29/04/2009

Ce que la Bible n'a jamais raconté: exposition artistique consacrée aux livres apocryphes

Une grande exposition artistique consacrée aux livres apocryphes. C'est-à-dire aux histoires et aux personnages dont les Ecritures canoniques ne parlent pas. Non pour invalider les Evangiles et l'Eglise, mais pour les rendre plus proches de nous

par Sandro Magister

 

 

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ROME, le 28 avril 2009 – L’exposition de l’an dernier était consacrée à la Genèse, celle de l’année précédente à l'Apocalypse. Elles ont toutes les deux attiré à Illegio, petit bourg de montagne dans les Alpes Carniques, un grand nombre de visiteurs, ravis d’y admirer des chefs d’œuvre artistiques venus d’importants musées d'Italie et du monde. Le succès a été tel que l’exposition sur l'Apocalypse a été reprise, à Rome, par les Musées du Vatican.

Cette année, du 24 avril au 4 octobre, ce sont les Apocryphes qui sont exposés à Illegio, ces mémoires et ces légendes qui ne figurent pas dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament mais qui sont entrés dans la tradition chrétienne, repris par l'art et représentés aussi dans de nombreuses églises.

Bien des épisodes et des personnages de l’histoire sainte, à commencer par le bœuf et l’âne près de Jésus nouveau-né, ont été transmis en dehors des textes canoniques de la Bible. On peut citer la naissance et l’enfance de Marie avec ses parents Anne et Joachim, son mariage avec Joseph, le nom et les faits et gestes des Mages, les détails de la fuite en Egypte, la "dormition" de la Vierge et son assomption au ciel.

Les 80 œuvres réunies à Illegio, inspirées des Apocryphes, sont dues à des artistes de premier plan comme Brueghel et Le Guerchin, Dürer et Le Caravage. De ce dernier, l’exposition présentera pendant les premières semaines le splendide "Repos pendant la fuite en Egypte" conservé au Musée Doria Pamphili de Rome: tandis que Marie et l’enfant Jésus dorment, un ange accompagne au violon un motet dont le texte est tiré du Cantique des Cantiques. Joseph tient la partition, l’âne regarde et écoute, extasié.

Sur la couverture du catalogue de l’exposition, édité par Skira, figure un tableau du Guerchin datant de 1628 qui représente la rencontre de Jésus ressuscité et de sa mère, ce que les Evangiles ne racontent pas non plus.

Le choix de consacrer l’exposition aux Apocryphes n’est pas sans liens avec l’utilisation actuelle de certains textes extra-scripturaires. Du "Da Vinci Code" à l’histoire de Judas, il y a aujourd’hui tout un pullulement de livres et de films visant essentiellement à invalider les Evangiles: ces livres et films se présentent comme porteurs d’une "vérité cachée", occultée par les Evangiles eux-mêmes et par l’Eglise.

Ce côté "vérité cachée" appartenait déjà aux textes apocryphes de type gnostique des premiers siècles. Il n’est pas étonnant qu’il retrouve du succès aujourd’hui, avec le gnosticisme antichrétien moderne.

Les œuvres d'art exposées à Illegio montrent au contraire qu’une bonne partie des Apocryphes a eu et peut encore avoir un tout autre rôle: pas de s’opposer aux Evangiles canoniques et de les invalider, mais d’en étendre le récit, d’en enrichir la compréhension, de nourrir la dévotion, en continuité pour l’essentiel avec la trame fondatrice des Saintes Ecritures.

Raison de plus pour explorer le vaste ensemble des écrits extra-canoniques. C’est ce que fait ci-dessous, de façon captivante, l'archevêque Gianfranco Ravasi, spécialiste mondialement réputé de la Bible et de la littérature connexe, président du conseil pontifical pour la culture.

Ravasi est l’un de ceux qui ont présenté officiellement au public l’exposition d’Illegio sur les Apocryphes, le 23 avril, à l’ambassade d'Italie près le Saint Siège, à Rome. Son intervention a également été publiée dans "L'Osservatore Romano" du 24 avril 2009, sous le titre: "Le chant du coq rôti et la conversion de Ponce Pilate".

Ravasi étudie surtout les développements que les Apocryphes ont donnés aux récits de la Passion. La conversion de Ponce Pilate est l’un de ces développements: elle est entrée à tel point dans la tradition que l’Eglise d’Ethiopie vénère comme un saint le procurateur romain qui condamna Jésus à mort.



Pâques selon les textes apocryphes. Judas, Pilate, Marie


par Gianfranco Ravasi


Paradoxalement, il n’est pas difficile d’organiser une exposition ayant comme fil conducteur les évangiles apocryphes, comme le prouve justement la grandiose exposition ouverte le 24 avril à Illegio, petite ville du Frioul rendue célèbre par ses événements artistiques extraordinaires.

En effet cette littérature a eu un succès extraordinaire justement dans l'art et la tradition populaires. Le mot "apocryphes" – littéralement, en grec, les livres "cachés – recouvre en effet une immense production littéraire et religieuse, parfois de faible qualité, parallèle mais autonome par rapport à l'Ancien et au Nouveau Testament qui contiennent, eux, les livres "canoniques", ceux que le judaïsme et le christianisme reconnaissent comme textes sacrés, inspirés par Dieu. Ces documents sont aussi présents dans la dernière phase du judaïsme vétérotestamentaire et constituent un chapitre de la littérature religieuse juive elle-même.

Les apocryphes juifs regroupent au moins 65 textes différents, composés entre le IIIe siècle avant Jésus-Christ et le IIe siècle et relevant de contextes et de genres divers. Par exemple, des écrits apocalyptiques comme les trois livres d’Enoch différents sont importants parce qu’ils offrent un témoignage varié mais décisif sur de nombreuses concepts du judaïsme. Egalement significatifs, les "testaments" mis dans la bouche de divers personnages bibliques comme les différents patriarches, ou bien Job, Moïse et Salomon. Il y a aussi une série d’œuvres à caractère philosophique ou sapiential, comme le vieux récit d’Achikar, d’origine babylonienne, adopté et transformé par le monde juif et devenu très populaire. On trouve aussi un grand nombre de prières, d’odes, de psaumes, dont certains ont été retrouvés à Qumran, sur les bords de la mer Morte, lors de l’une des plus célèbres découvertes du siècle dernier. A enregistrer aussi des ajouts ou approfondissements libres de textes bibliques comme la "Vie d’Adam et Eve" ou l’histoire d’amour entre Joseph et Asenet.

L’exposition d’Illegio met en scène des représentations artistiques liées aux apocryphes chrétiens qui cherchent à recréer la vie de Jésus, souvent très librement, créant de nouveaux Evangiles, mais il ne manque pas d’Apocalypses ou d’Actes de différents apôtres et de lettres sur le modèle de celles de saint Paul. Cela forme une masse importante d’écrits chrétiens, nés surtout de la piété populaire mais aussi dans des milieux cultivés: nous pensons aux écrits gnostiques égyptiens. Ils furent très tôt contestés, malgré leur désir affiché de s’aligner et de compléter les livres canoniques. Cette exclusion, d’ailleurs souvent motivée du fait de leur qualité théologique discutable et de leur créativité historique fantaisiste, n’a pas empêché leur entrée dans la dévotion populaire, dans l’histoire même de la théologie, dans la liturgie, et surtout dans la tradition artistique des siècles suivants.

Entrons donc nous aussi, comme des voyageurs étonnés, dans cette forêt de pages, d’images, de coups de théâtre, de symboles, de fantaisies. On découvre, par exemple, les "divines bêtises" de Jésus enfant: il fait mourir et ressusciter ses camarades de jeu ou les transforme en chevreaux, il paralyse le professeur qui va le frapper à cause de son savoir trop pédant, mais il sait guérir les morsures de vipère, il retire de fours ou de puits, par un prodige, des enfants qui y sont tombés, il arrange sans travail manuel un lit sorti de guingois de la menuiserie de Joseph.

Parmi les dizaines de parcours qui s’offrent à nous dans cette forêt littéraire, choisissons-en un qui nous conduise à l’événement de la Pâque du Christ, le temps liturgique que nous vivons. En effet une énorme masse de récits décrit les heures de la semaine que l’on appellera ensuite "sainte". Nous ne suivrons que quelques uns des acteurs de ces jours sombres et glorieux, en faisant donc abstraction des différents sujets présentés à l’exposition frioulane.


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Le premier que nous rencontrons est le traître Judas Iscariote, un personnage qui a continué à générer de nouveaux "apocryphes" jusqu’à nos jours, avec différents romans et œuvres de divers auteurs modernes. Pour les apocryphes anciens, l’histoire de celui qui trahit Jésus a des racines lointaines et très fantaisistes.

Fils du prêtre Caïphe, Judas montra dès son plus jeune âge – d’après "l’Evangile arabe de l'enfance du Sauveur", un apocryphe très cher aux chrétiens d'Orient et même aux musulmans – des signes de possession diabolique. Mais, selon un texte copte égyptien, sa femme avait pris chez elle pour l’allaiter le fils nouveau-né de Joseph d'Arimathie, l’homme qui allait offrir sa tombe de famille pour y déposer le cadavre de Jésus. Quand Judas rentra chez lui avec les trente deniers de la trahison, ce bébé ne voulut plus téter le lait. Son père Joseph fut alors convoqué: à peine son fils le vit-il que, par un prodige, il se mit à crier: "Viens, papa, tire moi des mains de cette femme qui est une bête sauvage. Hier, à la neuvième heure, ils ont reçu le prix du sang du Juste". En effet, toujours selon les textes apocryphes, c’est sa femme qui avait poussé Judas à trahir par goût du lucre: elle forçait déjà depuis longtemps son mari à voler dans la caisse commune des disciples qui, comme on peut le lire dans l’Evangile canonique de Jean (12, 6), était effectivement gérée par Judas.

Mais la scène la plus étonnante est racontée dans les Mémoires ou Evangile de Nicodème, célèbre apocryphe grec qui nous est aussi parvenu en version copte et latine, peut-être du début du IIe siècle. Judas, après avoir trahi Jésus, rentre chez lui, sombre et décidé à se suicider. Sa femme cherche à le convaincre de ne pas se pendre, sûre que le Christ ne pourra jamais ressusciter. Comme elle fait rôtir un coq pour le repas, elle parie avec son mari: "Si ce coq rôti peut chanter, alors Jésus pourra ressusciter. Mais, tandis qu’elle parlait, le coq écarta les ailes et chanta trois fois. Alors Judas, pleinement convaincu, fit un nœud coulant avec la corde et alla se pendre".

C’est bien sûr une reprise sous une forme surréelle et extrême du thème évangélique du coq qui chante au moment du reniement de Pierre. Mais d’autres apocryphes peignent la mort de Judas comme une explosion de son corps démesurément gonflé – libre référence à Actes des Apôtres 1, 18 – et représentent son âme qui erre désespérément dans l'Amenti, c’est-à-dire aux enfers.


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Une floraison apocryphe était inévitable en ce qui concerne un autre protagoniste des dernières heures terrestres de Jésus dans le récit évangélique, le procurateur romain Ponce Pilate. Vers 155, l’écrivain et martyr chrétien Justin appelait "Actes de Pilate" ces Mémoires de Nicodème dont nous venons de parler. On y trouve une reconstitution très vivante du procès fait par le Romain au Christ contre qui les chefs d’accusation retenus sont sa naissance illégitime, fruit de relations coupables, et ses violations de la loi, surtout celle du repos sabbatique. Mais cédons la parole au narrateur antique qui exalte déjà la grandeur surhumaine du Christ. "Pilate appela un huissier et lui dit: Amène-moi Jésus ici, mais doucement! L’huissier sortit et, reconnaissant Jésus, il l’adora, étendit par terre le tissu qu’il avait en main et lui dit: Seigneur, marche là-dessus et viens, parce que le gouverneur te demande. [...] Quand Jésus entra chez Pilate, les aigles des enseignes que tenaient les porte-étendard baissèrent la tête et adorèrent Jésus". Puis défilent devant Pilate les témoins à décharge: aveugles, paralytiques, un bossu, l'hémorroïsse, tous guéris par Jésus, ainsi que Nicodème, membre du Sanhédrin juif.

Entre alors en scène la femme même du procurateur, dont les différents apocryphes donnent même le nom, Claudia Procula ou Procla: "Vous savez – dit Pilate aux accusateurs de Jésus – que ma femme est proche de vous par sa vision du judaïsme. Les Juifs répondirent: Oui, nous le savons! Pilate: Et bien ma femme m’a envoyé un message: Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste! Cette nuit, en effet, j’ai beaucoup souffert à cause de lui. Alors les Juifs répondirent à Pilate: Est-ce que nous ne t’avons pas dit que c’était un magicien? C’est lui qui a envoyé un songe à ta femme".

On voit bien, ici, que la base narrative de l’Evangile canonique de Matthieu (27, 19) est étoffée par des ajouts colorés. A ce point du récit, Pilate – selon l’Evangile de Pierre, qui a été appelé "le plus ancien récit non canonique de la Passion du Christ" (écrit vers 100 et retrouvé seulement en 1887 en Haute-Egypte dans la tombe d’un moine) – "se leva; aucun Juif ne se lava les mains, ni Hérode ni aucun des juges". Donc seul Pilate se lave les mains, proclamant symboliquement son innocence. Puis, toujours selon les Mémoires de Nicodème, "il ordonna de tirer le rideau devant sa chaise curule et dit à Jésus: Ton peuple t’accuse de prendre le titre de roi. C’est pourquoi j’ai décrété que, pour respecter la loi des pieux empereurs, tu serais flagellé puis mis en croix dans le jardin où tu as été capturé. Dismas et Gestas, deux malfaiteurs, seront crucifiés avec toi". C’est ainsi qu’apparaissent les noms improbables des deux compagnons de crucifixion de Jésus, anonymes selon Lc 23, 39-43.

Mais c’est surtout la vie ultérieure de Pilate qui déchaînera la fantaisie des apocryphes, y compris aux temps modernes: citons le "Procurateur de Judée" d’Anatole France, "Le point de vue de Ponce Pilate" de Paul Claudel, la "Femme de Pilate" de Gertrud von Le Fort, le "Ponce Pilate" de Roger Caillois, le "Pilate" de Friedrich Dürrenmatt, "Le Maître et Marguerite" de Mikhail A. Boulgakov et d’autres.

On possède depuis l'antiquité chrétienne un rapport apocryphe de Pilate aux empereurs Tibère et Claude avec réponses des destinataires, une lettre de Pilate à Hérode et une "Paradosis" de Pilate, c’est-à-dire une hypothétique "transmission" historique de ses faits et gestes. Il y avait même des apocryphes païens à son sujet : l’historien chrétien Eusèbe de Césarée déplorait que l'empereur Maximin Daïa eût fait distribuer dans les écoles, en 311, de faux mémoires de Pilate "pleins de blasphèmes contre le Christ" et ordonné que les élèves l’apprennent par cœur pour les inciter à la haine du christianisme. Mais les apocryphes chrétiens s’acharnèrent en particulier sur la mort de Pilate avec des résultats contradictoires.

D’une part, la “Paradosis” citée plus haut décrit la fin tragique de Pilate pendant une partie de chasse avec l'empereur. "Un jour, à la chasse, Tibère poursuivait une gazelle; mais celle-ci s’arrêta devant l’entrée d’une caverne. Pilate s’avança pour voir. Tibère, entre temps, avait lancé une flèche pour frapper l'animal, mais celle-ci traversa l'entrée de la caverne et tua Pilate".

Plus impressionnante est la fin racontée par un autre texte et devenue populaire au Moyen Age: Pilate se suicida à Rome d’un coup de son précieux poignard. Jeté avec un poids dans le Tibre, le cadavre dut être repêché: il attirait les esprits mauvais, ce qui rendait dangereuse la navigation sur le fleuve. Transporté à Vienne en France et immergé dans le Rhône, il dut être récupéré pour la même raison et enterré à Lausanne. Mais là aussi, son corps étant plein de démons, il fallut l’exhumer à nouveau et le jeter dans un puits naturel, en haute montagne.

D'autre part, la tradition apocryphe chrétienne loue au contraire la conversion de Pilate, qui meurt martyr, décapité par ordre de Tibère, et est accueilli au ciel par le Christ. Ce n’est pas sans raison que l’Eglise éthiopienne a inscrit à son calendrier liturgique le procurateur romain qu’elle vénère comme saint.

Sa femme Claudia Procula connaîtra le même sort. Voici en effet une autre version de la mort de Pilate, selon la "Paradosis" déjà citée. "Le commandant Labius, chargé de l'exécution capitale, trancha la tête de Pilate et un ange du Seigneur la recueillit. Sa femme Procula, voyant l'ange prêt à prendre la tête de son mari, fut transportée de joie et rendit le dernier soupir. Ainsi elle fut enterrée avec son mari Pilate de par la volonté et la bienveillance de Notre Seigneur Jésus-Christ". La conversion du procurateur avait eu lieu à l’occasion de la résurrection du Christ, d’après l’Evangile de Gamaliel, ouvrage copte du Ve siècle. En effet, "entré dans la tombe du Christ, Pilate prit les bandelettes, les embrassa et, de joie, fondit en larmes. Puis il se tourna vers un de ses capitaines qui avait perdu un œil à la guerre et pensa: Je suis sûr que ces bandelettes rendront la vue à son œil. Approchant de lui les bandelettes, il lui dit: Est-ce que tu ne sens pas, frère, le parfum de ces bandelettes? Cela ne sent pas le cadavre mais la pourpre royale imprégnée d’aromates suaves. [...] Le capitaine prit ces bandelettes et se mit à les embrasser en disant: Je suis sûr que le corps que vous avez enveloppé est ressuscité des morts! A l’instant où son visage les toucha, son œil guérit et vit la joyeuse lumière du soleil comme avant. Ce fut comme si Jésus avait mis sa main sur lui, comme pour l’aveugle-né".


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Dans beaucoup d’Evangiles apocryphes un chapitre particulier est réservé aux témoins de la résurrection, qui sont multipliés par rapport aux Evangiles canoniques et qui deviennent spectateurs d’éclatantes épiphanies. Voici comment Pilate lui-même raconte son expérience d’après l’Evangile de Gamaliel déjà cité: "J’ai vu Jésus à côté de moi! Sa splendeur dépassait celle du soleil et toute la ville en était illuminée, sauf la synagogue des juifs. Il me dit: Pilate, tu pleures peut-être parce que tu as fait flageller Jésus? N’aie pas peur! Je suis le Jésus qui est mort sur la croix et le Jésus qui est ressuscité des morts. Cette lumière que tu vois est la gloire de ma résurrection qui inonde de joie le monde entier! Cours donc à mon tombeau: tu trouveras les bandelettes qui sont restées là et les anges qui les gardent; jette-toi dessus et embrasse-les, deviens le champion de ma résurrection et tu verras à mon tombeau de grands miracles: les paralytiques marchant, les aveugles voyant et les morts ressuscitant. Sois fort, Pilate, pour être illuminé par la splendeur de ma résurrection que les Juifs nieront". Et en effet Pilate, arrivé au tombeau du Christ – comme on l’a déjà vu – ira de surprise en surprise, rencontrant même le larron ressuscité.

Il y a donc, dans les écrits apocryphes, un "autre" Christ ressuscité qui rencontre une foule de gens par rapport au récit bien plus sobre et rigoureux des Evangiles canoniques.

Par exemple une apparition est réservée à l’apôtre Barthélémy dans l’évangile apocryphe qui porte son nom: à cette occasion, Jésus révèle tous les secrets de l'Hadès, où il a passé le temps écoulé entre sa mort et le matin de Pâques. Dans un autre texte, c’est Joseph d'Arimathie qui rencontre le Seigneur ressuscité. Arrêté par les Juifs parce qu’il a offert son tombeau pour Jésus, il voit Jésus et le larron repenti s’avancer dans les ténèbres de sa cellule: "Une lumière aveuglante resplendit dans la pièce, le bâtiment fut soulevé à ses quatre angles, un passage s’ouvrit et je sortis. Nous partîmes pour la Galilée, autour de Jésus brillait une lumière insoutenable pour l’œil humain et le larron dégageait un agréable parfum, celui du paradis". Pierre, au-delà des apparitions pascales "canoniques", fait aussi, sur la route de Rome, une extraordinaire rencontre, racontée par les Actes de Pierre, un apocryphe composé entre 180 et 190, et devenue la base de "Quo Vadis?", le célèbre roman composé par le Polonais Henryk Sienkiewicz entre 1894 et 1896.


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Autre tradition apocryphe particulièrement vivace: celle qui concerne Marie, la mère de Jésus. Les Evangiles canoniques ne disent rien de sa rencontre avec le Ressuscité. En fait, après la scène du Calvaire (Jn 19, 25-27) on passe à celle des Actes des Apôtres selon laquelle les disciples de Jésus "étaient tous d’un même cœur assidus à la prière" avec Marie "à l’étage supérieur de la maison [de Jérusalem] où ils habitaient" (1, 13-14) sans rien ajouter à propos de la rencontre entre le Ressuscité et sa Mère. Les apocryphes suppléent abondamment à ce manque.

Reprenons l’Evangile de Gamaliel. Marie, prostrée de douleur, reste à la maison et c’est Jean qui l’informe de la sépulture de son Fils. Mais elle ne se résigne pas à rester loin du tombeau de Jésus et, en larmes, elle dit à Jean: "Même si le tombeau de mon Fils était glorieux comme l'arche de Noé, je n’éprouverais aucun réconfort si je ne pouvais pas la voir pour y pleurer. Jean répondit: Comment pouvons-nous y aller? Devant le tombeau il y a quatre soldats de l'armée du gouverneur qui montent la garde! [...] Mais la Vierge ne se laissa pas arrêter et, le dimanche de grand matin, elle se rendit au tombeau. Arrivée en courant, elle regarda autour d’elle et vit la pierre qui avait été roulée, dégageant le tombeau! Alors elle s’exclama: Ce miracle a eu lieu en faveur de mon Fils! Elle se pencha en avant, mais ne vit pas le corps de son Fils dans le tombeau. Quand le soleil parut, tandis que le cœur de Marie était mélancolique et triste, elle sentit que le tombeau était envahi par un parfum d’aromates venu de l'extérieur: on aurait dit celui de l'arbre de vie! La Vierge se retourna et, près d’un buisson d’encens, elle vit Dieu debout, habillé d’un splendide vêtement de pourpre céleste".

Mais Marie ne reconnaît pas son Fils dans ce personnage glorieux. Alors commence un dialogue semblable à celui de l’Evangile de Jean (20, 11-18) entre Marie-Madeleine et le Christ ressuscité et le mystère s’éclaircit enfin: "Ne te trouble pas, Marie, regarde bien mon visage et sois convaincue que je suis ton Fils". Et Marie répondra en lui souhaitant une "heureuse résurrection", en s’agenouillant pour l’adorer et lui baiser les pieds.

Un autre témoignage, encore plus fastueux, de l'apparition du Ressuscité à sa mère est conservé dans un fragment copte du Ve-VIIe siècle, traduction d’un texte plus archaïque. "Le Sauveur apparut sur le grand char du Père du monde entier et dit dans la langue de sa divinité: Maricha, marima, Tiath, c’est-à-dire: Mariam, mère du Fils de Dieu! Mariam en comprenait le sens; alors elle se tourna et répondit: Rabbuní, Kathiath, Thamioth, ce qui veut dire: Fils de Dieu! Le Sauveur lui dit: Salut à toi, qui as donné la vie au monde entier! Salut, ma mère, mon arche sainte, ma ville, ma demeure, mon vêtement de gloire dont je me suis habillé en venant au monde! Salut, ma cruche pleine d’eau sainte! Tout le paradis se réjouit de tes mérites. Je te le dis, Marie, ma mère: celui qui t’aime aime la vie. Puis le Sauveur ajouta: Va trouver mes frères et dis-leur que je suis ressuscité des morts et que j’irai à mon Père, qui est le vôtre, à mon Dieu, qui est le vôtre. [...] Marie dit à son Fils: Jésus, mon Seigneur et mon Fils unique, avant de monter aux cieux chez ton Père, bénis-moi parce que je suis ta mère, même si tu ne veux pas que je te touche! Et Jésus, notre vie à tous, lui répondit: Tu seras assise avec moi dans mon royaume. Alors, le Fils de Dieu s’éleva dans son char de chérubins, tandis que des myriades d’anges chantaient: Alléluia! Le Sauveur étendit la main droite et bénit la Vierge".

Avec ce texte, nous nous trouvons désormais dans un autre domaine, celui de la dévotion mariale, particulièrement chère aux Eglise d'Orient. L'accent est mis sur la mariologie, laissant à l’arrière-plan la référence christologique.


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La riche série d’exemples que nous avons donnée – même si elle porte sur une seule phase de l’histoire de Jésus-Christ – n’explique pas tout, à cause du grand nombre de thèmes et des répercussions des diverses situations ecclésiales que révèlent les pages apocryphes. Mais elle démontre de façon indiscutable la qualité radicalement différente - en termes de crédibilité historique et de rigueur théologique - des écrits canoniques néotestamentaires, preuve de leur essentialité thématique et de leur sobriété narrative.

Par contraste, l'élaboration de la "gnose" – selon laquelle le salut n’est donné que par la connaissance – répandue surtout en Egypte, est significative. Elle introduira, par exemple, dans l’Evangile de Thomas une série de phrases ou de paroles de Jésus évangéliques et extra-évangéliques, dont certaines ont un grand intérêt historique, mais elle ouvrira aussi la voie à des spéculations théologiques discutables, souvent très élaborées et sophistiquées et parfois extravagantes.

En positif, on peut dire que ce qui domine c’est un fort sens de la grandeur de l'événement christologique et une vive conscience de l'identité chrétienne. Dans un apocryphe égyptien gnostique, connu sous le nom d’Evangile de Philippe, on lit: "Si tu dis: Je suis Juif! Personne ne s’émeut. Si tu dis: Je suis Romain! Personne ne tremble. Si tu dis: Grec, barbare, esclave, homme libre! Personne ne s’agite. Mais si je dis: Je suis chrétien! Le monde tremble".



Le site de l’exposition, avec toutes les informations:

> Apocrifi. Memorie e leggende oltre i Vangeli

L’organisateur de l’exposition est le Comité de San Floriano, animé par don Alessio Geretti, vicaire de la paroisse et spécialiste de l'art chrétien.


L’article consacré par www.chiesa à la précédente exposition sur la Genèse:

> Miracle à Illegio, petit village de montagne
(30.5.2008)



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> Focus ARTS ET MUSIQUE



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

www.chiesa