28/07/2009

Les musulmans à l'école de la démocratie. Avec la télévision comme professeur

Les musulmans à l'école de la démocratie. Avec la télévision comme professeur

Tandis qu'au Vatican l'on se demande si la démocratie est compatible ou pas avec l'islam, les reality shows et les soap opéras triomphent sur les chaînes de télévision arabes. Une grande enquête en analyse les messages. Et les ambiguïtés

par Sandro Magister




ROME, le 27 juillet 2009 – Au moment où la Grande-Bretagne accepte sur son territoire, au nom du multiculturalisme, quelque 80 tribunaux islamiques alternatifs ayant comme norme non la Common Law britannique mais la charia – avec tout ce que celle-ci comporte de polygamie, de répudiation, de soumission de la femme et d’absence de liberté religieuse – on se demande au Vatican si la démocratie est compatible ou pas avec l'islam.

Cette information venant de Grande-Bretagne semble donner raison aux pessimistes. Mais au Vatican on a plutôt une vision positive quant à la possibilité pour les Etats musulmans de devenir de véritables démocraties libérales, reconnaissant les libertés fondamentales et la parité de droits entre hommes et femmes.

C’est ce qui ressort de l'article d’ouverture du dernier numéro de "La Civiltà Cattolica", la revue des jésuites de Rome, qui est imprimée après contrôle de la secrétairerie d’état du Vatican.

L'auteur de l’article est le jésuite Giovanni Sale, historien, et son titre est : "Islam et démocratie".

Après avoir affirmé qu’il n’y a aujourd’hui que deux Etats musulmans où l’on entrevoie des éléments de démocratie, le Liban et la Turquie, le père Sale passe méthodiquement en revue les thèses qui, en Occident, se disputent le terrain :

"Sur ce sujet délicat, les analystes occidentaux se répartissent en trois catégories : les 'optimistes', eux-mêmes divisés en 'gradualistes et 'réalistes' (qui soulignent les exigences de la Realpolitik au plan international), les pessimistes et les sceptico-possibilistes".

D’après le père Sale, le chef de file des optimistes gradualistes est Bernard Lewis, historien à Princeton.

Les optimistes réalistes sont les néoconservateurs arrivés sur le devant de la scène pendant la présidence Bush et décidés à implanter la démocratie dans les pays musulmans, mais également prêts à s’allier avec des régimes despotiques amis.

Le maître à penser des pessimistes est Samuel Huntington, qui estime qu’entre le monde musulman et la démocratie il y a une antinomie irréductible, qui produit un choc de civilisations.

Enfin les sceptico-possibilistes soutiennent que la démocratie ne doit pas être implantée dans les pays arabes par l’extérieur mais qu’elle ne peut naître et grandir dans ces pays que par l’intérieur. Toutefois beaucoup d’obstacles s’opposent à cette évolution, notamment le facteur religieux.

En conclusion, l'article de "La Civiltà Cattolica" rejette à la fois la thèse du choc des civilisations et celle, néoconservatrice, de l'exportation de la démocratie y compris par les armes.

En revanche elle montre qu’elle partage à la fois la thèse optimiste gradualiste de Bernard Lewis et l'avertissement des sceptico-possibilistes quant aux obstacles qu’il faut surmonter, dont le premier est l’obstacle religieux :

"L’Islam et la démocratie peuvent devenir compatibles à condition que l’élément religieux, avec toute sa richesse de contenus et d’expériences, serve de simple point de référence éthique et moral à l'action de l'interprète de la science sociale, sans prétendre dicter des normes à l’Etat et à la politique".

Dans son article, le père Sale met en valeur l’analyse du monde musulman par Daniel Pipes, consultant de la Maison-Blanche du temps de Bush. Selon Pipes, il existe, à côté d’un vaste ensemble de fondamentalistes radicaux, une population encore plus large de musulmans dont l’hostilité à l'Amérique et à l'Occident tient plus au milieu social dans lequel ils vivent qu’à une conviction enracinée, et enfin une autre population de musulmans "modérés" non hostiles aux valeurs occidentales. Pipes – considéré comme un "faucon" – souligne l'importance "d’un engagement culturel et civique qui encourage les musulmans modérés à travailler à un profond changement démocratique et civique des sociétés musulmanes".


***


Mais alors qu’on discute, en Occident et dans les instances dirigeantes de l’Eglise catholique, de la possible évolution démocratique de l'islam, que se passe-t-il dans le monde musulman ? Quelle image les musulmans ont-ils de l'Occident ? Comment le voient-ils ?

Une réponse très intéressante à cette question est fournie par une recherche réalisée récemment sur les programmes des télévisions des pays arabes.

Cette recherche, très approfondie, a été coordonnée par Donatella Della Ratta avec la collaboration de Roberta Nunnari et Naman Tarcha. Ses résultats se trouvent dans un volume publié en Italie aux éditions Gangemi, sous le titre : "Media arabi e cultura nel Mediterraneo".

Les surprises – qu’une enquête Gallup de 2002 avait déjà fait entrevoir - sont nombreuses : alors que les spectateurs d’Al Jazira – malgré l'orientation antiaméricaine de cette célèbre chaîne – se révélaient les plus favorables aux modes de vie occidentaux, les plus hostiles étaient les spectateurs des chaînes de divertissement, c’est-à-dire justement celles qui proposent des programmes et des reality shows de style occidental.

Parmi les quelque 500 chaînes arabes étudiées par Donatella Della Ratta et ses collaborateurs, les moins contrôlées par l’état sont les libanaises, captées dans beaucoup d’autres pays. On y trouve de tout : depuis les programmes férocement opposés aux Etats-Unis et à Israël d’Al Manar, la chaîne du Hezbollah, jusqu’aux reality shows de LBC, la première chaîne arabe à présenter des programmes du type "Star Academy", "Survivor" et "La Ferme".

Le prototype mondial des reality shows, le "Grand Frère", présenté il y a quelques années par une chaîne de Bahrein, a été annulé après le premier épisode, suite à un flot de protestations. Mais les autres reality shows ont rencontré un succès croissant. Avec des effets politiques inattendus.

Par exemple, quand le demi-finaliste libanais de "Star Academy" fut éliminé au profit de son adversaire syrien, Beyrouth fut envahie par des manifestations de protestation contre la Syrie.

Et quand la finale de "Superstar" opposa un concurrent syrien à un jordanien, les compagnies téléphoniques d’état des deux pays firent assaut d’offres de réductions et de bonus auprès de leurs abonnés, pour les inciter à téléphoner pour soutenir leur "héros national".

Selon certains analystes arabes, le vote par téléphone portable dans les reality shows "est la première forme réelle de démocratie participative dans le monde arabe, un essai d’élections libres".

Mais ce n’est pas tout. Le reality show "Star Academy" a fait naître un double satirique intitulé "Irhab Academy", académie du terrorisme. Les concurrents sont des acteurs qui présentent de manière grotesque différents profils de terroriste, chacun ayant sa spécialité diabolique. L'auteur est Abdallah Bijiad Al Otibi, ancien extrémiste qui se consacre à la lutte télévisuelle contre le terrorisme.

D’autres programmes télévisés qui connaissent un grand succès dans les pays arabes sont les musalsalat, les séries de fiction. La discussion sur les problèmes les plus brûlants, totalement bannie des journaux télévisés officiels, trouve à s’exprimer dans la trame des fictions : de la polygamie au divorce, de la violence infligée aux femmes à l'homosexualité, du terrorisme aux relations avec l'Occident.

La Syrie est leader de cette production. L’un des principaux auteurs est Najdat Ismael Anzour, fils du premier metteur en scène de cinéma muet syrien. L’une de ses séries de fiction, diffusée pendant le Ramadan de 2007 – le mois où il y a le plus de téléspectateurs – a abordé la question des caricatures de Mahomet. A un moment donné, l’un des personnages demande à un autre, qui est très scandalisé par les caricatures :

"Dis-moi, je t’en prie, ce qui offense le plus notre religion : un étranger qui dessine des caricatures banales comme celles-là ? Ou un musulman qui se fait sauter avec une ceinture explosive au milieu d’innocents ?".

Bien sûr il ne faut pas négliger le fait qu’il y a des fictions férocement hostiles à l'Occident et à Israël.

Il ne faut pas non plus oublier que les spots publicitaires contribuent aussi à la pénétration des modèles occidentaux. Celui de Coca-Cola, très sexy, très aguicheur, avec Nancy Ajram, la pop star arabe la mieux payée et la plus discutée du moment, a connu un vif succès.

Selon certains analystes, tout cela montre qu’un processus de sécularisation envahit le monde musulman. Les tabous tombent, les idées circulent, les modes de vie se différencient, les modèles occidentaux font des émules.

Cependant cela n’est pas complété par un vrai renouvellement de la société civile, par son développement selon une tendance pluraliste, par sa démocratisation.

Une "voie musulmane vers la démocratie" est possible : c’est la conclusion de l’article de "La Civiltà Cattolica". Mais "c’est une voie entièrement à étudier et à mettre en œuvre".



Le livre :

"Media arabi e cultura nel Mediterraneo", sous la direction d’Ornella Milella et Domenico Nunnari, Editions Gangemi, Rome, 2009.



La revue des jésuites de Rome, imprimée après contrôle des autorités vaticanes, qui a publié – dans le numéro daté du 4 juillet 2009 – l'article du père Giovanni Sale, "Islam et démocratie" :

> La Civiltà Cattolica



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Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

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