13/11/2009

Matteo Ricci. Comment 'inculturer' le christianisme en Chine

Matteo Ricci. Comment "inculturer" le christianisme en Chine

Au Vatican une exposition érige en modèle le grand jésuite missionnaire d'il y a quatre siècles. Mais pour les autorités de Pékin aussi, "Li Madou" est une gloire nationale


par Sandro Magister




ROME, le 13 novembre 2009 – Ce mois-ci et jusqu’au 24 janvier, on peut remarquer à Rome, place Saint-Pierre, une grande affiche où figurent deux personnages en vêtements chinois et des inscriptions en mandarin.

Le personnage de gauche est le jésuite Matteo Ricci (1552-1610) et celui de droite Xu Guangqi, un haut fonctionnaire chinois qu’il baptisa.

Une exposition est en effet consacrée à Matteo Ricci, pour le quatrième centenaire de sa mort, dans l’aile "Charlemagne" de la colonnade de la place Saint-Pierre.

Mais une autre exposition en son honneur va s’ouvrir à Pékin en février ; elle sera ensuite transférée à Shanghai, Nankin, Macao, et enfin à Séoul.

Matteo Ricci fait partie du tout petit nombre d’étrangers qui ont été mis au rang des pères de l’histoire chinoise. Au Millennium Center de Pékin, immense édifice qui célèbre les fastes du pays, le gigantesque bas-relief en marbres polychromes consacré à l’histoire de Chine, du premier empereur aux grandes figures du XXe siècle, ne comporte que deux étrangers, italiens l’un et l’autre. L’un est Marco Polo à la cour de Kubilaï Khan ; l'autre est précisément Matteo Ricci qui, habillé comme un mandarin confucéen, scrute le ciel.

Dans les derniers jours d’octobre dernier, à l'Université du Peuple de Pékin, Matteo Ricci a également été au centre de l'intérêt des chercheurs qui participaient à une grande conférence internationale de sinologie, discipline dont il est d’ailleurs considéré comme l'initiateur. Cette conférence avait été organisée par Yang Huilin, recteur-adjoint de l'Université du Peuple, qui est l’un des plus spécialistes les plus compétents du christianisme en Chine. Parmi les orateurs se trouvaient Hans Küng, en tant qu’auteur d’études sur les religions chinoises, et un Italien, Gianni Criveller, de l’Institut Pontifical des Missions Etrangères, qui a fait une communication sur les modalités que les jésuites venus en Chine à la suite de Matteo Ricci adoptèrent pour représenter en images la foi chrétienne dans son intégralité.

Ce colloque de sinologie s’est achevé de manière emblématique : par un repas à la Cité Interdite, siège du gouvernement impérial mais également épicentre de l'œuvre de nombreux missionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles. Matteo Ricci, Li Madou pour les Chinois, est enterré non loin de là.


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L’exposition de la place Saint-Pierre est structurée en deux parties : la première, sur fond bleu, présente Rome et l'Europe aux XVIe et XVIIe siècles ; la seconde, sur fond rouge, accueille des œuvres et documents de la Chine de la même époque. Le visiteur fait le parcours qui fut celui de Matteo Ricci au cours de sa vie.

Dans la première partie du parcours, le regard est attiré surtout par un chef d’œuvre de Rubens, une grande toile aux couleurs flamboyantes qui évoque la gloire de saint Ignace de Loyola et de ses disciples.

Dans la seconde partie, les visiteurs sont frappés par un autel confucéen en laque et or aux dimensions imposantes. Il fait face à un Bouddha pensif et compatissant, représentation parfaite de la religiosité philosophique raffinée des Chinois.

Matteo Ricci est entré à la Compagnie de Jésus en 1571, l'année où, à la bataille de Lépante, la flotte chrétienne a arrêté l'assaut des Turcs contre l'Europe. Mais l’état d’esprit du jeune jésuite n’était pas celui d’une chrétienté en état de siège. Au contraire.

Lors de l’inauguration de l’exposition, le directeur des Musées du Vatican, Antonio Paolucci, a décrit ainsi l'audace missionnaire de Matteo Ricci :

"En même temps que la Bonne Nouvelle chrétienne, Li Madou a apporté en Chine la géométrie d’Euclide, l'astronomie, la mécanique, la cartographie. Mais il a aussi apporté le 'De amicitia' de Cicéron, transcrit en un délicieux petit livre en mandarin, dédié à un haut dignitaire un peu confucéen, un peu animiste, un peu christianisant.

"Il a donc apporté la culture de l'Occident, que l’exposition présente sous forme d’astrolabes, de cartes du ciel, de cartes géographiques de la ville et de l'empire.

"Il a aussi apporté, bien sûr, la doctrine chrétienne. Mais il l’a fait en s’ouvrant un chemin par la science et la technique, patrimoine partagé par l’Occident et l’Orient. Il a toujours agi de manière délicate, avec une extraordinaire aptitude au mimétisme et avec un respect absolu et exquis de la culture et des traditions du pays qu’il avait décidé de faire sien.

"Il s’est fait Chinois parmi les Chinois. Il a adopté jusque dans ses vêtements l'aspect d’un fonctionnaire impérial. Il a été cérémonieux et rusé, hyperbolique et bureaucratique, poétique et pragmatique comme l’exigeaient la coutume et l’étiquette.

"S’il ne s’était pas comporté de cette manière, il n’aurait pas reçu les honneurs que lui reconnaît la Chine moderne et qui nous permettent de le placer vraiment sur les sommets de l’histoire.

"Une histoire interrompue trop tôt mais qui, aujourd’hui, à notre époque d’intégration fondée sur le dialogue et donc sur le respect et sur la connaissance, apparaît plus que jamais actuelle".


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Et voici comment, toujours à l’inauguration de l’exposition, Claudio Giuliodori, l’évêque de Macerata, ville natale de Matteo Ricci, a mis en lumière le "caractère mondial" de son action :

"Il a dessiné des mappemondes qui ont fait connaître aux Chinois le reste du monde, dont ils ne savaient à peu près rien, et sur ces grande cartes il a représenté les lieux les plus importants de la chrétienté. Il a traduit en chinois des livres de philosophie, de mathématiques, d’astronomie, et révélé à l’Occident les textes de Confucius. Il a créé un dialogue très intense avec les lettrés et les hommes de culture les plus illustres de Chine et il a transformé ces discussions en livres, également destinés à préparer le terrain à la semence de l’Evangile. C’est ainsi qu’est née la 'Vraie signification du Seigneur du Ciel', publiée à Pékin en 1603, et que s’explique l’extraordinaire succès du livre 'Dix Paradoxes', publié à Pékin en 1607, dans lequel Matteo Ricci traite sous forme de sentences les grandes questions de la vie.

"Il est ainsi parvenu à établir des bases solides pour la pénétration de l’Evangile et pour une connaissance réciproque entre l’Orient et l’Occident, entre la Chine et l’Europe, entre Pékin et Rome, ouvrant une nouvelle phase de l’histoire de l’humanité, qui n’est pas sans rappeler ce qui s’était passé un siècle auparavant, de l’autre côté de la planète, avec l’entreprise de Christophe Colomb".

La cause de béatification de Matteo Ricci est en cours.



Une chronologie de la vie de Matteo Ricci diffusée à l’occasion de l'ouverture de l’exposition qui lui est consacrée au Vatican :

> Biografia essenziale

Et un portrait du personnage qu’a lu Claudio Giuliodori, l’évêque de sa ville natale, Macerata :

> "La sua straordinaria avventura..."


Le catalogue de l’exposition :

"Ai crinali della storia. Padre Matteo Ricci fra Roma e Pechino", sous la direction d’Antonio Paolucci et Giovanni Morello, Allemandi & Cie, Turin, 2009, 272 pages, 35,00 euros.



Le site web consacré aux célébrations du quatrième centenaire de la mort de Matteo Ricci :

> Padre Matteo Ricci 1552-1610


Le reportage de "MissiOnLine" à propos de la conférence internationale de sinologie qui a eu lieu à Pékin en octobre dernier :

> E gli studiosi cinesi riscoprono Li Madou [Et les chercheurs chinois redécouvrent Li Madou]


Tous les articles de www.chiesa à ce sujet :

> Focus CHINE


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

 

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