02.08.2009

Vietnam: La carotte et le bâton, le double régime des autorités

La carotte et le bâton: le double régime des autorités vietnamiennes

Amabilités diplomatiques avec le Vatican, main de fer avec l'Église vietnamienne. 500 000 catholiques défilent en processions pacifiques. Ils prient au milieu des ruines des églises réquisitionnées par le gouvernement. Frappés et emprisonnés, ils ne cèdent pas

par Sandro Magister




ROME, le 31 juillet 2009 – Le Vietnam est, avec l'Arabie Saoudite et la Chine, l’un des très rares états au monde à ne pas entretenir de relations diplomatiques avec le Saint-Siège. C’est aussi un pays où la communauté catholique a été persécutée récemment et continue à être maltraitée. Et pourtant il est presque sûr que le Vietnam communiste sera justement une étape fondamentale du voyage en Asie que Benoît XVI pense accomplir en 2010.

L'invitation à se rendre au Vietnam a été adressée au pape par Pierre Nguyen Van Nhon, archevêque de Dalat et président de la conférence des évêques du Vietnam, lors de la visite "ad limina" que les évêques de ce pays ont faite à Rome fin juin. Il manque encore l'invitation officielle du gouvernement mais il est certain qu’elle arrivera bientôt. A la veille de son départ pour Rome, l'archevêque de Hanoi, Joseph Ngo Quang Kiet, a reçu du bureau des affaires religieuses la "recommandation" d’inviter le pape. Kiet est secrétaire de la conférence des évêques du Vietnam.

L’invitation officielle sera probablement adressée à Benoît XVI par Nguyen Minh Triet, président du Vietnam, quand celui-ci sera reçu en audience au Vatican en décembre. Ce sera la seconde rencontre d’une autorité de ce pays avec le pape, après la réunification sous domination communiste en 1975. La précédente visite a été rendue, le 25 janvier 2007, par le premier ministre, Nguyen Tan Dung.

De plus une délégation du gouvernement vietnamien, créée en accord avec les autorités vaticanes justement pour discuter de l’établissement de relations diplomatiques, arrivera à Rome en novembre prochain. Ce sera le second round de discussions entre les deux parties. Le premier a eu lieu à Hanoi les 16 et 17 février de cette année. La délégation vaticane était présidée par Mgr Pietro Parolin, sous-secrétaire pour les relations du Saint-Siège avec les Etats. La délégation vietnamienne était présidée par le vice-ministre des Affaires étrangères, Nguyen Quoc Cuong.

Un point clé des discussions concerne la nomination des évêques. Au Vietnam le Saint-Siège n’est pas pleinement libre de choisir les nouveaux évêques. La procédure actuelle est que Rome présente trois candidats pour chaque diocèse vacant, parmi lesquels les autorités vietnamiennes excluent ceux qui leur déplaisent.

La dernière fournée de nominations – trois évêques et un auxiliaire – a eu lieu le 25 juillet. L’un des diocèses concernés, celui de Phat Diem, était sans évêque depuis le 14 avril 2007, signe de la difficulté à trouver un accord.

Actuellement aucun des 26 diocèses vietnamiens n’est sans évêque. Les catholiques sont plus de 6 millions, soit 8% des 84 millions d’habitants. Leur nombre augmente : dans la seule Ho Chi Minh Ville, 9 000 adultes sont baptisés chaque année. Les vocations religieuses et monastiques progressent également. Les quatre monastères bénédictins du pays comptent aujourd’hui 270 moines. A l'abbaye de Huê ils étaient 11 en 1975 ; aujourd’hui ils sont 79, avec une vingtaine de novices chaque année.

Religieusement vivace, la communauté catholique vietnamienne est également de plus en plus active dans la sphère publique. Le 27 juin, Benoît XVI a consacré une partie de son discours aux évêques en visite "ad limina" aux relations avec les autorités politiques, soulignant que "les religions ne représentent pas un danger pour l'unité de la nation", au contraire, elles agissent "généreusement et de manière désintéressée au service du prochain".

Mais ces propos n’ont pas suffi à tranquilliser les autorités, comme le montrent les faits survenus ces dernières semaines.



***



Depuis quelque temps, l’étincelle est toujours la même : la volonté d’évêques, de prêtres, de fidèles, de rendre à leur usage originel les églises, couvents, écoles, terrains, qui appartenaient à l’Eglise avant d'être confisqués par les autorités communistes.

Ils luttent de manière pacifique, par des prières, des processions, des veillées, des retraites aux flambeaux et en plantant une croix sur les lieux disputés. Depuis décembre 2007, c’est un crescendo de manifestations de ce type, ponctuellement empêchées et dispersées par les forces de l’ordre.

Dans quelques cas, les protestations ont abouti et les autorités ont consenti à restituer ses biens à l’Eglise. Dans les autres, non.

Par leur fréquence et leurs effectifs, ces défilés de catholiques vietnamiens sont plus imposants que ceux que les moines bouddhistes avaient organisés en Birmanie il y a quelque temps. Mais alors que ces derniers ont été largement couverts par les médias occidentaux, les premiers sont presque ignorés.

La dernière protestation a eu pour épicentre ce qu’il reste de l’église historique de Tam Toa (photo), à 300 kilomètres au sud de Hanoi, construite au XVIIe siècle, reconstruite à la fin du XIXe et à moitié détruite par les bombardements américains de 1968. Les fidèles ont continué à y célébrer à ciel ouvert, mais en 1996 le secteur a été réquisitionné avec l'intention d’en faire un mémorial de la guerre contre les Etats-Unis.

Le 20 juillet, des milliers de catholiques ont réoccupé le secteur en dressant une croix et un autel au centre des ruines. La procession a été dispersée par la force, des prêtres et des fidèles ont été arrêtés et frappés.

Paul-Marie Cao Dinh Thuyen, l’évêque du diocèse de Vinh où se trouve l’église de Tam Toa, a immédiatement demandé que les personnes arrêtées soient relâchées. Le dimanche suivant, 26 juillet, on a prié et on a observé une minute de silence dans toutes les églises du Vietnam.

Le même jour, dans le diocèse de Vinh, un demi-million de catholiques a défilé pacifiquement. De mémoire d'homme, c'est la plus grande manifestation religieuse qui ait eu lieu au Vietnam.

Cette fois encore, les réactions ont été violentes, avec un acharnement particulier sur deux prêtres, Paul Nguyen Dinh Phu et Pierre Nguyen The Binh, agressés alors qu’ils s’apprêtaient à célébrer la messe à Tam Toa avec d’autres prêtres. Le premier a été grièvement blessé. Le second, conduit à l’hôpital après l'agression, y a été poursuivi par ses agresseurs, frappé de nouveau et enfin jeté par la fenêtre du second étage. Il est dans le coma. Quand cette nouvelle a été connue, de nouvelles marches de protestation silencieuse ont eu lieu dans diverses villes du Vietnam. Il y a eu de nombreuses arrestations.

Au Vatican, on suit ces événements avec beaucoup d’appréhension. On voit dans les protestations des catholiques vietnamiens un obstacle à la volonté des deux parties – le Saint-Siège et les autorités communistes – d’établir des rapports diplomatiques satisfaisants.

Sur place, les autorités ecclésiastiques sont plus sceptiques dans leur opinion sur le gouvernement. Le cardinal Jean Baptiste Pham Minh Man, archevêque de Ho Chi Minh Ville, a déclaré dans une récente interview :

"La politique de l’Eglise est basée sur un dialogue fondé sur la vérité, la justice et la charité. Mais ce mot, dialogue, n’existe même pas dans le vocabulaire communiste et le mot solidarité non plus".



Pour une mise à jour permanente des informations en provenance du Vietnam, les deux agences ci-après sont d’excellentes sources :

> Asia News


> UCA News


Le discours de Benoît XVI aux évêques du Vietnam en visite "ad limina", le 27 juin 2009 :

> "C’est avec grande joie que je vous accueille..."



Le communiqué émis le 20 février 2009 par le Saint-Siège après la dernière visite de sa délégation officielle au Vietnam :


> "According to the agreement between the Vietnamese Government and the Holy See..."



Les précédents articles de www.chiesa sur ce sujet :

> Au Vietnam, l'Eglise n'a pas peur. Le régime communiste, oui (22.10.2008)

> La révolution pacifique des catholiques au Vietnam
(28.5.2008)


Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

www.chiesa

20.02.2009

Vietnam: négociations avec le Vatican, bilan positif du gouvernement

Entretien avec le directeur du Bureau gouvernemental des affaires religieuses



ROME, Jeudi 19 février 2009 (ZENIT.org) - « A la suite de toutes ces rencontres, les deux parties se comprennent mieux », déclare le directeur du Bureau gouvernemental des affaires religieuses du Vietnam, qui dresse un bilan positif des 17 rencontres du « groupe mixte Vietnam-Vatican ». 

« Eglises d'Asie » (EDA), l'agence des Missions étrangères de Paris, propose cet entretien du journal vietnamien « Hà Nôi Moi » avec M. Nguyên Thê Doan.  

« Eglises d'Asie » précise que la deuxième séance de négociations de ce qui est appelé officiellement le « groupe mixte de travail Vietnam-Vatican » s'est achevée dans l'après-midi du 17 février 2009. La délégation du Saint-Siège, conduite par Mgr Pietro Parolin, a rencontré celle des affaires étrangères vietnamiennes placée sous la direction de M. Nguyên Quôc Cuong, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères du Vietnam.  

Dans la soirée, l'Agence vietnamienne d'information, suivie par l'ensemble de la presse officielle vietnamienne, a fait état d'une conférence de presse qui s'est tenue à l'issue de cette réunion. Aucune information précise n'a été donnée, sinon qu'une partie des débats avait porté sur des questions concernant l'Eglise du Vietnam. Le chef de la délégation vietnamienne a rappelé la politique religieuse de son pays et demandé à l'Eglise catholique de collaborer à la « grande union nationale ». Mgr Parolin a pris acte des déclarations de la partie vietnamienne et il s'est déclaré convaincu que les questions en suspens seraient réglées par le dialogue.   

Le journal de la capitale, le Hà Nôi Moi, a publié une interview du directeur du Bureau gouvernemental des affaires religieuses, Nguyên Thê Doan, sur l'évolution des relations entre le Saint-Siège et le Vietnam. Ces propos ne contiennent pas davantage de révélations sur le contenu des débats. Cependant, ils apportent un certain nombre d'indications significatives, commente EDA.  

On peut remarquer que, dans ce texte, il n'est jamais question, ni directement ni indirectement, de l'établissement de relations diplomatiques entre les deux Etats, comme objectif des travaux du groupe de travail récemment fondé, fait observer l'agence des MEP. Dans cette interview comme dans la plupart des commentaires de la presse officielle des 17 et 18 février, il est simplement question d'une « impulsion » (thuc dây) donnée aux relations entre les deux « parties ». Le responsable des affaires religieuses dresse un bilan éminemment positif des 17 rencontres ayant déjà eu lieu entre les deux délégations et énumère les trois conditions nécessaires à la mise en œuvre de cette « impulsion ».  

La rédaction d'Eglises d'Asie a traduit en français ce texte mis en ligne sur le site du journal Hà Nôi Moi, le 18 février à 7h49 (heure locale). Les notes explicatives sont du traducteur. 


Hà Nôi Moi - M. le directeur du Bureau gouvernemental des affaires religieuses, nous avons appris que, le 16 et le 17 février, un groupe de représentants du Saint-Siège a participé aux travaux du groupe mixte d'experts Vietnam-Vatican qui tenait sa première réunion au Vietnam. Pourriez-vous nous parler de l'évolution des relations entre les deux Etats ?  

Nguyên Thê Doan - Comme les mass media en ont informé l'opinion publique, le groupe de représentants du Saint-Siège venus au Vietnam est composé de trois membres. Il est conduit par Mgr P. Parolin, vice-secrétaire aux Affaires étrangères du Saint-Siège. Il s'agit là du 16ème voyage officiel de la délégation au Vietnam depuis 1990. Jusqu'en juin 2008, le groupe représentant le Saint-Siège et celui des représentants du gouvernement vietnamien s'est rencontré 17 fois, cette fois-ci étant la 18ème. En effet, en 1992 et en 2006, la rencontre entre les deux délégations a eu lieu à Rome. Ces rencontres ont lieu pratiquement chaque année, selon des accords passés entre les deux Etats en 1990.  

Lors de la 16ème rencontre (en mars 2007) et de la 17ème (en juin 2008), les deux parties se sont mis d'accord pour fonder le groupe mixte d'experts composé des deux parties, chacune conduite par un responsable des affaires étrangères pour discuter des moyens à employer pour donner une nouvelle impulsion aux relations entre les deux Etats. Les questions concrètes concernant ce domaine feront l'objet d'échanges sur la base des usages internationaux et des conditions imposées par la situation de chaque partie.  

La récente rencontre est la première depuis que les deux parties se sont accordées pour fonder le groupe mixte d'experts. En dehors des débats sur les relations entre le Vietnam et le Vatican, les deux parties ont aussi discuté de questions relatives à l'Eglise catholique du Vietnam et de certaines autres qui préoccupent les deux parties. Car si, d'un point de vue religieux, l'Eglise catholique vietnamienne est une partie de l'Eglise universelle, elle est aussi, d'un point de vue social, une organisation religieuse dont les activités ont lieu au Vietnam dans le cadre de la législation vietnamienne. Ainsi, des questions concernant l'Eglise catholique du Vietnam ont été l'un des sujets abordés dans les deux récentes réunions.  


Hà Nôi Moi - Comme vous l'avez vous-même rappelé, de 1990 à aujourd'hui, il y a eu 17 échanges entre les délégations et nous en sommes à la 18ème rencontre. Pourriez-vous nous informer de l'évolution qui a eu lieu au cours de cette période ? Quel est, d'après vous, l'élément le plus important pour donner une impulsion nouvelle aux relations entre les deux parties ?  

Nguyên Thê Doan - Je pense qu'à la suite de toutes ces rencontres, les deux parties se comprennent mieux. Je vois qu'il est nécessaire de respecter les accords de principe adoptés entre nous, tout comme il faut respecter les questions que les deux parties ont pris soin de débattre lors des rencontres. On peut aussi affirmer que le dialogue est le moyen le plus adapté pour contribuer à la création d'un climat d'intimité qui nous permettra de nous comprendre mieux et de résoudre ensemble, en vue du bien commun et dans l'intérêt de chacune des deux parties, les questions qui les préoccupent toutes les deux. C'est pourquoi, dans l'ensemble, à chacune de leur rencontre, les deux parties éprouvent une certaine satisfaction.  

Comme vous le savez, le 25 janvier 2007, une rencontre entre le pape Benoît XVI et le chef du gouvernement de la République socialiste du Vietnam, Nguyên Tân Dung, a eu lieu au Saint-Siège. Cet événement a constitué un témoignage de la bonne qualité de la politique étrangère et de la politique religieuse de l'Etat vietnamien en cette période de rénovation (Dôi Moi) de notre pays. C'était aussi le fruit de la méthode et du processus de dialogue mis en place par les deux parties depuis 1990 jusqu'alors. Le maintien du dialogue et les résultats acquis grâce à lui ont donné aux deux parties l'occasion de resserrer leurs liens et leur compréhension mutuelle, qui n'ont cessé de grandir au fil du temps. Les résultats obtenus progressivement se sont révélés toujours plus positifs.  

A l'issue de sa 15ème visite au Vietnam, la délégation vaticane avait rendu visite à la totalité des 26 diocèses catholiques du Vietnam. Ces visites ont permis à la délégation d'apprécier le soin avec lequel elle était accueillie par le gouvernement vietnamien, par les autorités centrales concernées comme par les autorités du lieu de la visite. Elle a aussi pris connaissance des sentiments sincères éprouvés pour elle par l'ensemble du clergé et des fidèles catholiques des divers diocèses. En même temps, ces visites ont permis au Vatican d'améliorer sa connaissance de l'Eglise du Vietnam, de son pays, de ses habitants, de son histoire, de sa culture et de ses coutumes. On peut dire, en fin de compte, que ces visites ont été les préliminaires à une impulsion nouvelle donnée aux relations des deux parties.  

Selon moi, parmi les éléments les plus importants pouvant donner une nouvelle impulsion à ces relations, il faut placer en premier lieu le respect mutuel, qui implique le respect de l'indépendance, de la souveraineté, de l'histoire, de la culture et des traditions de la nation vietnamienne, de sa législation. Il nous entraîne à partager et à respecter les différences, à faire preuve ensemble de bonne volonté afin de trouver des conditions favorables pour de nouveaux accords.  

En second lieu, si l'on veut des résultats dans ce domaine, il faut chercher à harmoniser les intérêts réciproques des deux parties.  

Troisièmement, les deux parties doivent résolument s'orienter vers le développement (1) dans la clarté et l'honnêteté. En particulier, le maintien et l'affirmation de l'orientation de l'Eglise catholique vietnamienne, qui consiste à « cheminer avec son peuple » (2). Une orientation qui revêt une importance particulière. On ne devra pas être influencé par les pensées ou les activités négatives provenant d'une quelconque tierce partie.   


Hà Nôi Moi - Quelles remarques vous inspire la réunion d'aujourd'hui et l'évolution des rapports entre les deux parties ?  

Nguyên Thê Doan - Comme je viens de le dire, les 17 séries d'échanges nous ont apporté des résultats positifs et réels. Bien que ce soit pour la première fois, le groupe mixte de travail s'est réuni avec toute l'expérience acquise lors des rencontres précédentes, et avec la bonne volonté des deux parties. Les résultats de notre rencontre d'aujourd'hui constitueront certainement un fondement utile aux étapes qui suivront.  


(1) Il s'agit sans doute du développement des relations entre les deux parties.

(2) Allusion à la première lettre pastorale (1979) de la Conférence épiscopale du Vietnam dans laquelle les évêques donnaient cette consigne aux catholiques.