe de chaque personne dans tous les lieux du monde. [...] Il y a un important et vaste domaine dans lequel nous pouvons agir ensemble pour défendre et promouvoir les valeurs morales qui font partie de notre héritage commun".

Maintenant, je ne peux pas ne pas rappeler les paroles de Dieu dans le Saint Coran: "Tous ne sont pas égaux". Certaines personnes des Ecritures forment une communauté juste, ils récitent les versets la nuit en se prosternant. Ils croient en Dieu et au dernier jour, ils aiment la décence et interdisent l'indécence, ils rivalisent entre eux de bonnes œuvres. Ce sont des justes, et toute bonne action qu’ils accomplissent ne leur sera pas déniée parce que Dieu connaît ceux qui Le craignent. Je rappelle aussi ces paroles de Dieu: "Et vous trouverez, et vous trouverez en vérité, que les plus proches des croyants sont ceux qui disent: vraiment nous sommes chrétiens. Cela parce que certains d’entre eux sont prêtres et moines".

Je souhaite maintenant la bienvenue à Votre Sainteté en tant que hachémite et descendant du prophète Mahomet. Je vous souhaite aussi la bienvenue dans cette mosquée de Jordanie, en rappelant que le prophète accueillit ses voisins chrétiens de Nejran à Médine et qu’il les invita à prier dans sa mosquée, ce qu’ils firent en harmonie, sans que les uns compromettent la croyance religieuse des autres. Cela aussi constitue une leçon d’une inestimable valeur dont le monde doit absolument se souvenir.

Je vous souhaite encore la bienvenue en tant qu’arabe et descendant direct d’Ishmael Ali-Salaam, de qui, selon la Bible, Dieu aurait fait sortir une grande nation, en restant près de lui (Genèse 21, 18-20).

L’une des vertus cardinales des arabes, qui traditionnellement ont survécu dans des climats parmi les plus chauds et les plus hostiles du monde, est l'hospitalité. L'hospitalité naît de la générosité, elle reconnaît les besoins des autres, elle considère ceux qui sont loin ou qui viennent de loin comme des amis. En fait cette vertu est confirmée par Dieu dans le Saint Coran par ces mots: "Et adorez Dieu et associez-lui l’homme, soyez bons avec votre père, votre mère, vos parents, les orphelins, les pauvres, vos voisins proches et ceux qui sont lointains, les amis de chaque jour et les voyageurs" (4,36).

L’hospitalité arabe, ce n’est pas seulement aimer, donner et aider, c’est aussi être généreux d’esprit et donc savoir apprécier. En 2000, au moment de la visite du regretté pape Jean-Paul II en Jordanie, je travaillais avec les tribus jordaniennes et des gens ont dit qu’ils appréciaient vraiment le pape. Comme on leur demandait pourquoi, puisqu’il était chrétien et eux musulmans, ils ont répondu en souriant: "Parce qu’il nous a rendu visite". Certainement Jean-Paul II et vous-même, Saint-Père, auriez pu aller immédiatement en Palestine et en Israël, mais au contraire vous avez choisi de commencer votre pèlerinage par une visite chez nous, en Jordanie, et nous l’apprécions.

Enfin, je vous souhaite la bienvenue en tant que Jordanien. En Jordanie, tout le monde est à égalité devant la loi, indépendamment de la religion, de la race, de l'origine ou du sexe, et ceux qui travaillent au gouvernement doivent faire tout le possible pour protéger tout le monde dans le pays, avec compassion et justice. Cela a été l'exemple personnel et le message du regretté roi Hussein qui, pendant ses 47 ans de règne, a éprouvé pour tous les habitants du pays ce qu’il éprouvait pour ses propres enfants. C’est aussi le message de son fils, Sa Majesté le roi Abdullah II, qui a choisi, comme objectif spécifique de son règne et de sa vie, de rendre honorable, digne et heureuse la vie de tous ceux qui vivent en Jordanie et en fait, celle de tous ceux qu’il peut atteindre dans le monde, autant que le permettent les ressources limitées de la Jordanie.

Aujourd’hui, les chrétiens de Jordanie ont droit à 8% des sièges au parlement et à des quotas semblables à tous les niveaux de gouvernement et de société, même si en réalité ils sont moins nombreux que prévu. Les chrétiens, bénéficient de lois relatives à leur statut et de tribunaux religieux et, de plus, ils jouissent de la protection de l’Etat sur leurs lieux saints et sur leurs écoles. Votre Sainteté a pu s’en rendre compte personnellement à la nouvelle université catholique de Madaba. Si Dieu le veut, on verra bientôt se dresser la nouvelle cathédrale catholique et la nouvelle église melkite sur le site du baptême.

Donc, aujourd’hui, en Jordanie, les chrétiens prospèrent, comme d’ailleurs ils l’ont fait au cours des deux cents dernières années, dans la paix et l’harmonie, avec de la bonne volonté et des relations authentiquement fraternelles entre eux et avec les musulmans. Cela vient, en partie, du fait que les chrétiens représentaient autrefois un pourcentage de la population plus important qu’aujourd’hui. En raison de la baisse démographique chez les chrétiens et de leur niveau plus élevé d’instruction et de prospérité qui a fait qu’ils étaient très demandés en Occident, leur nombre a diminué. Cela tient aussi à ce que les musulmans apprécient le fait que les chrétiens étaient déjà ici 600 ans avant eux. En effet, les chrétiens jordaniens sont peut-être la plus ancienne communauté chrétienne du monde. Pour la plupart, ils ont toujours été orthodoxes, attachés au patriarcat orthodoxe de Jérusalem en Terre Sainte qui est, Votre Sainteté le sait mieux que moi, l’Eglise de saint Jacques, fondée pendant la vie de Jésus.

Beaucoup d’entre eux descendent d’anciennes tribus arabes et, au cours de l’histoire, ils ont partagé le sort et les luttes des musulmans. En effet, en 630, le Prophète étant vivant, ils sont entrés dans son armée, conduite par son fils adoptif et son cousin, et ils ont combattu contre l'armée byzantine des orthodoxes à la bataille de Mechtar. C’est de cette bataille qu’ils ont tiré leur nom tribal qui signifie "les renforts" et le patriarche latin Fouad Twal lui-même descend de ces tribus.

En 1099, au moment de la chute de Jérusalem, ils ont été massacrés par les croisés catholiques à côté de leurs compagnons d’armes. Plus tard, de 1916 à 1918, pendant la grande révolte arabe, ils ont combattu contre les musulmans turcs, à côté de leurs amis musulmans, sous mandat colonial protestant, et dans les guerres arabo-israéliennes de 1948, 1967 et 1973 ils ont combattu avec les musulmans arabes contre les juifs.

Non seulement les Jordaniens chrétiens ont toujours défendu la Jordanie, mais ils ont contribué infatigablement et patriotiquement à sa construction, jouant des rôles importants dans les domaines de l'éducation, de la santé, du commerce, du tourisme, de l'agriculture, de la science, de la culture et dans beaucoup d’autres secteurs. Tout cela pour dire que, alors que Votre Sainteté les considère comme ses coreligionnaires chrétiens, nous les considérons comme nos compatriotes jordaniens et ils font partie de cette terre comme la terre elle-même. J’espère que cet esprit unitaire jordanien d’harmonie interreligieuse, de bienveillance et de respect mutuel, sera un exemple pour le monde entier et que Votre Sainteté le portera à des endroits comme Mindanao et dans certaines parties de l'Afrique sub-saharienne, où les minorités musulmanes subissent de fortes pressions de la part de majorités chrétiennes, et aussi en d’autres endroits où c’est l’inverse qui se produit.

Aujourd’hui, comme j’ai accueilli Votre Sainteté à travers quatre aspects de ma personnalité, je vous reçois aussi à travers quatre aspects de la vôtre.

Je reçois en vous le leader spirituel, souverain pontife et successeur de Pierre pour 1,1 milliard de catholiques qui vivent partout à côté de musulmans et que je salue en vous recevant.

Je reçois en vous le pape Benoît XVI, vous dont le pontificat est caractérisé par le courage moral d’agir et de parler selon votre conscience, indépendamment des modes du moment, vous qui êtes aussi un maître théologien chrétien, auteur d’encycliques historiques sur les belles vertus cardinales de l'amour et de l’espérance, vous qui avez réintroduit la Messe traditionnelle en latin pour ceux qui le souhaitent et avez en même temps fait du dialogue interreligieux et intrareligieux la priorité de votre pontificat, pour répandre la bonne volonté et la compréhension entre toutes les populations de la terre.

Je reçois en vous le chef d’Etat, qui est aussi un leader mondial et global sur des questions vitales de morale, d’éthique, d’environnement, de paix, de dignité humaine, de soulagement de la pauvreté et de la souffrance et même de crise financière mondiale.

Je reçois en vous, enfin, un simple pèlerin de paix qui vient avec humilité et gentillesse prier là où Jésus-Christ, le Messie – la paix soit avec lui! – a été baptisé et a commencé sa mission il y a 2 000 ans.

Alors, bienvenue en Jordanie, Saint-Père, pape Benoît XVI! Dieu dit dans le Coran: "Que la paix soit avec les messagers et que Dieu, le Seigneur des mondes, soit loué".



Le programme, les discours, les homélies du voyage de Benoît XVI:

> Pélerinage en Terre-Sainte, 8-15-mai 2009


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Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

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