03.04.2012

Les conversions au christianisme fleurissent en Iran

iran.conversions.JPGEn Iran, le nombre de musulmans qui se convertissent au christianisme explose ; il y a 40 ans, les chrétiens d’origine musulmane était estimé à 400, aujourd’hui, il seraient pas moins de 370 000. Une information révélée par l'ONG protestante américaine Portes Ouvertes. La croissance est particulièrement flagrante dans les villes, où les programmes télévisés chrétiens jouent un rôle important dans ce développement. Selon l’ONG ce phénomène est particulièrement répandu parmi les jeunes générations. 

Le vaticaniste italien Marco Tosatti, qui reprend l'information sur le site Vatican Insider, évoque le témoignage de prêtres et religieux en voyage au Moyen Orient et dans la péninsule arabique. De plus en plus, ceux-ci sont contactés dans les zones « extraterritoriales » des aéroports par des jeunes qui leur posent des questions et désirent entrer en contact avec des religieux chrétiens. 

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08.09.2009

L'islam aussi a ses Luther. Mais une réforme est lointaine

L'islam aussi a ses Luther. Mais une réforme est lointaine

Au cœur de l'actuelle crise du monde musulman, les différentes conceptions de la tradition. Et le refus de lire le Coran en utilisant des méthodes scientifiques en plus des méthodes théologiques. La leçon d'un grand islamologue, Michel Cuypers


par Sandro Magister




ROME, le 7 septembre 2009 – La fondation Oasis a consacré sa dernière rencontre annuelle d’études à la question des traditions religieuses chrétienne et musulmane : comment les interpréter et les vivre dans leurs communautés respectives, surtout en situation minoritaire, dans les pays musulmans pour les chrétiens, en Europe pour les musulmans.

Environ 70 spécialistes musulmans et chrétiens, occidentaux et orientaux – ainsi que des cardinaux et des évêques – ont pris part à cette rencontre qui a eu lieu à Venise.

La question de la tradition – et donc aussi celles de l'éducation, de la transmission du patrimoine de foi aux nouvelles générations – est de celles qui sont cruciales pour les chrétiens et les catholiques. C’est ainsi que la conférence des évêques d’Italie l'a mise au centre de son programme pour les dix prochaines années. Le pontificat même de Benoît XVI agit et est jugé à la lumière de la tradition, qui est à son tour l’objet de querelles.

Mais la question paraît encore plus brûlante pour l'islam. Elle est étroitement liée à celle de l'interprétation du Coran. Les courants fondamentalistes inspirés par les Frères Musulmans, par exemple, idéalisent l'islam des origines, le prennent comme modèle unique et refusent d’appliquer au Coran des critères de lecture scientifiques en plus des critères théologiques.

Les musulmans qui lisent le Coran selon des méthodes analogues à celles que l'exégèse chrétienne applique à la Bible sont rares et isolés. Les grands centres théologiques musulmans, comme l’université al-Azhar au Caire, sont très méfiants envers les méthodes modernes d’analyse littéraire. Les fruits d’une lecture critique du Coran viennent presque exclusivement de spécialistes non musulmans.

 

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Parmi ces derniers, Michel Cuypers, (photo)  67 ans, belge, qui fait partie des Petits Frères de Jésus, la communauté religieuse fondée au XXe siècle sous l’inspiration de Charles de Foucauld.

Cuypers a passé 12 ans en Iran, d’abord à Tabriz dans une léproserie, puis à Téhéran où il a étudié la langue et la littérature persane. En 1983, il a obtenu un doctorat en littérature persane à l’Université de Téhéran. Il a ensuite étudié l’arabe en Syrie et en Egypte et, en 1989, il s’est installé au Caire, où il réside.

Il est chercheur à l'Institut Dominicain d’Etudes Orientales, fondé au Caire il y a un demi-siècle par les dominicains islamologues Georges Anawati, Jacques Jomier et Serge de Beaurecueil.

Depuis 1994, Cuypers a entièrement concentré ses travaux sur la composition du texte du Coran, en adoptant la méthode de l’analyse rhétorique. Ses articles et essais sont de plus en plus appréciés, y compris par des spécialistes musulmans. Il y a deux ans, il a publié en France, chez Lethielleux, un livre très suggestif, consacré à l'analyse d’un chapitre du Coran : "Le festin: une lecture de la sourate al-Mâ’ida", avec une préface de l’éminent spécialiste musulman Mohamed-Ali Amir-Moezzi.

 

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Au récent colloque de la fondation Oasis, Cuypers a fait une conférence précisément sur le rôle de la tradition dans le monde musulman d’hier et d’aujourd’hui.

Cette conférence est reproduite ci-dessous. A la fin, Cuypers montre combien il est important que le monde musulman s’ouvre à une lecture critique du Coran. En particulier, une telle lecture montrerait clairement que les versets les plus belliqueux du texte sacré de l'islam n’"abrogent" pas du tout ceux qui sont plus tolérants et pacifiques, contrairement à ce que prétendent les partisans de la guerre sainte.

Née à Venise, en 2004, d’une initiative du cardinal Angelo Scola, Oasis publie sous ce nom une revue semestrielle en quatre éditions et cinq langues : italien, anglais, français, arabe et ourdou. Elle imprime des livres et gère un site web également multilingue, ainsi qu’une newsletter.

Les activités et les réflexions d’Oasis se développent dans trois domaines principaux : les Eglises chrétiennes d'Orient, l'islam, et l'actuel processus de mélange des peuples, défini par la formule "métissage de civilisations et de cultures" chère au cardinal Scola.

"L'Osservatore Romano" du 13-14 juillet a également évoqué la rencontre d’études d’Oasis et reproduit la conférence de Cuypers. Le journal du Saint-Siège est très attentif à ce qui se passe dans le monde musulman, dans le domaine culturel. L’an dernier, un chercheur musulman estimé, le "moderniste" Khaled Fouad Allam, était devenu l’un de ses commentateurs de première page, ce qui avait suscité un vif intérêt. Mais après un premier article – le 30 novembre 2008 – sa signature a disparu. En effet la secrétairerie d’état du Vatican, très prudente dans ce domaine, ne veut en aucun cas impliquer le Saint-Siège dans des controverses internes à l'islam, ne serait-ce qu’en donnant l'impression de soutenir un auteur musulman contre d’autres en publiant ses écrits.

En revanche, les autorités vaticanes ne voient pas d’inconvénients à ce que les mêmes choses soient dites avec prudence – dans le journal du Saint-Siège – par un spécialiste catholique. Comme Cuypers, dans le texte qui suit :




La tradition vue par la foi musulmane, hier et aujourd’hui

par Michel Cuypers



La religion musulmane, du point de vue de la foi et du droit, repose sur deux sources normatives fondamentales : le Coran et la tradition, la sunna. Bien que le Coran soit premier en tant que révélation divine, la tradition en est l’indissociable complément, en tant qu’explication et développement prophétique. Elle contient en effet les paroles et les actes, les hadîths, du prophète de l'islam et, en second lieu, de ses compagnons, transmettant ainsi l’enseignement et le mode de vie du prophète et de la première génération des croyants. C’est, en somme, un commentaire vivant du Coran. Les hadîths auraient été recueillis par les compagnons du prophète et par quelques-uns de ses proches – ses femmes, ses familiers – puis transmis oralement par une chaîne de transmetteurs, isnad, à travers les générations, jusqu’à leur rédaction par ceux qui ont recueilli les hadîths, les "traditionnistes".

La constitution du corpus écrit des traditions a été bien plus lente et hésitante que celle du Coran. Après un premier siècle de transmission orale, c’est seulement au IIe siècle de l'hégire que, sur ordre du calife Omar II, la compilation écrite des traditions a commencé. Mais le IIIe siècle de l'hégire est le grand siècle des compilations de traditions, réunies en vastes recueils dont deux seront considérés comme des références incontestables dans la suite de l’histoire musulmane : celui de Bukhârî – qui rassemble 7 275 hadîths – et celui de Muslim – 3 033 hadîths – qui seront appelés les "deux authentiques", sahihayn, parce qu’ils ne contiennent que des hadîths considérés comme authentiques. En effet, parallèlement à la pieuse effervescence des traditions aux IIe et IIIe siècles de l'hégire, et pour réunir partout le plus grand nombre de hadîths possible – Bukhârî en aurait recueilli 600 000 – une "science du hadîth" s’est constituée. Elle précise les règles qui permettent de distinguer les traditions authentiques de celles qui sont apocryphes, élaborées sur mesure pour soutenir n’importe quelle prétention politique, idéologique ou partisane. Nous y reviendrons ultérieurement.

Bien que le Coran soit donc la source première et fondamentale de la foi et du droit, la tradition n’est pas moins importante dans l'organisation de la foi et de la pratique musulmane, parce qu’elle se présente comme une illustration des règles et des valeurs de la révélation coranique, enseignées et vécues par le prophète, modèle parfait de l'idéal musulman que tout croyant cherche à imiter.

Les croyants se nourrissent sans cesse de la tradition, à travers laquelle ils se sentent en union vivante avec le fondateur de l'islam. Elle forme littéralement leur conscience religieuse. Le culte, la prédication et l’enseignement s’y réfèrent continuellement.

Elle constitue aussi, avec le Coran, une référence indispensable pour les sciences religieuses. Elle fournit à l'exégèse coranique un trésor d'interprétations et d’asbâb al-nuzûl, ces "occasions de la révélation" qui donnent la raison historique pour laquelle tel ou tel verset aurait été révélé. Elle fournit des règles pour la théologie, kalâm, et le droit canonique, fiqh. La règle coranique s’impose avant tout. Mais, en l’absence d’une règle révélée, c’est la tradition qui fait autorité. Si la tradition n’est pas explicite sur un sujet, on recourt à deux autres sources secondaires du droit qui ont été acceptées ou refusées diversement selon les écoles juridiques, en raison de leur origine humaine : le consensus communautaire, ijmâ, difficilement praticable, et l’effort de réflexion, ijtihâd, qui ne peut être imposé à tous, en raison de sa part de subjectivité.

Mais la tradition alimente aussi de manière plus large l'imaginaire collectif musulman, en fournissant des références historiques et culturelles et en faisant revivre la première génération, exemplaire, de croyants. Elle joue ainsi un rôle important dans l’actuelle réislamisation du monde musulman, soucieux de retrouver sa pureté originelle.

A ce sujet, il faut signaler l'importance de la Sîra, la "vie du prophète", écrite par Ibn Ishâq (mort en 678) et remaniée par Ibn Hisham (mort en 833). Bien que ne faisant pas partie du corpus des hadîths, cette biographie jouit d'un statut presque canonique et joue un rôle considérable dans la dévotion des croyants envers le prophète et la première communauté musulmane. Faisant une large place aux faits d’armes du prophète, la Sîra décrit aussi en détail son mode de vie quotidien, de telle sorte que sa "voie," sunna, peut servir de modèle au croyant dans son comportement matériel, moral et spirituel.

Tout ce que nous avons dit concerne directement la majorité orthodoxe sunnite de l'islam. Le chiisme a aussi une tradition, mais elle ne se réfère pas au même corpus ni aux mêmes chaînes de transmetteurs. Les paroles et les actions racontées ne sont pas seulement celles du prophète, mais plus généralement celle des "gens de la maison", ahl al-bayt – c’est-à-dire le prophète, sa fille Fatima et son mari Ali, et leurs deux fils Hassan et Hussein – et des imams suivants. Les transmetteurs doivent eux aussi faire partie de la descendance du prophète. Le principal recueil de traditions chiites est celui de Kulayni (mort en 940) qui compte plus de 16 000 citations.

Dès les premières tentatives pour mettre les hadîths sous forme écrite, les savants musulmans ont éprouvé le besoin de s’assurer de leur authenticité, ce qui a fait naître une "science du hadîth" qui a surtout développé une critique externe, centrée sur la validité de la chaîne des transmetteurs, isnâd. Les questions posées dans ce domaine sont du genre : les divers transmetteurs ont-ils vraiment été en contact, de manière à pouvoir transmettre la parole en une chaîne continue, depuis les compagnons et jusqu’aux compilateurs du corpus ? Etaient-ils fiables moralement et intellectuellement ? Ne servaient-ils pas une cause sectaire ou politique déviante ?

Cette science a donc pris la forme d'une étude biographique de tous les personnages inclus dans les chaînes de transmetteurs des recueils de hadîths, parmi lesquels se détachent en premier lieu les compagnons du prophète, premiers témoins. Un classique du genre, le "Livre des Classes", Kitâb al-tabaqât, du traditionniste Ibn Sa'd (mort en 845) réunit environ 4 250 notices biographiques.

La critique en est arrivée à classer les hadîths selon leur plus ou moins grande validité, en partant des hadîths solides, ou sains, pour passer aux bons, acceptables, passables et jusqu’à ceux qui sont faibles ou franchement faux, apocryphes. Le succès des recueils de Bûkhârî et de Muslim tient précisément au grand nombre de hadîths solides qu’ils contiennent. Les hadîths considérés comme les plus solides – et donc unanimement acceptés – sont ceux qui sont transmis de manière identique par de nombreux compagnons du prophète et à travers un grand nombre de chaînes de garants concordantes.

Si la chaîne de transmetteurs était solide, le traditionniste se montrait enclin à admettre un hadîth, quelle que soit la vraisemblance de son contenu. La critique interne portait essentiellement sur l'accord entre le ton du texte, matn, du hadîth et le Coran. En cas d'incompatibilité entre les deux, le hadîth devait en principe être considéré comme faux. Cependant une école marginale – le zâhirisme – n’hésita pas à admettre qu’un hadîth puisse abroger le Coran, en raison du caractère inspiré des paroles du prophète.

Il faudra attendre Ibn Khaldûn (mort en 1406) pour que soit proposée une inversion de la méthode critique, donnant plus d’importance au texte même du hadîth qu’à la chaîne des transmetteurs : "Il ne faut pas utiliser cette dernière méthode (la validation de l'isnâd) sinon après avoir étudié le récit en lui-même, pour savoir si les faits qu’il contient sont plausibles ou non".

Depuis la fin du XIXe siècle, on peut distinguer dans l'islam deux attitudes principales en ce qui concerne la critique de la tradition.

D’une part quelques institutions officielles perpétuent, jusqu’à nos jours, les positions classiques. Citons Ali Merad, un auteur musulman moderniste : "Dans beaucoup d’universités musulmanes, le rôle du corps enseignant semble se limiter à assurer la continuité d'un savoir validé par une sorte de consensus communautaire. En ce qui concerne la tradition (et aussi la biographie du prophète) la quasi sacralisation des autorités anciennes en la matière est la règle. Discuter ces autorités, ouvrir de nouvelles pistes de recherche, signifie rompre avec un modèle culturel qui a fonctionné pendant plus d'un millénaire et qui renvoie à la communauté l'image de son identité, de son équilibre socioculturel, dans la continuité de ses sources premières".

Mais d’autre part un courant réformiste émerge avec Sayyid Ahmad Khân (mort en 1898) en Inde, al-Afghânî (mort en 1897) et Muhammad 'Abduh (mort en 1905) en Egypte, et leurs disciples. Au nom de la pureté de la foi, pour laquelle Dieu est le seul législateur, ces penseurs ne gardent que deux sources normatives dans l'islam, le Coran et la tradition, excluant ainsi le consensus et l'ijtihâd. Ils soumettent la tradition à une critique plus sévère des chaînes de transmetteurs et surtout du texte lui-même. Ils ne gardent qu’un petit nombre de hadîths, refusant les traditions qui heurtent la raison ou le bon sens. Ils valorisent le modèle des anciens, les salafs – les trois premières générations de musulmans – pour redonner du dynamisme à la religion, sans toutefois l’enfermer dans son passé : leur but est de laisser l'islam trouver son identité et son indépendance dans un monde moderne en pleine mutation.

La position réformiste a ensuite évolué dans deux directions divergentes : un néo-fondamentalisme légaliste et un modernisme laïciste, qui abandonne la tradition comme source normative.

Selon les premiers, ne pas tenir compte des deux sources normatives secondaires – le consensus et l’effort de réflexion – conduit à accroître le rôle normatif de la tradition et en même temps à idéaliser les anciens, les salafs, premiers transmetteurs des traditions.  En réaction contre la modernité – dont seuls les progrès matériels sont acceptés – l'époque originelle idéalisée devient le modèle à imiter, en un repli identitaire. Les Frères Musulmans (fondés en 1929) sont les principaux représentants de cette tendance.

Selon les seconds, la tradition perd son caractère normatif : l'authenticité de la plupart des traditions, soumises à une critique rationnelle plus sévère, est mise en doute (sur le modèle de ce qu’a fait le célèbre islamologue Ignaz Goldziher, mort en 1921). En alternative, on en retient seulement l'aspect éthique et spirituel, à titre de sagesse et de source d'inspiration. Le Coran devient donc la seule source vraiment normative de l'islam. Une "seule Ecriture" qui ne manque pas d'influences provenant du modèle protestant (certains modernistes sont volontiers appelés les "Luther de l'islam"). Cette façon de se libérer des mailles de la tradition permet d'envisager une nouvelle exégèse du Coran, demandée aujourd’hui par certains intellectuels musulmans. Les "occasions de la révélation", tirées des hadîths, ne sont plus la méthode privilégiée d'exégèse, comme dans le passé. Une exégèse critique est désormais possible.

Cette position ouverte a toutefois comme contrepartie de mettre les intellectuels musulmans modernistes en marge du courant général de l'islam, qui reste massivement lié à la sunna comme norme de foi et de droit, organiquement associée au Coran. On comprend alors que les différentes conceptions des musulmans quant à la tradition soient au cœur de la crise actuelle de l'islam.

J’ajoute, en conclusion, deux observations personnelles, tirées de mes recherches personnelles sur le Coran.

En premier lieu, l’étude critique du texte du Coran amène à comprendre certains versets importants de manière totalement différente de celle développée au cours des siècles dans la tradition exégétique musulmane. Un exemple particulièrement significatif est le verset dit de l'abrogation : "Nous n'abrogerons aucun verset, nous n'en ferons oublier aucun, sans le remplacer par un autre qui soit meilleur ou équivalent" (Coran 2, 106). Ce verset a toujours été compris, dans la tradition exégétique classique, comme signifiant qu’un verset du Coran peut en abroger un autre avec lequel il est en contradiction, le verset abrogeant étant évidemment censé être postérieur à celui qui est abrogé.

Mais si on le lit dans son contexte littéraire, il devient tout à fait clair que ce verset ne parle pas de l'abrogation du Coran par le Coran, mais de l'abrogation de certains versets de la Torah juive – et pas de la Torah tout entière – par le Coran. La question passe donc du contexte du droit musulman (quelles sont les règles coraniques abrogées par d’autres, chronologiquement plus tardives ?) aux problèmes concernant les relations entre l'islam et le judaïsme et leurs Ecritures respectives. La théorie de l'abrogation du Coran par lui-même, développée par les juristes, fuqahâ, n’a aucun fondement coranique.

En second lieu, la tradition exégétique du Coran s’est toujours montrée très méfiante envers toute référence à des textes antérieurs, à une tradition précédant le Coran. Aux premières générations, certains commentateurs du Coran ont eu recours aux "sources juives", les isrâ'îliyyât, mais ensuite elles ont été rejetées comme suspectes, en raison de la prétendue falsification, tahrîf, de la Torah. Et du reste, étant donné que la révélation est conçue comme directement dictée par Dieu, tout recours à des Ecritures antérieures devient superflu.

En réalité, l'actuelle étude textuelle montre de plus en plus combien est étroit le lien entre le texte coranique et tout un contexte culturel extrêmement riche et varié, dont la connaissance se révèle indispensable pour comprendre toutes les subtilités sémantiques du texte coranique.


Le lien vers la fondation internationale Oasis, en italien, anglais, français, arabe et ourdou, avec la newsletter, la revue, les livres:

> Oasis

A propos d’un livre récemment publié par Oasis, sous l’impulsion du cardinal Angelo Scola:

> Le patriarche de Venise a fait un rêve : le métissage de civilisations

Parmi ses multiples activités, Oasis met en ligne chaque lundi, traduite en arabe, la catéchèse de Benoît XVI à l'audience générale du mercredi précédent.



www.chiesa a également reproduit l’interview accordée par Michel Cuypers à "Il Regno", sur l'application, au livre sacré de l'islam, des méthodes d’analyse littéraire déjà appliquées à la Bible:

> Pour une lecture du Coran renouvelée : la leçon d'un grand islamologue



A propos de ces questions, sur www.chiesa:

> Focus ISLAM



Benoît XVI a adressé à la commission biblique pontificale, le 23 avril 2009, un important discours sur la nécessité de lire la Sainte Ecriture à la lumière de la tradition de l’Eglise:

> L'inspiration et la vérité de la Bible



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

www.chiesa

07.05.2009

Le plus difficile pour le Pape en Terre Sainte

Le plus difficile pour le pape en Terre Sainte: conquérir les chrétiens

Les Israéliens l'ont invité, les musulmans l'ont demandé. Mais pas ses fidèles locaux, qui ont exprimé les plus importantes oppositions à son voyage. Les motifs de leur refus. Et les inconnues

par Sandro Magister





ROME, le 6 mai 2009 – Le dimanche précédant son départ pour la Terre Sainte, sur la place Saint-Pierre pleine de fidèles, Benoît XVI a indiqué en quelques mots le but de son voyage:


"Par ma visite, je me propose de soutenir et d’encourager les chrétiens de Terre Sainte, qui sont confrontés chaque jour à de nombreuses difficultés. En tant que successeur de l’apôtre Pierre, je leur ferai sentir la proximité et l’appui de tout le corps de l’Eglise. Je me ferai aussi pèlerin de paix, au nom du Dieu unique, Père de tous les hommes. Je témoignerai de l’engagement de l’Eglise catholique en faveur de ceux qui cherchent à pratiquer le dialogue et la réconciliation, pour arriver à une paix stable et durable dans la justice et le respect mutuel. Enfin ce voyage ne pourra pas ne pas avoir une grande importance œcuménique et interreligieuse. Jérusalem est, à cet égard, la ville-symbole par excellence: c’est là que le Christ est mort pour réunir tous les enfants de Dieu dispersés".

D’après ces propos – répétés à l'audience générale du mercredi 6 mai – le pape compte d’abord, pour promouvoir en Terre Sainte la paix et le dialogue entre les peuples et les religions, sur les chrétiens qui vivent là-bas.

Un pari audacieux. D’une part parce que, dans cette région, les chrétiens sont une infime minorité, moins de 2% de la population juive et arabe. Mais aussi parce que ces chrétiens locaux sont ceux qui ont montré le plus de scepticisme à l'annonce du voyage du pape. Beaucoup, y compris des prêtres et des évêques, ont contesté l'opportunité de sa visite.

Il a fallu un gros travail pour adoucir ce front du refus. Le patriarche latin de Jérusalem, Fouad Twal, l'a confirmé dans une interview: les raisons des opposants ont été exposées à Benoît XVI lui-même.

La grande crainte des opposants était que le voyage du pape – y compris en raison de ses positions très avancées dans le dialogue religieux avec le judaïsme – ne tourne à l’avantage politique d’Israël.

Benoît XVI a fermement résisté. De son côté, la diplomatie vaticane a tout fait pour tranquilliser les opposants.

Voilà qui explique, par exemple, la bienveillance témoignée par le Vatican au grand ennemi d’Israël, l'Iran, pendant et après la très controversée conférence de Genève sur le racisme, bienveillance que beaucoup d’observateurs ont jugée excessive.

Cela explique peut-être aussi le silence des autorités vaticanes et du pape lui-même à propos de la pendaison furtive de la jeune iranienne Delara Dalabi à Téhéran. Dans ces cas à retentissement mondial, le Saint-Siège prend presque toujours la parole pour défendre les victimes de violations des droits de l’homme: cette fois, il a décidé de se taire.


***


A noter que l'Iran traite à son tour le Saint-Siège avec une bienveillance inhabituelle. En avril 2008, recevant le nouveau nonce apostolique à Téhéran, l'archevêque Jean-Paul Gobel, le président Ahmadinejad a défini le Vatican comme une force positive pour la justice et la paix dans le monde.

Peu après il a envoyé à Rome une délégation de haut niveau dirigée par un descendant direct du prophète Mahomet, Mahdi Mostafavi, président de l'Islamic Culture and Relations Organization de Téhéran et ancien vice-ministre des Affaires étrangères, un homme de confiance et "conseiller spirituel" qu’il rencontre "au moins deux fois par semaine".

Pendant trois jours, du 28 au 30 avril, cette délégation iranienne a eu avec une délégation vaticane compétente des entretiens à huis clos sur le thème "Foi et raison dans le christianisme et dans l'islam", qui se sont conclus par une rencontre avec Benoît XVI.

Il y a en Iran une toute petite communauté catholique, soumise à un contrôle étouffant. Cela aussi explique le "réalisme" que manifeste la diplomatie vaticane dans ce pays, comme dans d’autres pays musulmans. Pour sauver ce qui peut l’être, la réserve est jugée plus efficace que la protestation ouverte.

Par exemple, le Vatican n’a stigmatisé les anathèmes répétés d’Ahmadinejad contre l'existence d’Israël qu’une fois, à mots couverts, dans un communiqué de la salle de presse, le 28 octobre 2005. Depuis cette date lointaine, silence.

Mais le "réalisme" diplomatique n’explique pas tout. Les anathèmes antijuifs d’Ahmadinejad sont familiers à une partie significative des chrétiens arabes qui vivent en Terre Sainte. Pour eux aussi, l'existence même d’Israël est la cause de tous les maux.

Il faut se rappeler que de telles idées existent non seulement chez les chrétiens arabes, mais aussi chez des représentants connus de l’Eglise catholique qui vivent hors de la Terre Sainte et à Rome.

L’un d’eux, par exemple, est le jésuite Samir Khalil Samir, égyptien de naissance, islamologue des plus écoutés au Vatican, qui a écrit, il y a deux ans, dans un "décalogue" pour la paix au Moyen-Orient:


"La racine du problème israélo-palestinien n’est ni religieuse ni ethnique, elle est purement politique. Le problème remonte à la création de l’état d’Israël et au partage de la Palestine en 1948 – après la persécution organisée systématiquement contre les juifs – décidé par les grandes puissances sans tenir compte des populations présentes en Terre Sainte. Voilà la vraie cause de toutes les guerres qui ont suivi. Pour remédier à une grave injustice commise en Europe contre un tiers de la population juive mondiale, l’Europe elle-même, appuyée par les autres nations les plus puissantes, a décidé et commis une nouvelle injustice contre la population palestinienne, innocente du martyre des juifs".


Cela dit, le père Samir affirme en tout cas que l'existence d’Israël est aujourd’hui un fait indéniable, indépendamment de son péché originel. C’est aussi la position officielle du Saint-Siège, depuis longtemps favorable à ce qu’il y ait deux états, israélien et palestinien.

Ce n’est pas tout. D’après le père Samir, les chrétiens arabes qui vivent en Terre Sainte sont, bien que peu nombreux, "les seuls qui puissent promouvoir la paix dans la région, parce qu’ils ne veulent pas aborder la question en termes religieux, mais en termes de justice et de légalité".

En effet, selon le père Samir, le conflit arabo-israélien ne cessera pas tant qu’il continuera à être une guerre religieuse entre le judaïsme et l’islam. Ce n’est qu’en le ramenant à ses aspects politiques et "laïcs" que l’on pourra parvenir à la paix. Et les chrétiens sont les mieux outillés pour cela.


***


A la veille du voyage de Benoît XVI en Terre Sainte, le père Samir a développé ces idées quant au rôle des chrétiens dans la région dans une interview à l’hebdomadaire italien "Tempi".

Il a notamment dit:

"Déjà la Nahdah, la renaissance arabe qui a eu lieu au XIXe siècle et au début du XXe, a été essentiellement l’œuvre des chrétiens. Aujourd’hui, un siècle plus tard, cela recommence, même si les chrétiens sont minoritaires dans les pays arabes. Aujourd’hui le 'nouveau' dans la pensée arabe provient du Liban, où l’interaction entre chrétiens et musulmans est plus vive. Il y a ici cinq universités catholiques, en plus des universités islamiques et d’état. Des radios, des télévisions, des journaux et revues chrétiens fonctionnent, où s’expriment musulmans, laïcs et chrétiens. Aujourd’hui l’impact culturel des chrétiens au Moyen-Orient passe par les moyens de communication: le Liban est devenu le plus grand centre de publication de livres de tout le monde arabe; on y imprime des livres saoudiens, marocains… Les musulmans eux-mêmes comprennent que les chrétiens sont les groupes les plus actifs et les éléments les plus dynamiques culturellement, comme c’est souvent le cas pour les minorités. Les chrétiens du Liban ou des autres pays du Moyen-Orient ont aussi des liens et des contacts avec l’Occident, ce qui rend fondamental leur rôle culturel. Au Liban, en Jordanie, mais aussi en Arabie Saoudite, de nombreux musulmans, y compris des leaders faisant autorité, l’ont dit publiquement: nous ne voulons pas que les chrétiens s’en aillent de nos pays parce qu’ils sont une partie essentielle de nos sociétés".

A cette vision optimiste le père Samir ajoute naturellement un avertissement: dans les pays musulmans, les chrétiens sont presque partout menacés. A commencer par l'Arabie Saoudite, autre état vis-à-vis duquel le Saint Siège mène sans préjugés une politique "réaliste" dont le point culminant a été, le 6 novembre 2007, l'accueil de son roi au Vatican avec tous les honneurs, en passant sous silence les violations systématiques des droits de l’homme dans ce pays.

Pour revenir au dossier israélo-palestinien, un autre grand connaisseur de la région, le franciscain Pierbattista Pizzaballa, Custode de Terre Sainte, porte un jugement plus pessimiste sur le rôle des chrétiens. Aujourd’hui, selon lui, "politiquement, les chrétiens ne comptent plus" dans le conflit israélo-palestinien.

De plus, ils sont les plus froids dans leur réaction à la visite du pape, bien que celui-ci les ait mis en tête des objectifs de son voyage.

Une tâche difficile attend Benoît XVI en Terre Sainte. Plus que les Israéliens qui l’ont invité, plus que la monarchie jordanienne qui lui ouvre grand les portes, il devra surtout conquérir les chrétiens locaux.



Le programme du voyage de Benoît XVI en Terre Sainte, minute par minute, sur le site du Vatican:

> Pélerinage 8-15 mai 2009. Programme



A propos des rapports politiques entre le Vatican et Israël, sur www.chiesa:

> A Gaza le Vatican hisse le drapeau blanc (4.1.2009)

Et entre le Vatican et l'Iran:

> Quand les turbans iraniens rendent hommage au pasteur de Rome (7.5.2008)



Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

www.chiesa