06/01/2010

Anna et ses frères. Les mille visages du véritable islam

Anna et ses frères. Les mille visages du véritable islam

Dans un livre instructif comme il y en a peu, une jeune italo-marocaine parle d’elle-même et de sa très nombreuse famille musulmane. Amours, ruines, passions, fanatismes. Et l'Europe comme rêve non réalisé. Un islam multiforme et inconnu. Entièrement à découvrir


par Sandro Magister




ROME, le 4 janvier 2010 – L’année nouvelle débute dans la crainte d’autres attaques terroristes musulmanes contre l'Occident. Y compris du fait d’ennemis qui ont grandi en son sein, dans cette Europe où ils se sont installés mais pas intégrés.

Pour l’opinion commune, islam et islamisme risquent de plus en plus de devenir synonymes. Le "visage" public de l'immigré musulman finit écrasé en un profil radical et violent.

Mais le monde musulman lui-même nous dit et nous démontre de façon convaincante que sa réalité est très différente, dès lors qu’on le regarde et qu’on l’écoute sans préjugés.

L’une des voix musulmanes les plus crédibles, parmi tant d’autres, est celle de Khaled Fouad Allam, italo-algérien, professeur aux universités de Trieste et d’Urbino.

Dans un éditorial paru le 9 septembre dans "Avvenire", le quotidien des évêques italiens, Allam a écrit qu’aujourd’hui l'islamisme violent n’est pas du tout en expansion chez les musulmans, même dans un pays comme l'Algérie où il a pourtant fait des milliers de victimes au cours des dernières décennies :

"Bien sûr, il y a la frange maghrébine d’Al Qaida, toujours capable de frapper. Mais aujourd’hui ce mouvement et d’autres sont devenus, par rapport au passé, des mouvements d’élites, formés d’intellectuels précarisés ou de jeunes attirés par le discours idéologique et ils n’ont plus la base sociale dont ils disposaient il y a quinze ans. Actuellement les jeunes Algériens rêvent de l'Occident et de l'Europe non seulement parce qu’ils cherchent l’aisance, comme leurs parents dans les années 60 et 70, mais en tant que liberté. Et tandis que les gouvernements des états musulmans poussent à une réislamisation dans un sens orthodoxe, on voit les processus de sécularisation progresser dans ces mêmes états et attaquer la foi religieuse. La Turquie en est un bon exemple".

Khaled Fouad Allam est un analyste et un interprète très profond de ce qui se produit dans la culture musulmane. Il y a un an, il a été sur le point de devenir un collaborateur régulier de "L'Osservatore Romano", justement pour traiter de ces questions. Mais son premier article, publié le 30 novembre 2008, n’a été suivi d’aucun autre.


***


Une autre voix musulmane qu’il faut absolument écouter est celle d’Anna Mahjar-Barducci (photo). Vivant en Italie, journaliste et écrivain, elle est la fille d’une Marocaine et d’un Italien et a épousé un juif israélien prénommé David.

Pour l'islam orthodoxe, son mariage et celui de sa mère avec des hommes d’une autre religion sont une inacceptable apostasie. Mais au Maroc l'opinion majoritaire est loin d’être aussi rigide. En 2006, le film le plus vu dans ce pays a été "Marock", une histoire d'amour entre une jeune musulmane qui veut se libérer des dogmes religieux et un séduisant garçon juif.

Depuis quelques semaines, on trouve dans les librairies italiennes une autobiographie écrite par Anna Mahjar-Barducci sous le titre "Italo-marocchina. Storie di immigrati marocchini in Europa", Italo-marocaine. Histoires d’immigrés marocains en Europe.

Le livre est une description très vivante du quartier de la ville marocaine où vit la nombreuse famille de l’auteur, dont elle raconte les histoires.

Certains de ses parents vont et viennent entre le Maroc et l'Europe. Mais ce qui étonne le plus dans son récit, c’est qu’aucun d’eux ne ressemble à un autre. Ils sont tous musulmans, mais très différents. Le court chapitre reproduit ci-dessous dépeint très efficacement la réalité de cet "islam personnel" multiforme.

Ils rêvent tous de l'Europe. Mais aucun d’eux n’arrive à s’intégrer dans le pays où il a émigré, pas même l’auteur, qui est pourtant citoyenne italienne. Dans un autre chapitre du livre, elle raconte qu’en Italie, cet isolement est aggravé justement par d’autres de ses coreligionnaires immigrés :


"Quand je vois un maghrébin dans la rue, je dois changer de chemin. Il commence à me saluer en arabe et me fixe comme si j’étais sa propriété. Une fois, j’étais dans une pizzeria avec un camarade d’école : un Marocain m’a traitée de 'sharmuta', prostituée, et m’a dit que je ne pouvais pas sortir avec un Italien. Le patron de la pizzeria a dû intervenir pour qu’il s’en aille. Jamais une chose pareille n’arriverait au Maroc".

Dans d’autres écrits, Anna Mahjar-Barducci a expliqué que les difficultés à s’intégrer dans les pays européens provoquent chez beaucoup de musulmans émigrés une "perte d'identité". Cela peut les faire tomber dans les filets des islamistes radicaux qui leur offrent justement une identité forte et sûre, grâce à laquelle ils ne se sentent plus seuls mais membres d’une grande communauté.

"Voilà pourquoi on peut voir à Milan des garçons d’origine maghrébine qui ne parlent plus l’arabe mais ont de longues barbes et des vêtements qu’aucun d’eux ne porterait au Maroc".


Le chapitre d’"Italo-marocaine" reproduit ici le montre aussi. Le seul des personnages décrits à être devenu islamiste radical l’a fait en réaction à sa vie désordonnée d’émigré en France. Mais voici d’autres détails pour suivre plus facilement le récit.

Les sœurs Zaynab et Lamia sont deux jeunes cousines de l’auteur. Leila est leur mère. Leur père, Karim, s’est converti au fondamentalisme après avoir mené une vie dissolue. Rachid, autre oncle de l'auteur, est un ancien soldat du général Oufkir. Ce dernier avait tenté sans succès de renverser la monarchie au Maroc en1972 et, avant cela, en 1965, il avait éliminé le leader socialiste Ben Barka. Groupe Six est le quartier de la ville marocaine de Kenitra où l'auteur du livre revient pour voir sa famille. La djellaba est une tunique large portée dans divers pays arabes ; au Maroc elle comporte un capuchon. L'Achoura est la principale fête des musulmans chiites. Les marabouts sont des guides religieux qui vont de maison en maison. L’oumma est la communauté que forment tous les musulmans du monde.

Et voici le chapitre du livre.



Islam personnel

par Anna Mahjar-Barducci


(Extrait de "Italo-marocchina. Storie di immigrati marocchini in Europa", pp. 91-94)


Ce matin, Zaynab m’a réveillée en criant. De bonne heure elle avait été acheter les billets pour le concert de Cheb Khaled à Casablanca. Sûrement une des meilleures nouvelles de la journée. J’étais très impatiente de le voir en chair et en os.

Lamia est sortie de la maison pour téléphoner avec son portable. Zaynab m’a dit qu’elle appelait Fahd : il était à Casablanca pour quelques jours et elle pourrait le revoir au concert. Quand elle est revenue dans la chambre, elle ne nous a rien dit. Et puis je l’ai vue enfiler la djellaba par-dessus le t-shirt Zinedine Zidane et se mettre un voile. Elle est allée dans la pièce voisine et a commencé à prier. J’étais troublée. Peut-être que son père l’avait contaminée. Dans ma famille personne n’avait jamais prié, sauf Karim, qui n’était sûrement pas un exemple à suivre. En la voyant, l’oncle Rachid a eu l’air perplexe : "Lamia!", a-t-il crié depuis le divan. "Tu pries tournée vers l'Amérique ! La Mecque, c’est de l’autre côté". On a tous éclaté de rire.

Ma famille était composée principalement de femmes. Nous nous considérions toutes comme musulmanes, mais chacune avait sa façon d’interpréter la religion. En fait, chacune avait son islam personnel. Pour ma mère, être musulmane signifiait simplement croire en Dieu. Pour ma tante Samia, cela signifiait avoir une identité. Pour Zaynab et Maryiam, cela voulait dire ne pas oublier leurs origines. Pour nous, observer les préceptes religieux était secondaire. Et pourtant, voir Lamia prier m’avait impressionnée. Je respectais son choix personnel, mais, après la visite du marabout, j’avais peur qu’elle ne se ferme au monde, comme son père. Rachid, au contraire, était panarabiste et la religion ne l’intéressait pas. Il disait qu’il était musulman de naissance et athée par choix.

Il y a quelques années, j’avais rencontré à Venise Abdennour Bidar, un professeur de philosophie français et musulman. Des mois plus tard, ma cousine Zaynab m’a envoyé de France un livre de Bidar, intitulé "Self Islam" : autrement dit l'islam personnel, comme je le définissais moi-même. J’ai tout de suite commencé à le lire, sûre d’y trouver la description de ma famille. [...]

Leila et mes cousines respectaient le Ramadan. Au contraire ma tante Samia continuait à manger pendant cette période ; mais personne de la famille n’aurait osé lui dire que pour cette raison elle n’était pas musulmane. Après tout, à Groupe Six, la plupart de nos voisins jeûnaient officiellement pendant le Ramadan mais mangeaient ensuite en cachette, enfermés chez eux. Toutefois, très hypocritement, avant de sortir, ils se grattaient légèrement la langue avec les ongles pour la rendre banche comme s’ils avaient jeûné. D’autres respectaient le Ramadan pendant tout le mois, mais buvaient ensuite du vin et des alcools forts le reste de l’année.

De plus, dans ma famille, nous ne savions même pas ce qu’était l’oumma. Parfois Zaynab, prise de pulsions panarabistes, disait "nous, arabes"; mais le seul "nous" à avoir toujours existé, chez moi, c’était notre famille. Au Maroc, on était tous sunnites et à Groupe Six nous ne savions même pas ce qu’étaient les chiites. Mais à Kenitra, dans mon enfance, on avait l’impression, le jour de l'Achoura, d’être à Téhéran. Des hommes vêtus de blanc se donnaient des coups de couteau à la tête jusqu’à faire couler le sang, comme les fidèles d’Ali. Je pensais que nous étions peut-être chiites nous aussi, sans le savoir. Je ne pouvais pas le prouver, mais cette combinaison de traditions me plaisait. Pourtant, quand ma mère voyait un homme avec une barbe de fondamentaliste, elle disait que c’était un ayatollah, ce qui était pour elle le terme le plus offensant.

Mon oncle Rachid, se levant du divan pour aller fumer dehors, a de nouveau regardé Lamia qui priait, l'index dressé en l’air. Puis il s’est approché de moi à la cuisine, pour me parler.

"Tu m’accuses toujours d’avoir soutenu Oufkir. Tu es convaincue que, si Ben Barka avait vécu, l’histoire du Maroc aurait été meilleure", me dit-il tout bas. "Le vrai danger, pour notre pays, il est ici, chez nous. Des gens comme ton imbécile d’oncle Karim commencent par gâcher la vie de leur famille, puis ils se font une bosse au front à force de prier et, pour se racheter, ils pensent pouvoir nous priver de nos libertés. Tu ne t’en rends pas compte ?"

C’est la plus longue conversation que j’aie jamais eue avec mon oncle Rachid. Je l’ai regardé sortir, s’asseoir sur l’escalier et allumer nerveusement une cigarette avec une allumette, en regardant autour de lui, pensif.



Le livre :

Anna Mahjar-Barducci, "Italo-marocchina. Storie di immigrati marocchini in Europa", préface de Vittorio Dan Segre, Diabasis, Reggio Emilia, 2009.


Anna Mahjar-Barducci a fondé et préside en Italie l'Association Arabi Democratici Liberali, dont le site est aussi en anglais :

> www.arabidemocraticiliberali.com

L’Association agit en coopération avec un institut de recherches d’Erbil, au Kurdistan irakien, créé pour promouvoir le dialogue religieux et interethnique :

> www.tolerancy.org


Les écrits de l'Association Arabi Democratici Liberali sont repris par des médias arabes comme la télévision Al-Arabiya, le quotidien saoudien basé à Londres "Al-Awsat", l’hebdomadaire marocain "Tel Quel", le "Daily Star" libanais et l’hebdomadaire irakien "Al-Ahali"-


Le 21 octobre, Anna Mahjar-Barducci est intervenue dans l’hebdomadaire "Tempi" à propos des discussions en cours en Italie sur l'intégration des immigrés et sur la concession de la citoyenneté dans des délais plus brefs :

> "Sono italo-marocchina..."

L'article s’achève ainsi :

"Quand je prends connaissance, dans les quotidiens italiens, du débat sur la concession de la citoyenneté aux immigrés après seulement cinq ans de résidence, je suis un peu étonnée. Les déclarations de ces jours-ci donnent en effet l’impression que réduire de moitié le temps d’attente est en soi un élément qui facilite automatiquement l’intégration de l’immigré. Mais ce n’est peut-être qu’un escamotage pour ne pas mener de manière appropriée de véritables politiques d’intégration, qui n’existent pas encore. Il est au contraire nécessaire, par exemple, de proposer des cours d’italien et d’alphabétisation gratuits, de créer des modèles et des activités sociales pour les enfants d’immigrés, d’instituer des centres d’aide et de responsabilisation pour les femmes immigrées, de contrôler les mosquées, de former des imams qui adoptent des formes de pensée modernes, etc. Si l’on n’adopte pas de véritables politiques permettant à l’immigré de faire sienne l’identité italienne, rien ne changera, que la citoyenneté soit donnée tôt ou tard. Nous continuerons seulement à nous vanter, inutilement, de vivre dans une Italie 'multiculturelle', alors que le multiculturalisme sans intégration n’a jamais créé que la ghettoïsation. Et nous aurons d’autres pères semblables à celui de Sanaa, qui tueront leurs filles, mais cette fois avec la citoyenneté italienne".



Benoît XVI a basé son homélie du 1er janvier sur la reconnaissance du "visage" de l'autre, qui peut aussi être le musulman :

> "Nel primo giorno del nuovo anno..."




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> Focus ISLAM




Traduction française par Charles de Pechpeyrou.
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